L’exode des Subsahariens | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
L’exode des Subsahariens | Hicham Raji
A partir de la fin du mois de septembre, les candidats subsahariens à l’émigration ont pour ainsi dire forcé l’événement. Ils ont obligé les médias à parler d’eux. Jusque là, depuis quelques années que cela dure, on a fini par s’habituer à ces clandestins qui traversent le détroit à bord de barques dites de la mort, car les passagers ne sont jamais assurés d’arriver sur l’autre rive. Mais depuis quelques mois, la traversée est devenue de plus en plus difficile, à cause du renforcement des contrôles.
En cette fin du mois de septembre et jusqu’au début d’octobre, par centaines, jour après jour, ils sont partis à l’assaut des murs de barbelés protégeant les enclaves espagnoles au nord du Maroc, Ceuta et Melilla. Le bilan est d’une dizaine de morts (la plupart par balles tirées par les services de sécurité aux frontières) et de centaines de blessés. On ne sait pas très bien ce qui les a décidé à mener ces assauts. D’habitude, ils tentaient leur chance par petits groupes ou individuellement.
Plusieurs facteurs semblent les avoir poussés à tenter le tout pour le tout. D’abord, le fait que le Maroc semble plus décidé à les traquer. Depuis quelques mois, il ne se passe pas une semaine sans que les chaînes nationales ou les médias ne se fassent l’écho de l’interception par la gendarmerie de dizaines ou de centaines de Subsahariens entrés illégalement sur le territoire, surtout dans le Sud. L’allure guerrière des communiqués officiels et le ton haineux de certaines publications ont contribué à raviver le racisme latent de certaines franges de la population. En général, le bon peuple sympathise avec les clandestins, sûrement par solidarité et parce qu’il voit en eux le reflet de sa propre misère. Bien avant l’arrivée des candidats Subsahariens à l’émigration, des dizaines de milliers de jeunes marocains partaient déjà à l’assaut du détroit.
Il y a ensuite la perspective pour les Subsahariens qui sont déjà installés dans le Nord, et qui attendaient l’occasion de faire le grand saut, de devoir passer encore un hiver froid dans les forêts de la région, sans abris et sans moyens de subsistance, ignorés et rejetés de tous. Leur situation fait penser au sort qu’on faisait autrefois aux lépreux. Témoin cette intervention d’un parlementaire marocain qui ne voit dans l’arrivée des Subsahariens que la menace que la maladie du sida ne se répande dans le pays. Encore un élu qui a raté une occasion de se taire et qui nous révèle combien notre classe politique patauge dans la médiocrité. Pourtant les seules maladies qu’on connaisse à ces exilés sont la misère et la détresse, maladies comme chacun sait qui, bien que très répandues, ne sont pas du tout contagieuses.
Et puis il y a peut-être aussi les rumeurs qui commençaient à circuler selon lesquelles le Maroc et l’Espagne allaient désormais être beaucoup plus vigilants, renforcer les dispositifs de sécurité, voire surélever les murs longs de quelques kilomètres qui protègent les enclaves. Cela valait le coup de tenter le tout pour le tout. Les candidats au paradis européen savaient qu’ils ne passeraient pas tous, que beaucoup seraient blessés ou même tués. Mais ceux qui arriveraient à traverser, seraient assurés de demeurer là-bas.
En réaction, le Maroc et l’Espagne, qui collaborent déjà depuis longtemps (en fait, depuis le retour à des relations normales de coopération à la faveur de l’avènement du gouvernement de Zapatero) pour contrôler les frontières et intercepter les embarcations qui essaient de traverser le détroit, ont renforcé les contingents de troupes. L’Espagne a déclaré que désormais, elle remettrait les clandestins qui arriveraient à franchir la frontière aux autorités marocaines, même les Subsahariens. Le Maroc, pour faire preuve de bonne volonté, a ratissé les campements des candidats africains à l’émigration, situés dans les forêts à proximité des enclaves espagnoles: Bel Younech à côté de Ceuta et Gourougou près de Mellila.
On ne comprend pas très bien pourquoi les autorités marocaines ont décidé d’un seul coup d’utiliser la manière forte pour renvoyer tous les Africains rentrés illégalement sur le territoire chez eux, au risque d’essuyer les critiques des médias qui ont afflué pour couvrir l’événement et des ONGs accourus dès les premières heures pour aider et soutenir ces moins qu’humains dont personne ne veut désormais: ni leurs pays d’origine, ni l’Algérie qu’ils traversent le plus souvent pour rejoindre le nord, ni le Maroc qui jusque là ne servait que de lieu de passage obligé pour tous ceux qui veulent traverser le détroit ou se glisser dans les enclaves espagnoles, ni l’Europe enfin toujours plus préoccupée de protéger ses frontières que de comprendre pourquoi elles sont assaillies de toutes part. Le Maroc risquait surtout de mettre dans l’embarras plusieurs pays africains « amis » et se les aliéner, ce qui pourrait lui coûter quelques précieuses voix en Afrique, à l’appui de sa cause dans l’épineuse affaire du Sahara occidental.
L’attitude du Maroc fut sévèrement critiquée pour les méthodes inhumaines utilisées pour renvoyer les clandestins. Dans un premier temps, les Africains, raflés un peu partout, étaient embarqués menottés dans des cars et envoyés dans des convois successifs vers le Sud pour être ensuite lâchés dans le désert, sans eau et sans nourriture. Comme les Algériens n’en voulaient pas, ils les renvoyaient à l’expéditeur. Les malheureux ne devaient leur survie qu’à la générosité des villageois et aux ONGs arrivées sur place. Plus tard, après les réactions d’indignation et en accord avec les ambassades de quelques pays d’origine (Sénégal, Mali, Nigéria), des avions furent utilisés pour les rapatrier. Vers la fin d’octobre, le ton officiel a changé: les clandestins ne sont plus des agresseurs ou des parias qu’il faut refouler manu militari dans le désert. Ils deviennent des êtres humains qu’on raccompagne gentiment chez eux. Mais comme tout cela est si peu convaincant. Ce sont les mêmes qui essayaient de nous persuader hier que les clandestins sont des parasites et des fauteurs de trouble qui nous disent aujourd’hui le contraire.
Pour se justifier, le gouvernement marocain, à travers son porte parole, a avoué que l’affaire se réduisait à une simple question d’argent. L’Union européenne avait promis au Maroc, depuis plusieurs années, une aide de 40 millions d’euros pour faire face à la poussée des immigrants clandestins. Or le pays collabore activement pour juguler l’émigration clandestine et déclare avoir déjà dépensé le double de cette somme, sans avoir vu la couleur d’un seul euro de la somme promise. En clair le gouvernement marocain fait preuve de cynisme et semble dire en substance à l’Europe qu’il est facile de se réfugier derrière ses frontières, qu’il est normal de se montrer peu généreux envers les pays situés sur ces frontières et auxquels on demande de s’acquitter des basses besognes quand on est enfermé dans les bureaux de Bruxelles, loin du brouhaha. Les responsables marocains trouvent injustes les réactions de condamnation des médias occidentaux, au nom de la morale et des droits humains. Le makhzen qui, comme on le sait, n’est pas un fervent adepte des idées des Lumières, considère que les bonnes manières et le respect des droits humains sont des luxes qui se paient.
L’objet de mon propos n’est pas de ressasser les événements, ce que beaucoup de médias ont trop bien fait dans les semaines qui se sont écoulées. Il est encore moins question d’enquêter pour déterminer les responsabilités, qui sont d’ailleurs partagées par tous les protagonistes du drame. On a d’ailleurs de plus en plus tendance à considérer la situation comme une fatalité. Un curieux et très efficace moyen invoqué par l’homme depuis les origines pour se disculper de ses crimes, pour attribuer la responsabilité des malheurs et des souffrances qu’il s’inflige et impose à ses semblables à des forces extérieures implacables. Prêtons-nous au jeu et essayons de comprendre, à la lumière de ce mythe, le pourquoi d’une tragédie dont les péripéties se déroulent chaque jour sous nos yeux, dans une relative insouciance, comme si cela faisait partie de l’ordre des choses.
L’exode des Subsahariens | Hicham Raji
Aux origines du drame
On pourrait remonter jusqu’à la période coloniale et même jusqu’au début de la traite des esclaves pour expliquer la dette morale de l’Occident (et du Maghreb aussi) envers l’Afrique et nous demander pourquoi après avoir exploité pendant si longtemps l’Afrique, cet Occident opulent ne fait rien aujourd’hui, à l’ère de la démocratie et des droits de l’Homme, pour aider les peuples africains à sortir de la misère. Mais on ne peut demander aux générations actuelles d’assumer les erreurs ou les crimes de leurs ancêtres. L’esclavage, forme d’exploitation en vogue jusqu’au début du XIXe siècle, n’était pas pratiqué seulement par l’Europe. La jeune Amérique et même les pays de l’Afrique du Nord y recouraient aussi. Mais l’exploitation et le pillage de l’Afrique furent tellement étalée dans le temps que l’Occident peine à se convaincre de son entière responsabilité dans le drame et de la nécessité de s’impliquer directement dans les solutions qu’on peut y apporter.
C’est pourquoi, à mon sens, les déclarations du genre «il faut un plan Marshall» pour l’Afrique, que réclament avec insistance quelques responsables politiques marocains, semblent ridicules. Le plan Marshall appartient à une époque historique déterminée: l’ampleur de la Reconstruction fut à la mesure du désastre de la Deuxième Guerre mondiale et s’inscrivait aussi dans la nécessité de soustraire l’Europe à l’influence du bloc soviétique. Rien ne pourrait pousser aujourd’hui l’Occident (ou même la Communauté internationale) à agir pour l’Afrique dans un contexte de paix et à une époque où triomphe la mondialisation néolibérale. Le maximum de ce qu’on peut faire pour l’Afrique, ce sont les aides ponctuelles lors des grandes catastrophes (famines au Sahel: en Afrique occidentale et en Ethiopie), des formules de coopération et d’aide au développement aussi peu efficaces que dérisoires et les plans d’ajustement inhumains du Fonds monétaire international. Bref, tout ce qu’on peut faire pour le continent aujourd’hui, c’est beaucoup de conseils et un peu de charité, pour soulager la conscience de l’Occident et lui permettre d’évacuer un peu de sa culpabilité.

Mais l’origine des flux actuels d’immigrants clandestins est à trouver dans la fermeture progressive des frontières du Nord. Jusqu’aux années 70, l’Europe était demandeuse de main-d’œuvre du Sud. Les crises successives ont sonné le glas des «Trente glorieuses», période de prospérité et d’euphorie (1945-1975), appelée joyeusement ainsi, après coup, pour la distinguer des périodes sombres qui l’encadraient (la Deuxième Guerre mondiale et la Guerre pour le pétrole, appelée vulgairement depuis quelques temps, Guerre contre le terrorisme). A partir des années 80, les pays européens, hantés par le spectre du chômage, ont commencé à limiter progressivement l’émigration, notamment en imposant les visas. Les exodes massifs de populations étaient jusque là provoqués et justifiés surtout par les guerres civiles et régionales qui déchirent les pays. Depuis les boat people qui quittaient le Vietnam aux millions de réfugiés au Moyen-Orient et en Asie centrale, en passant par les nombreux conflits en Afrique (Liberia et Sierra Leone, Côte d’ivoire, Somalie, Soudan, Angola, Burundi et Ruanda, etc.), le drame humain étaient le même et se répétait avec insistance. Aujourd’hui, comme au Moyen-Orient, en Extrême-Orient et en Asie centrale, autres foyers à forte concentration de conflits, il n’y a pratiquement pas de pays africain qui ne compte au moins quelques milliers de réfugiés.
Le cas de l’Afrique est pathétique parce que le continent ne présente pas d’intérêt stratégique. La communauté internationale qui, comme on le sait, n’agit que sous l’impulsion des grandes puissances, a beaucoup de difficultés à intervenir lors des conflits et les populations sont souvent abandonnées à leur sort (Ruanda, Soudan, Somalie, Sierra Leone et Liberia). Pire, les multinationales, les anciens colonisateurs, sont souvent à l’origine des conflits : problèmes frontaliers récurrents, soutien apporté aux dictateurs locaux et jeux troubles d’alliance avec les factions locales, pillage systématique et imposition de formes de cultures d’exportation largement responsables de la famine au Sahel, pillage orchestré des mines de diamant du Sierra Leone qui a entraîné une des guerres civiles les plus barbares du XXe siècle.
Il n’a pas fallu attendre longtemps après la fermeture des frontières européennes dans les années 80 pour que commence à s’organiser des filières d’émigration clandestine. La création de l’espace Schengen à partir de 1985 a contribué à donner à l’Europe cet aspect ambigu, à la fois moderne et archaïque. Moderne parce que né de la volonté des peuples de s’unir librement dans un espace économique puis politique qui rend caduque les frontières entre Etats. Archaïque car, vu de l’extérieur, c’est un nouveau grand empire d’Occident qui est en train de se constituer. Les frontières intérieures sont bien supprimées, mais pour mieux dresser les contreforts aux confins de l’empire. De tout temps, quand un empire érige des murs, c’est pour protéger ses richesses et se prémunir contre les invasions des peuplades alentour, peuplades qui sont taxées de «barbares». Peu importe si ces envahisseurs modernes arrivent aux frontières affamés et sans armes, peu importe s’ils ne présentent aucune menace pour les populations. Ils sont coupables parce qu’ils s’attaquent la prospérité et menacent l’équilibre fragile des économies modernes.
Un exode qui tourne à la tragédie
Depuis plusieurs années déjà, des hommes, des femmes et parfois même des enfants traversent le Sahara, dans un grand exode, traversant des milliers de kilomètres, sans être sûrs d’arriver au but, dans l’insouciance générale. Les médias ne se sont jamais préoccupés que du sensationnel, du spectaculaire: les naufragés, les barques de la mort, les cadavres échoués sur les plages du pays de l’eldorado et, récemment, les assauts désespérés contre les murs de barbelés à l’aide d’échelles de fortune, bouts de bois noués à l’aide de chambre à air et de chiffons. Mais les médias, éblouis par l’événement, sont insensibles à la grande détresse humaine, aveugles devant les milliers de destins qui se jouent sous leurs yeux. Ce n’est pas beau à voir la misère, encore moins d’en parler, cela n’a rien de sensationnel ni de spectaculaire.
Le long périple de ces émigrés d’un nouveau genre prend son origine dans tous les pays au sud du Sahara (Afrique occidentale et centrale). Il emprunte les chemins du nord, soit à travers le désert libyen, pour traverser vers l’Italie, soit à travers le désert algérien, pour aboutir à proximité des enclaves espagnoles au nord du Maroc. Le voyage dure plusieurs mois, voire plusieurs années. En chemin, il arrive aux émigrants de s’installer pour travailler quelques temps, afin de se faire un peu d’argent pour le voyage. En fin de parcours, ils s’installent dans les forêts près de Ceuta et Mellila. Il leur arrive aussi de se fixer dans les villes marocaines, au Nord, mais souvent aussi au Sud, pour se faire un peu d’argent pour vivre ou pour payer le voyage. On les croise souvent, dans les grandes villes comme Casablanca, mendiant dans les rues. Ils font aussi une multitude d’autres petits travaux pour survivre.
En tout cas, la poussée des Subsahariens vers le Nord semble n’avoir rien à voir avec une invasion. L’inconscient collectif en Occident pourrait les assimiler à ces hordes de peuples qui déferlaient sur les pays de l’ouest à partir du Nord et de l’Est dans le Haut Moyen-Age et s’égaraient parfois en chemin. Mais il faut une bonne dose de cynisme pour oser qualifier ces pauvres hères, qui partent en ordre dispersé, attirés par les richesses du Nord et sans autre dessein que de survivre, d’envahisseurs.
Est-ce pour autant un exode massif de population? On ne peut s’empêcher de penser à cet exode fondateur du mythe biblique. Les similitudes sont nombreuses : la traversée du désert, l’errance qui dure parfois plusieurs années, le fait de fuir la misère et l’oppression. Mais il y a tellement de différences qu’il serait ridicule de pousser plus loin la comparaison. D’abord ce n’est pas un peuple ou plusieurs peuples qui accomplissent cet exode, mais certaines franges des populations de pays d’Afrique, les plus touchées par la misère et par la guerre, surtout des jeunes. Ils sont désespérément seuls et aucun Dieu ne leur a promis quoi que ce soit. Ils ont simplement dû mal interpréter les oracles qui s’expriment à travers les chaînes satellitaires et qui leur laissent entrevoir des mondes meilleurs. Mais aucun prophète ne s’est dévoué pour les mener vers ces contrées. Aussi vrai que le monde où ils vivent a définitivement banni les miracles (sauf ceux que peut encore accomplir parfois le loto), ils ne peuvent rien espérer de personne. Tout au plus, ils auront la possibilité de continuer à errer entre les Etats de la région, ballottés entre les frontières par les événements et les caprices des décisions politiques.
Il ne s’agit donc pas d’un exode massif de populations, ce qui est de nature à rassurer l’Europe. Il n’y a aucune concertation et les candidats, bien que nombreux au départ, se déterminent individuellement. Ils sont simplement chassés par la misère et attirés par l’Europe, sa richesse, ses promesses de liberté et son mode de vie. En revanche, ce qui est sûr, c’est qu’on est en face d’une véritable tragédie humaine, bien que le phénomène se déroule souvent loin des regards.
En effet, pour qu’on daigne en parler, il faut que cela atteigne le sommet du tragique. Nous savons tous que la tragédie, depuis les ancien grecs qui ont inventé le genre, raconte le destin des humains confrontés aux desseins de dieux implacables et qui aiment bien rigoler et se jouer de leurs vies. Dans les tragédies, les hommes sont toujours victimes d’une fatalité. Jusqu’à présent, bien que la situation des candidats à l’émigration ne préoccupe pas grand monde, tous les ingrédients de la tragédie sont réunis. Mais c’est une tragédie qui se joue à huis clos. Le public de la cité n’a pas été invité sur les gradins. On a sans doute estimé que la tragédie ne valait pas le déplacement, que les protagonistes ne méritaient pas la reconnaissance de la cité. En attendant des jours meilleurs où des oreilles attentives pourront enfin les écouter, les enfants de l’Afrique continuerons à jouer leur tragédie dans ce grand amphithéâtre du désert, fait de sable et de vent. Hicham Raji
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