Du «zaïm» au «grand roi» | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Du «zaïm» au «grand roi» | Hicham Raji
Hassan II (AP)
Ce qui nous ramène à l’analyse pertinente de Laroui selon laquelle, face à la monarchie, les mouvements nationalistes et les leaders politiques ont fait preuve de beaucoup de naïveté en minimisant les pouvoirs, le caractère nuisible et l’énorme influence du système makhzen et son enracinement dans la société. Selon l’auteur, Hassan II a fait un choix, un choix qui peut être jugé mauvais, mais légitime selon lui (le roi): celui de perpétuer et de réformer le makhzen, d’asseoir le pouvoir sans partage de la monarchie.
Historiquement, selon l’auteur, Hassan II a d’abord été un zaïm en lutte pour le pouvoir. C’est la période qui s’étend du début du règne au milieu des années 70. En cela, il ne différait pas des autres leaders arabes, ni même de ses opposants, qui s’inspiraient d’ailleurs de ces leaders orientaux. Ce qui explique implicitement que cette époque correspond à la période la plus noire des années de plomb (l’auteur ne la désigne d’ailleurs pas ainsi), où les militaires avaient une grande influence dans l’entourage royal. Mais dans la seconde partie de son règne, «Hassan II n’eut plus qu’une seule ambition: être un grand roi.» (p. X) L’historien, qui l’a fréquenté, et servi parfois, durant cette période «glorieuse» (à partir de 1985), estime qu’il l’est devenu: «Je pense qu’il a sa place dans la galerie des grands Souverains du Maroc.» (p. X)
Le Maroc cessa d’être un grand pays dès le XIIIe siècle, quand il commença à se replier sur lui-même et à s’isoler, mais cela ne l’empêcha pas de continuer à se doter de «grands Souverains». Sûrement que le défunt roi figurerait dans cette «galerie», peut-être pas en tant que fondateur, comme ces grands rois conquérants anté-makhzéniens, Youssef Ben Tachfine ou Abdelmoumen, mais comme un réunificateur ou un continuateur de l’œuvre de ses prédécesseurs, à l’instar de ce lointain ancêtre, Moulay Isma’ïl. Hassan II est un continuateur parce qu’il a «rétabli» le makhzen dès le début de son règne. Il en a modernisé les moyens d’actions et les structures, mais non la philosophie: «Dire qu’il [Hassan II] a rétabli le makhzen ancien n’est pas exact; il a établi un makhzen d’un genre nouveau, plus conscient de ses visées et de ses mécanismes.» (p. 222) En somme, il a inventé un makhzen moderne et plus efficace.
Mais il a usé de la «vieille recette» de la «segmentarité» pour venir à bout de ses adversaires: «Hassan II ne voulait pas avoir affaire à un peuple ou à des individus, mais uniquement à des groupes dont la nature lui importait peu… C’est cette politique que certains anthropologues définissent comme «segmentariste». Elle reflète une réalité sociologique, cela est certain, mais elle reprend de vieilles recettes, appliquées aussi bien par Moulay Isma’ïl que par Louis XI, formulée par Ibn Khaldun aussi bien que par Machiavel. Quand la pensée de tous tourne autour de la nation, chacun interprète la situation en termes de classe; quand on retombe dans le groupe, on se met à tout expliquer par la segmentarité.» (p. 61) Effectivement, tout au long du livre, Laroui donne de nombreux exemples où la monarchie a divisé pour régner, exploitant les ambitions personnelles, les différences ethniques et les régionalismes pour affaiblir des partis à vocation nationale.
Mais ce qui limite la comparaison établie par l’auteur entre le Maroc de Hassan II et les périodes du Moyen Age et du début de la Renaissance (du moins avec l’Europe), c’est le fait que les conditions historiques ne sont pas semblables et, partant, les méthodes utilisées ne sont pas tout à fait les mêmes. Louis XI était confronté à de puissants vassaux, pratiquement indépendants. Le royaume qu’il a hérité était faible et misérable, si on le compare aux fastes du duc de Bourgogne, par exemple. Le roi était porteur d’un projet national avant la lettre et voulait réunifier le royaume. Il a usé de manœuvres pour diviser ses adversaires et les affaiblir, passant des alliances et signant des traités pour les dénoncer aussitôt, au gré des circonstances. Avec Machiavel, qui théorisera plus tard ces procédés, Louis XI est l’inventeur de la diplomatie dans ce qu’elle a de plus pervers et de plus cynique.
Hassan II, en revanche, a exploité les fibres ethniques et régionalistes de la société pour miner des mouvements à vocation nationale. Aux projets nationaux (panarabe, salafiste ou révolutionnaire) de ses opposants, il a opposé un projet « patriotique », plus légitime selon lui parce que basé sur la réalité «culturelle » du pays, mais plus archaïque et plus conservateur, celui d’une monarchie unificatrice mais castratrice et terriblement absolutiste. L’instrumentalisation de la diversité du Maroc ne servait donc qu’à discréditer des mouvements nationaux réformistes mais qui s’abreuvaient à des sources extérieures (nationalisme arabe d’Orient, marxisme, islamisme d’Orient), qui n’étaient donc pas «patriotes». C’est peut-être l’une des raisons qui permet à l’historien de justifier sa «collaboration» ou son entrée (épisodique mais non moins réelle et souvent très discutable) dans le service de la monarchie. Même s’il critique constamment les choix philosophiques et culturels du roi, son absolutisme, il lui reconnaît le mérite d’être conséquent et d’avoir une philosophie nationaliste. Et l’historien dit avoir servi le roi en tant que nationaliste. Hicham Raji
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