Quand l’histoire sert d’alibi au reniement | babelmed
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Ailleurs, l’auteur nous explique plus clairement sa position sur la personnalité de Hassan II, dans un passage qui fait écho à la question centrale qu’il pose dès l’introduction (p. IX): «La part de la responsabilité de la société, dans mon analyse c’est justement ce qu’il [Hassan II] a reçu en héritage. Autre chose dire, comme je le fais, qu’il a failli en n’essayant pas d’extirper cet héritage, autre chose laisser croire qu’il l’a créé et qu’il continue à le faire.» (p. 199) Cette distinction condamne l’auteur à évoluer comme un funambule dans l’histoire de ces quarante dernières années, veillant autant que possible à ne pas condamner l’action politique du roi, justifiant parfois ses positions idéologiques, n’en dénonçant que les excès et les absurdités, condamnant surtout ses choix culturels (folklorisation de la culture, traditionalisme, etc.). Cela le conduit surtout à s’interdire toute «condamnation morale», au nom de l’humanisme, par exemple, de la répression durant les années de plomb. On n’a pas besoin d’être un intellectuel engagé (au sens sartrien) pour avoir une haute idée de la liberté et des droits de l’individu, pour s’émouvoir devant le spectacle de l’injustice ou l’exercice de l’arbitraire. Mais l’auteur préfère nous gratifier de cette réflexion cynique à propos des coups d’Etat militaires et du sort réservé aux prisonniers (Tazmamart, par exemple): «C’est en vain qu’on exige de nous de prendre position soit pour les victimes de la violence, soit pour celles de la vengeance. Sans fin se déroule encore le film des événements devant nos yeux, mais notre cœur est vide et notre esprit absent.» (p. 66-67) Il a la même position à l’égard de la répression dont fut victime l’extrême gauche: «Le même jugement vaut pour l’opposition radicale, celle qui parle volontiers des «années de plomb», qui multiplie les témoignages qui ne la grandissent guère, qui refuse de reconnaître qu’aucune de ses analyses dans le passé ne s’est révélée pertinente, ne nous a fait mieux comprendre notre société et notre histoire.» (p. 206)
Tout à sa vision hégélienne de l’histoire, l’auteur finit par se convaincre que tous les combats se passent dans les esprits. Que la répression, l’arbitraire, ne sont que détails de l’histoire. Que les rêves, les espoirs de liberté, les révoltes d’un peuple se réduisent aux idéologies qui les inspirent, aux erreurs des élites qui les guident. Ce n’est pas pour rien que Laroui fait souvent référence au cynisme d’un Machiavel ou au fatalisme d’un Ibn Khaldun pour nous éclairer sur l’histoire du pays: le Maroc étant comme il est, avec sa monarchie, son élite, ses traditions et sa réalité sociale, il est vain de vouloir chercher un coupable à condamner, parce qu’en fait, tout le monde est un peu coupable. Mais dès qu’il s’agit de présent et d’avenir, l’auteur devient curieusement plus volontariste.
L’historien adopte en quelque sorte la position du pouvoir actuel qui refuse de faire le procès de l’ancien règne et conseille de se tourner vers l’avenir. Il reproche à certains Marocains d’être «trop obnubilé[s] par ce qu’avait fait Hassan II pour voir ce qu’il n’avait pas fait, ce qu’il n’a pas été forcé de faire et qui, restant à l’ordre du jour, dépend désormais moins de lui que de nous.» (p. 207) Quand l’historien nous conseille de tourner la page du passé, de regarder vers l’avenir, nous devons comprendre que sous l’apparence de l’analyse et du «jugement historique», tout son témoignage est une conceptualisation, a posteriori, de son rapprochement du monarque. L’auteur ne dit-il pas qu’il ne pense plus comme avant 1975 ou avant 1990 (p. 198)?
Comment ne pas voir aussi dans ce reniement, ce «réalisme» politique, qui emprunte l’apparence de l’objectivité historique, une entreprise laborieuse de justification de l’enrôlement actuel des élites des partis dans le service du makhzen? L’auteur espère-t-il que le ralliement des partis nationalistes au pouvoir leur permettra de l’inciter à faire ce qui «n’a pas été fait», ce qui «reste à l’ordre du jour»? Si seulement cette collaboration et cette «réconciliation» étaient porteuses de la promesse de révisions véritables de ce simulacre de Constitution légué par hassan II ou d’un véritable partage des pouvoirs. Mais rien n’est moins sûr, vu la tournure que prennent les événements depuis quelques années: aujourd’hui, la monarchie investit directement et en force la sphère économique, ce qu’elle ne faisait qu’indirectement par le passé, en utilisant des hommes de paille ou en tirant les ficelles. Chose que déplore Laroui en appelant à ce que la monarchie se place «résolument sur le plan des valeurs» et se retire «de celui des utilités, des transactions, qui est par définition le domaine exclusif du gouvernement, choisi et étroitement contrôlé par un Parlement librement élu.» (p. 223) Dans une remarque sibylline, il invoque l’enseignement d’Ibn Khaldun, cet autre témoin d’une époque de chaos: la monarchie «ne peut sauver son prestige, son caractère sacré, si elle concurrence tout les jours les marchands.» (p. 223)
Les partis dits «nationalistes» voudraient bien capitaliser leur participation au makhzen, car ils sont conscients que le temps joue contre eux et qu’ils se sont enfermés dans un cercle vicieux: en se rapprochant du makhzen, ils se sont aliénés les franges les plus dynamiques (et les plus sincères) de leur élite. Ils se sont discrédités aux yeux de leur base, de l’opinion publique et ne sont donc plus capables d’attirer les élites. Et c’est là leur drame. Au moment où ils ont le plus besoin de soutien pour négocier un partage de pouvoir équitable avec le makhzen, ils se retrouvent désarmés, affaiblis et ne disposant pas d’élite capable de prendre la relève. Ce qui donne des arguments au makhzen pour différer toute réforme véritable et élargir ses sphères d’influence. L’argument à la mode aujourd’hui, c’est de dire: étant donné le délitement et l’état de délabrement de la classe politique, il est préférable que le Palais garde tous les pouvoirs. C’est le seul aujourd’hui à avoir la légitimité suffisante et à disposer des élites nécessaires pour mener les réformes susceptibles d’engager le pays sur la voie du développement et du progrès. C’est triste, mais c’est en partie vrai, à la différence que c’est le makhzen qui est à l’origine de cette situation, même si les partis nationalistes lui ont drôlement facilité la tâche. Hicham Raji
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