L’ombre de Big Brother plane sur le monde | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
L’ombre de Big Brother plane sur le monde | Hicham Raji
Bientôt, nous serons tous des citoyens sous étroite surveillance. Depuis le roman prémonitoire de George Orwell, 1984, et tous les récits et films d’anticipation qui lui ont succédé, nous avions l’habitude de rigoler en voyant ces mondes futurs. Des univers où on formatait l’esprit des gens en usant on ne sait quelle méthode de lavage de cerveaux, où des citoyens habillés de la même manière, adoptant des démarches de robots, évoluent dans des décors de métal scintillant et de verre, parfois avec des puces implantées dans les têtes. Nous rigolions parce que nous pensions ces mondes invraisemblables, même dans un avenir lointain, bien que nous saluions l’imagination fertile des auteurs. Nous rigolions malgré les expériences douloureuses et bien réelles des régimes fascistes et totalitaires du XXe siècle qui aboutissaient aux mêmes résultats: soumission et adhésion absolue de l’écrasante majorité de la population au pouvoir, absence de toute révolte, acceptation sans discussion de la surveillance et du fichage de la population, etc.
Ils aboutissaient aux mêmes résultats sans disposer de tous les gadgets sophistiqués et plus ou moins fiables qu’offrent les technologies modernes et qui ravissent et enthousiasment les fanatiques de la surveillance et du contrôle: satellites, Internet, numérisation, GPS et tous les autres moyens modernes de communication. Les techniques d’identification se déclinent à l’infini: analyse ADN, biométrie et reconnaissance faciale, rétinienne, comportementale. L’état civil, géré par les communes, n’est plus un instrument fiable pour prouver l’identité et l’origine des individus. Il ne répond plus aux exigences actuelles de surveillance continue. Désormais les citoyens porteront sur eux des cartes à puces qui permettront de les situer et de les identifier avec précision partout où ils sont. Le simple fait d’imaginer aujourd’hui que de telles technologies puissent être mises à la disposition de régimes autoritaires donne des sueurs froides et fait craindre le pire pour les populations qui subissent ces régimes. C’est pourtant ce qui risque d’arriver dans un avenir proche.

Au nom de la guerre contre le terrorisme international
C’est absurde de le dire, mais les plus grandes avancées technologiques au XXe siècle furent le fait de l’industrie militaire ou furent très vite récupérées par elle. Sûrement parce que l’armée dispose de grands moyens pour mener des recherches souvent très coûteuses. Mais c’est surtout aussi parce que l’être humain à cette curieuse particularité, depuis les origines, de ne se creuser la tête et de n’accomplir des prouesses que dans l’adversité. Le siècle passé a connu à la fois les guerres les plus dévastatrices et les plus grandes découvertes de l’histoire.
Pour perpétuer ce schéma d’évolution et maintenir l’individu dans l’illusion de vivre dans un monde plein de dangers, les chantres de la mondialisation néolibérale nous présentent aujourd’hui la guerre contre le terrorisme international comme un nouveau conflit à l’échelle planétaire. Ils exploitent, certes, le souvenir douloureux des deux grands conflits du XXe siècle, mais aussi un sentiment d’insécurité chez les populations, sentiment qui, bien que légitime, est largement amplifié et entretenu par les instances politiques et les médias. Mais le danger est dans la logique qui préside à l’identification des protagonistes de ce conflit d’un nouveau genre: d’un côté des Etats plus ou moins démocratiques, gardiens de la bonne entente, de la stabilité et soucieux de la paix dans le monde; de l’autre, des Etats voyous, des organisations hors la loi et, surtout, des individus incontrôlables, incarnant les forces du mal. Cette vision simpliste et manichéenne conduit forcément à diaboliser à outrance l’adversaire et finit par le présenter comme une force incontrôlable, un ennemi omnipotent et disposant de moyens et de pouvoirs immenses: il maîtrise les technologies les plus avancées, il opère par «cellules dormantes», il utilise des bombes humaines et ne recule pas devant le sacrifice de victimes innocentes, etc.
L’ombre de Big Brother plane sur le monde | Hicham Raji
Dans le roman d’Orwell, celui qui incarne l’opposition, est une simple créature du système. Il sert simplement à canaliser et projeter la haine des citoyens sur un ennemi imaginaire. Cela nous rappelle notre fameux Ben Laden, que les Etats-Unis avec toutes leurs armées et leurs technologies peinent à trouver depuis plusieurs années.
En évacuant tout ce qui peut amener des réflexions sur les causes du terrorisme, on présente les mesures sécuritaires comme le seul moyen de lutte contre un ennemi invisible. Il est à craindre que les citoyens soient amenés à tolérer des décisions qui remettent en cause leurs libertés. Ce que les populations européennes n’acceptaient que sous la contrainte et la coercition sous les régimes totalitaires, elles risquent d’y adhérer de bon cœur et dans l’enthousiasme aujourd’hui.
La cause directe du déclenchement de la guerre contre le terrorisme furent les attentats du 11 septembre. Depuis, beaucoup de pays, au Nord comme au Sud, ont eu leur 11 septembre: Maroc, le 16 mai 2003, Espagne, le 11 mars 2004, Grande Bretagne, en juillet 2005, etc. Les Etats-Unis ont commencé par imposer des mesures draconiennes de contrôle à l’entrée du territoire. L’Europe était obligée de suivre en introduisant à la hâte les moyens d’identification biométrique dans les passeports. Mais on n’est pas loin de la généralisation de la carte d’identité à puce, puisqu’elle répond aussi au souci d’uniformisation européen. Les Etats commencent déjà à expérimenter cette carte à des échelles réduites, sur des populations bénévoles.
Il y a en tout cas une chose qui fait l’unanimité, autant chez les gouvernements des démocraties occidentales que dans les pays du Sud, nettement moins démocratiques: c’est la nécessité de ficher la population pour faire face à la menace terroriste, le cauchemar des Etats actuels. Pour les premiers, expérimenter les techniques modernes de fichage dans les pays où leur adoption ne pose pas de problèmes juridiques ou institutionnels, permettrait de les faire mieux accepter par les populations occidentales, surtout si les méthodes s’avèrent efficaces et payantes. Pour parler clair, les pays du Sud serviraient de laboratoires pour expérimenter des méthodes qui ne sont pas encore éprouvées, sauf sur des populations réduites et spécifiques (sécurisation des entreprises sensibles et d’organismes étatiques). D’un autre côté, cela mettrait à la disposition des Etats du Nord, des moyens de contrôle des populations du Sud. Les Etats-Unis ou l’Europe peuvent accéder sans difficultés aux fichiers de certains Etats, qui sont aujourd’hui prompts à collaborer, pour lutter contre le terrorisme, mais aussi contre le banditisme ou l’émigration clandestine. Dans les pays du Sud, le fichage de la population est une nécessité vitale pour des régimes souvent fragiles et sérieusement contestés. Mais cela risque, à la longue, en renforçant les moyens de surveillance et de contrôle policier, de compromettre les timides ouvertures démocratiques de ces Etats.
Il semble en tout cas que les Etats européens considèrent qu’à plus ou moins brève échéance, la généralisation de la carte d’identité à puces soit une nécessité. Tout le problème consiste à faire avaler la pilule à des opinions publiques souvent réticentes. Car l’un des enjeux majeurs des débats actuels est d’essayer de faire passer les impératifs de sécurité avant la sauvegarde des acquis en matière de liberté et de protection de la vie privée des citoyens. Mais en fait, ce qui se discute dans les commissions désignés pour statuer sur la question, ce sont les modalités de mise en pratique de cet impératif, désormais admis: faut-il constituer des fichiers d’état civil et biométriques centralisés? Ce qui comporte des risques de leur exploitation à des fins politiques, de surveillance ou même commerciales. Faut-il, pour rassurer les plus récalcitrants, simplement emmagasiner les informations d’état civil et biométriques dans des cartes à puces que les citoyens porteraient sur eux ? Mais même dans ce cas, rien ne prémunit contre la constitution de fichiers centralisés secrets.
Le danger aussi est que ces informations soient croisées avec celles qui proviennent des autres instruments de communication modernes: Internet, les téléphones portables et tous les formidables autres gadgets modernes et leurs services constamment améliorés qui sont perçus comme de formidables instruments de liberté. Mais la grande facilité qu’offrent ces moyens de communication a tendance à endormir la vigilance des citoyens qui ne soupçonnent guère que leur liberté est désormais sous surveillance. On commence par brancher une webcam à son ordinateur et on finit par s’habituer à la présence constante des caméras partout dans notre vie. Quand on pense à ce qu’on pouvait s’attirer comme désagréments en ne faisant figurer que son nom et son adresse dans les annuaires téléphoniques, on imagine tous les ennuis qu’on peut s’attirer en laissant circuler son courrier, des informations sur sa personne, ses habitudes de consommation, ses relations, etc. sur Internet ou même sur des cartes qui peuvent désormais être lues à distance et à notre insu.
Au nom de projets aussi louables que ceux de la lutte contre la fraude à l’identité, la lutte contre le banditisme et le terrorisme, les pays européens vont généraliser l’usage de la carte à puce biométrique avant la fin de l’actuelle décennie, avec ou sans constitution de fichiers centralisés. La plus grande entreprise de fichage des individus, depuis la Seconde Guerre mondiale, est en train d’être menée sous nos yeux, en temps de paix et sans contrainte aucune. Le règne de Big brother n’appartient ni au passé ni à l’imagination fertile de quelque auteur: il est devant nous. Hicham Raji
(12/11/2005)
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