Hassan II, le folklore, la langue et la culture | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  C’est le volet le plus fertile et le plus intéressant de l’analyse de la personnalité de Hassan II. La double étiquette de modernisateur et de traditionaliste fait l’ambivalence du personnage du roi, ambivalence que l’auteur explique par la formation que reçut le prince: «Il se trouve qu’il [Hassan II] fut préparé à régner par des hommes qui étaient «conservateurs» au sens européen, post-révolutionnaire du terme.» (p. 222) Mais ailleurs, Laroui déclare que le prince «a absorbé à son insu la tradition makhzénienne auprès de son père, de ses maîtres marocains…» (p. 8). C’est ce qui explique que le roi était considéré tour à tour comme un «moderniste», un «libéral», mais en même temps comme un souverain absolutiste, très à cheval sur les traditions et le protocole.
En moderniste et en libéral convaincu, l’historien déplore que la modernisation timide, engagée dans la foulée de l’enthousiasme nationaliste dans les années 50 et dans les premières années de l’indépendance, ait vite cédé la place à un retour en force de l’obscurantisme et de la tradition. La modernisation de la société était timide car elle ne concernait que le vestimentaire et certaines pratiques culturelles. Mais la revendication d’une véritable laïcité ou de l’abandon de certains pratiques archaïques n’a jamais été clairement affirmée. En somme, la «révolution culturelle» que prônaient les nationalistes était tout, sauf culturelle: «On ne peut être réformiste politique sans l’être en même temps, et peut-être d’abord, sur le plan de la culture et de la société. C’est ce que ne voient pas, ou refusent de voir, un grand nombre d’intellectuels marocains.» (p. 201). Le regret le plus amer chez l’auteur est que le Maroc n’ait pas engagé, dès l’indépendance, des processus similaires à ceux de l’ère Meiji au Japon ou de la Turquie d’Atatürk. Personne au Maroc n’a fait un choix clair pour la modernité. Hassan II a instrumentalisé la religion, le folklore, les traditions (en fait pour Laroui, cela relevait chez lui de la foi et de la conviction). Et il <«pouvait le faire d’autant plus aisément que, sur ce point, le point de vue des nationalistes s’accordait avec le sien. C’est là où se manifeste le rôle négatif de certains intellectuels. En faisant l’apologie du folklore populaire, de la culture nationale, de l’authenticité, du droit à la différence, ils avaient, sans le vouloir peut-être, donné une nouvelle légitimité à la tradition. Cet opportunisme a aussi un prix que le Maroc paye.» (p.204)
Mais là où la vision de l’auteur redevient ambiguë, et quelque peu fataliste, c’est quand il parle de la question de la langue. Il reproche, à juste titre, aux intellectuels du mouvement nationaliste, même ceux de l’extrême gauche, leur hypocrisie, et le plus souvent leur inconséquence, quand ils ont fait (et font encore) de la revendication de l’arabisation leur cheval de bataille. Si la langue arabe fut inscrite dans la Constitution de 1962, en tant que langue «officielle» (et non «nationale»), c’est surtout parce qu’elle est la langue «liturgique».
Selon Laroui, le Maroc s’est enfermé dans une impasse: il ne peut adopter officiellement le français, langue pourtant pratique et moderne, car c’est la langue du colonisateur. Mais il ne peut non plus imposer une «langue morte», l’arabe, qui n’appartient pas à la réalité du pays, n’est pas (et ne peut être) parlée. N’était-ce l’a priori de l’auteur à l’égard de cette autre langue (et culture) nationale, l’amazighe, son analyse est très pertinente. Bien qu’il se soit très tôt démarqué de l’engouement béat pour l’idéologie panarabe, Laroui est resté très imprégné des préjugés du mouvement nationaliste à l’égard de cette culture. Or on sait que le jugement des nationalistes a été faussé par l’instrumentalisation de la composante amazighe du Maroc par le Protectorat (pour affaiblir justement le mouvement national) et, plus tard par la monarchie (pour diviser ce mouvement national). Jusqu’à ce jour, les partis de gauche, et même d’extrême gauche, n’ont jamais fait la jonction avec le mouvement amazighe. Certains comportements, certaines analyses et certains réflexes, hérités du passé, ont décidément la vie dure. La revalorisation (même aujourd’hui) de la culture amazighe est toujours perçue comme une manœuvre «segmentariste».
De toute façon, l’auteur ne nous propose pas de solution pour la question de la langue au Maroc. Il se borne à exposer les absurdités des conceptions et les contradictions insurmontables des politiques suivies: «on ne peut logiquement séparer, comme le font les censeurs, diversité linguistique et faible taux d’alphabétisation; on ne peut louer cette diversité, souhaiter, et parfois exiger, qu’elle soit maintenue, et en même temps déplorer que beaucoup d’habitants ne sachent pas lire (dans quelle langue justement?).» (p.203) Nous ne saisissions pas très bien le lien qu’établit Abdallah Laroui entre le lourd taux d’analphabétisme hérité de l’ancien règne et la «diversité linguistique»: nous imaginons mal l’Etat marocain renonçant à construire des écoles parce qu’il ne sait pas dans quel idiome véhiculer les connaissances.
Encore une fois, et comme souvent ailleurs dans le livre, l’auteur, à force de diluer les responsabilités, finit par rendre tout le monde responsable: l’histoire, le Protectorat, les partis, le makhzen, les traditions, les éléments (la sécheresse), les Marocains (les morts et les vivants et les survivants), leur culture et leurs langues… Quand à la monarchie, elle a essayé de naviguer dans ce bazar, en commettant, certes, des erreurs, mais comme tout le monde. Finalement, pour Laroui, le Hassan II de 1996, celui de la réconciliation, celui qui n’a plus que «l’ambition d’être un grand roi», n’a plus rien à voir avec le prince impétueux des années 50 ou le zaïm des années de plomb. On mesure toute la distance qui sépare le conseiller du roi qui, plein d’émotion, a rédigé et publié l’oraison funèbre de Hassan II de l’intellectuel d’il y a quelques décennies, dont on admirait la rigueur et la perspicacité, même quand on n’appartenait pas à la même famille de pensée. Abdallah Laroui, Hassan II et le Maroc, un témoignage, Québec, Presse inter-universitaire, Casablanca, Centre culturel arabe, 2005.
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Principales œuvres de Abdallah Laroui:
-Islam et Histoire: essai d'épistémologie, Paris, Albin Michel, 1999.
-Islam et modernité, Paris, La Découverte, 1986.
-L'Histoire du Maghreb: un essai de synthèse, Paris, La Découverte, 1982.
-La Crise des intellectuels arabes: traditionalisme ou historicisme?, Paris, La Découverte, 1978.
-L'Idéologie arabe contemporaine, Maspéro, 1967, La Découverte, 1982
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