Le salut des enfants syriens à l’école au Maroc | Pauline Maisterra, Ebticar, Le Desk
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Pauline Maisterra   

 

//Luna Roveda, chargée adjointe des services communautaires au HCR à Rabat assurant le soutien scolaire à une fillette syrienne. Sur les 806 enfants syriens âgés entre 6 et 15 ans, 440 sont inscrits à l'école. Parmi eux, la grande majorité va à l'école primaire. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESKLuna Roveda, chargée adjointe des services communautaires au HCR à Rabat assurant le soutien scolaire à une fillette syrienne. Sur les 806 enfants syriens âgés entre 6 et 15 ans, 440 sont inscrits à l'école. Parmi eux, la grande majorité va à l'école primaire. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK

 

 

Des rires. Des rires de plus en plus forts. Des pas qui se rapprochent à grande vitesse et une ou plutôt trois petites têtes qui dépassent à peine de la porte du bureau du directeur de l’école d’El Maghreb El Arabi dans le quartier populaire de Yacoub El Mansour à Rabat. Ce sont celles de Khouloud et sa sœur Saadia, respectivement 10 ans et 8 ans et de leur amie, Fatima, 8 ans également. Toutes trois syriennes scolarisées dans cet établissement. Une école primaire quasi-fantôme à cette époque de l’année. Les cours sont finis, à leur grand regret car c’est une bouffée d’oxygène ou plutôt leur bouffée d’oxygène. Dès qu’elles franchisent le portail de l’établissement, les trois fillettes oublient leur souci, en tout cas, aujourd’hui. Car, comme la plupart des enfants réfugiés syriens, quand elles se sont assises pour le première fois sur les bancs de l’école, cela n’a pas été un jeu d’enfant, surtout pour Khouloud, la plus âgée qui avait oublié. Tout oublié des cours qu’elle avait reçus auparavant.

« J’ai quitté Homs avec ma maman, mon papa et ma sœur en… 2012, confie en arabe syrien Khouloud. Nous sommes d’abord partis au Liban où je suis allée à l’école puis, nous avons poussés jusqu’  en Egypte, ensuite en Algérie et nous sommes arrivés à Marrakech il y a un an et demi et depuis, nous sommes venus ici, à Rabat. » Et glisse : « Depuis que je suis au Maroc, c’est la première fois que je vais à l’école ». La fillette a intégré l’établissement en cours d’année.
 
//Khouloud, la plus âgée des trois fillettes, adore l'école. Elle a réussi son examen et intègre en septembre prochain, une classe normale. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESKKhouloud, la plus âgée des trois fillettes, adore l'école. Elle a réussi son examen et intègre en septembre prochain, une classe normale. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK
 
Les enfants réfugiés syriens scolarisés automatiquement dans une école publique

Avant que la guerre n’éclate en 2011, quasiment aucun Syrien n’était inscrit à l’UNHCR (le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) au Maroc. Puis, au fil des événements, leur nombre a augmenté jusqu’à atteindre 2 421 en 2015 et 3 058, au 31 mai dernier. Des réfugiés qui ont trouvé une protection et une assistance auprès de cette agence des Nations Unies qui leur a délivrés un certificat avant de les orienter si besoin, vers la Fondation Orient-Occident, un de leurs partenaires qui gère la scolarisation des enfants réfugiés. Car l’école, est un droit établi par la Convention internationale des droits de l’enfant et renforcé par la circulaire d’octobre 2013 publiée par le ministère de l’Education nationale garantissant la scolarisation pour tous les enfants, et ce, quel que soit leur statut légal.  En clair, « le ministère a demandé aux délégations provinciales de l’Académie nationale et aux directeurs d’école de les accepter directement sans attendre que leurs parents aient fait les démarches administratives nécessaires pour obtenir l’autorisation d’inscription, précise Malika Oukhatar, responsable du pôle éducation à la Fondation Orient-Occident. Vous imaginez bien que, quand les parents partent de leur pays en guerre, ils n’ont pas pris avec eux l’attestation scolaire nécessaire pour l’inscription d’un enfant à l’école. » Et poursuit : « Le seul document qu’ils ont, c’est celui délivré par le HCR. »
 
Concrètement, c’est la fondation qui va toquer à la porte des établissements choisis par les parents. « Après la diffusion de la circulaire, certains directeurs étaient réticents pour prendre les enfants réfugiés syriens, se rappelle Malika Oukhatar. Je prenais chaque fois avec moi, la circulaire pour leur prouver que ces enfants ont le droit de suivre des cours sans attendre d’avoir l’autorisation de la délégation. »
 
Cette première étape franchie, direction l’école. Au 31 mai 2016, le HCR avaient enregistré 806  enfants syriens entre 6 et 15 ans. De son côté, la Fondation Orient-Occident a vérifié l’inscription de 440 enfants à l’école : « 381 dans le primaire, 45 au secondaire et 14 à l’école informelle », détaille la fondation. Khouloud fait partie de ces 14 enfants qui suivent des cours d’éducation dite non-formelle, c’est-à-dire des cours de remise à niveau.

Les classes non-formelles, une chance aux multiples difficultés


//Othman Benabdelkamel, animateur dans l’éducation non-formelle entouré de Fatima, de Khouloud et de Saâdia, trois fillettes syriennes qui ont intégré la classe de remise à niveau, en cours d'année. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESKOthman Benabdelkamel, animateur dans l’éducation non-formelle entouré de Fatima, de Khouloud et de Saâdia, trois fillettes syriennes qui ont intégré la classe de remise à niveau, en cours d'année. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESKL’école primaire El Maghreb El Arabi où est inscrite Khouloud, accueille 220 élèves dont 22 réfugiés qui sont éparpillés entre les classes formelles et celle non-formelle.  « Dans cette dernière, il y 25 élèves pour un professeur qui fait partie de notre association, détaille Hicham El Mareq, président de l’association Jeunes Horizons pour le développement qui gère l’éducation non-formelle dans les établissements publics établie par une convention avec le ministère de l’Education nationale. On y trouve ici des élèves syriens, congolais, guinéens, yéménites et aussi marocains. » Et le directeur d’enchérir : « Ce type de classes est destiné aux enfants qui arrivent en cours de route ou qui n’avaient pas le niveau après avoir manqué l’école durant plusieurs mois, voire années. » C’est le cas de Khouloud qui était bloquée et « n’arrivait pas à écrire les mots sur une même ligne », se rappelle-t-elle avant de suivre les cours. Avec elle, des élèves âgés de 9 ans –  une dérogation est possible à partir de 8 ans-,  jusqu’à 15 ans qui ont trois niveaux différents. « On démarre l’école à 8 heures, raconte Khouloud. On a des cours d’arabe, de français, de maths et de sciences naturelles jusqu’à midi. » Et son professeur d’ajouter : « Les après-midi, les enfants rentrent chez eux sauf le mercredi après-midi et le samedi matin où ils ont des cours de soutien à l’école. » C’est le même professeur qui est en charge des différents cours et fait face à la barrière de la langue qui n’arrange rien. « Dans l’éducation formelle, les enfants ont un professeur par matière à la différence de nous », tient à souligner Othman Benabdelkamel, animateur dans l’éducation non-formelle.
 

Manque de soutien psychologique


//Luna Roveda, chargée adjointe des services communautaires au HCR à Rabat déplore le manque d'appui psycho-social pour les enfants réfugiés qui ont fui la guerre dans leur pays. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESKLuna Roveda, chargée adjointe des services communautaires au HCR à Rabat déplore le manque d'appui psycho-social pour les enfants réfugiés qui ont fui la guerre dans leur pays. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK« Nous n’avons aucun psychologue dans l’école, on en a jamais eu », souffle le directeur Mohammed El Mekaoui qui joue ce rôle quand les enfants ont besoin de parler et se réfugient dans son bureau. « Il y a un manque d’appui psycho-social pour les enfants réfugiés qui sont traumatisés par les horreurs inimaginables de la guerre dans leur pays, pointe du doigt Luna Roveda, chargée adjointe des services communautaires au HCR à Rabat. Dès qu’un professeur nous alerte ou alerte la fondation sur le cas d’un enfant à risque ou qui semble perturbé, on l’oriente vers notre réseau de partenaires afin qu’il bénéficie d’assistances appropriées. » Une assistance gratuite. « Vu les problèmes financiers dont font face les réfugiés syriens, ils n’ont pas les moyens de payer une séance chez un psychologue qui peut coûter jusqu’à 300 dirhams », lance-t-elle. La Fondation Orient-Occident a une psychologue et cinq assistantes sociales à disposition. Mais problème, « elles ne se déplacent qu’à Rabat et pas sur les autres villes, confie Malika Oukhatar.

Résultat de ce manque général de soutien psychologique, « le traumatisme prolongé, le repli sur soi, la baisse des résultats et le manque de motivation entre autres », répond Luna Roveda. Le soutien psychologique va ainsi de pair avec la scolarité. En bref, si l’un des deux est bancal, ce sera au détriment de la réussite de l’enfant. Or selon le HCR, « le Maroc devenant une terre d’accueil des réfugiés, la scolarisation des enfants réfugiés est un enjeu crucial sur le long-terme afin de favoriser leur insertion dans la société marocaine. »
 
 
L’AUGMENTATION DES BÉNÉFICIAIRES, UN PROBLÈME À VENIR

Même si l’école publique est gratuite, il y a un coût (vêtements, matières et transports scolaires). « Le HCR octroie une assistance financière aux familles pour chaque enfant réfugié inscrit à l’école publique, après une vérification de l’assiduité de l’enfant à l’école, indique Luna Roveda du HCR. Le kit scolaire comprend une allocation de 1 200 dirhams par an ainsi qu’une bourse de 300 ou 600 dirhams en fonction de chaque cas et selon les procédures opérationnelles standardisées, délivré tous les deux mois pour les frais de transport. »
 
Aujourd’hui, le HCR a un besoin de financement de 5,7 millions de dollars pour couvrir les opérations au Maroc (chiffre de 2015). Selon un document envoyé par l’agence des Nations-Unies, il est financé aujourd’hui à hauteur de … 12 %, les contributeurs directs étant Monaco (165 000 dollars) et la Suisse (508 130 dollars).  « Avec l’augmentation des bénéficiaires et des ressources financières limitées, il y aura un besoin croissant pour l’intégration des élèves dans les écoles, soutient Luna Roveda. Un besoin augmenté de renforcement des cours informels et de cours de soutien, un besoin également renforcé en logistique (matériel, kits scolaires). » Et ce n’est pas le seul défi : « L’augmentation du nombre des Syriens pourrait conduire à leur installation dans un nombre encore plus important de villes ou villages au Maroc (aujourd’hui, elles sont au nombre 36 ), ce qui nécessitera un élargissement de notre programme d’éducation à d’autres localités que celles actuelles, Rabat, Casablanca et Oujda, en l’occurence. » Sa collègue Mallory Mroz, chargée des relations extérieures du HCR, confie : « Sur le fonds financé par Monaco et la Suisse, une partie est réservée prioritairement aux enfants réfugiés scolarisés à l’école primaire. Dès que tous ont reçu une aide, s’il reste de l’argent dans ce fonds dédié, ce qui est le cas actuellement, il est octroyé aux enfants du secondaire…  Mais, c’est sûr que si le nombre de bénéficiaires augmente et que les ressources du HCR restent au niveau actuel, les familles ayant des enfants scolarisés au primaire resteront prioritaires mais on devra là aussi, prioriser les familles, celles qui sont les plus démunies. »
 
Une problématique qui ne concerne pas Khouloud, si fière d’intégrer l’année prochaine une classe normale. Une chance qui reste réservée aux enfants du primaire, puisque l’éducation non-formelle est quasi inexistante dans le secondaire, sans parler de la barrière de la langue (le français) très handicapante au collège ou au lycée mais aussi de « l’offre de formation professionnelle et de stages pré-embauche qui reste limitée », comme le détaille Luna Roveda du HCR.
 

 



 Article publié dans Le desk  le 19.06.2016
et repris par Babelmed dans le cadre du programme Ebticar.