Un rapport accablant sur la situation des enfants de la rue marocains à Melilla | Ebticar, le Desk, Melilla, ONG Prodéin
Un rapport accablant sur la situation des enfants de la rue marocains à Melilla Imprimer
Pauline Maisterra   

//Des mineurs non-accompagnés à Melilla. SAVE THE CHILDRENDes mineurs non-accompagnés à Melilla. SAVE THE CHILDREN

Qu’ils soient dans un centre de protection ou à la rue, les mineurs étrangers non-accompagnés (MENA) sont victimes de nombreuses violences à Melilla, c’est en résumé ce que décrit le rapport intitulé « D’enfants en danger à enfants dangereux –  une vision sur la situation actuelle des mineurs étrangers non-accompagnés à Melilla  » réalisé par la jeune association espagnole Harraga en partenariat avec l’ONG Prodéin de Melilla. 

Durant 20 mois, ses membres ont recueilli le témoignage de 91 enfants âgés de 12 à 17 ans qui errent dans les rues de l’enclave espagnole. Une investigation menée après un constat fait sur le terrain par Harraga, mais pas seulement. Les chiffres de 2013 de la direction générale de la police donnés dès le début du compte-rendu, posent également question : Sur les 4 059 MENA enregistrés en Espagne, 2 841 étaient dans des centres pour mineurs et 1 218 avaient décidé d’abandonner les lieux. A Melilla, parmi les 403 MENA de l’enclave espagnole, 252 étaient hébergés dans une institution alors que 151 s’en sont enfuis. 

« Actuellement, le système de protection des mineurs de la ville autonome de Melilla n’est pas une référence et n’a aucune crédibilité pour les mineurs non-accompagnés qui accèdent à cette ville, signe José Palazon, responsable de l’association Prodéin de Melilla dans le préambule. Depuis plusieurs années, la politique qui s’applique localement a pour principal objectif de précisément décourager les mineurs à intégrer ce système et de les inciter à l’abandonner. » Des mots durs illustrés par des cas concrets tout au long du rapport d’une centaine de pages. 

 

Portrait-robot des gamins errants

D’après l’enquête, la majorité des enfants qui arrivent à Melilla ont 17 ans. Une tendance qui n’était pas la même quelques années auparavant : « Il y a trois ans, la plupart étaient âgés de 12-13 ans (…) Il y a quatre ans, c’était 8, 9 et 10 ans ». Un âge évalué dès que les enfants arrivent dans l’enclave espagnole et est très souvent source de discorde. En effet, un mineur migrant est avant tout un enfant et bénéficie par conséquent dès le début d’une protection, à l’inverse d’un majeur. « Dans 57 % des cas, il existe une différence entre l’âge qu’ils ont au Maroc et l’âge estimé à travers les tests osseux effectués lorsqu’ils arrivent à Melilla  », même si, selon les auteurs du rapport, l’âge donné est le plus souvent, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, revu à la baisse par les autorités espagnoles. Pour preuve : Melilla estime qu’il y a 93,50 % de mineurs dans l’enclave alors que pour le Maroc, ce chiffre est de 90 %. La majorité de ces MENA sont originaires du royaume. Parmi les enfants interrogés, 59,15 % étaient de Fès principalement du quartier de Sidi Boujida et Sarij Gnawa, 4,55 % de Rabat, 3,64 % d’Oudja ou encore 2,73 % de Salé et de Beni Mellal. La plupart de ces MENA ne restent pas plus de trois ans à Melilla.

  

Leur quotidien, des violences de tout type

Dans ce rapport, un chiffre saute aux yeux : 95 % des enfants sont passés par un centre pour mineurs à Melilla dont le plus connu Fuerte de la Purisima , mais la plupart n’y ont séjourné pas plus de 6 mois. La raison ? Pour 75 % d’entre eux, à cause de la violence commise par les éducateurs : coups, voire passages à tabac, selon les termes employés dans cette enquête. Les enfants interrogés parlent également de violence psychologique : intimidations, vols ou encore chantages sur leur âge. Le personnel les menacerait de le modifier et de les ficher comme adultes. Des accusations graves qui s’ajoutent aux conditions de vie qui seraient, à la lecture du rapport, inhumaines à l’intérieur de ces institutions : manque de couvertures, présences de punaises de lit, douches à l’eau froide, mauvaise qualité de la nourriture, chambres surpeuplées ou encore vêtements en mauvais état. 2,20 % des MENA parlent même de distribution de somnifères afin le sommeil… Leur solution ? S’échapper. Ils préfèrent ainsi se retrouver dans la rue où, là aussi, ils sont victimes de violence, cette fois-ci, qui serait exercée par les forces de l’ordre espagnoles. C’est ce qu’assurent 16,5 % d’entre eux. Coups, isolements où ils seraient enfermés pendant plusieurs heures dans un fourgon de police, intimidations, humiliations. L’histoire semble se répéter pour ces enfants. Autre affirmation : 85 % des personnes expulsées sont des mineurs d’après l’étude. Un rapatriement qui doit normalement se faire si toutes les conditions sont réunies dans leur pays d’origine…

  

Des répercussions catastrophiques

Les conséquences sont malheureusement sans surprise pour ces MENA qui vagabondent dans les rues : violences sexuelles, mauvaise hygiène, drogues. D’après le rapport, beaucoup d’enfants consomment des tranquillisants sous forme de comprimés de type Trankimazin, Valium ou encore Diazépam. « La vente est illégale sans ordonnance médicale, précise les auteurs, néanmoins il est très facile d’en trouver en échange de 1,50 euros.  » Des enfants qui survivent en plus dans la saleté, et donc souvent atteints de maladies. Celles répertoriées sont la gale, la teigne, l’herpès buccal, la conjonctivite et bien d’autres. Soignées à temps, les infections peuvent être éradiquées. Mais d’après Harraga, les centres de santé ne sont pas obligés de les prendre en consultation si ce n’est pour une urgence. Un rendez-vous est possible mais la carte de la sécurité sociale sera demandée à ces MENA qui n’ont aucun papier.

  

Mal vus par la population espagnole

Pour 70 % des personnes interrogées, les mineurs étrangers non-accompagnés ne devraient pas être dans la rue « parce qu’ils volent, gênent, font peur et donnent une mauvaise image de la ville  ». Une population qui se sent même angoissée alors que parmi elle, 90 % n’ont jamais été volés ou agressés par un des ces MENA. Les responsables de cette situation dans laquelle vivent ces enfants ? Les politiques que ce soit au niveau local que national selon 65 % des personnes interrogées tandis que 45 % pointent du doigt les parents. La solution la plus rapide et efficace serait, pour 65 % d’entre elles, de les renvoyer au Maroc ou de les forcer à intégrer un centre pour mineurs sous davantage de surveillance…

  

Pour l’association Harraga comme Prodéin de Melilla, il est possible d’éviter une telle situation. Parmi leurs dix propositions, on trouve la création d’une équipe d’éducateurs de rue qui travaillerait avec les enfants en les accompagnant, l’ouverture d’un hôpital de rue ou encore la garantie d’une protection et tutelle réelle pour ces mineurs ainsi que d’autres recours possibles lorsque ces enfants atteignent l’âge de 18 ans. Selon le rapport, beaucoup d’entre eux qui sont par exemple dans des centres, se retrouvent directement à la rue passé la majorité. La raison ? Ils n’auraient pas eu les informations nécessaires pour effectuer les démarches requises afin d’obtenir ou non des papiers. Telle une fatalité alors, à 18 ans aussi, ils errent dans la rue… 

 


 

Pauline Maisterra

Le 15.09.2016

 

Article publié dans le Desk et repris par Babelmed dans le cadre du programme Ebticar

https://ledesk.ma/2016/09/15/un-rapport-accablant-sur-la-situation-des-enfants-de-la-rue-marocains-a-melilla/