L’odyssée tragique de Marocains jusqu’aux Balkans | Eldorado européen, Izmir, Ebticar, Marianna Karakoulaki, migrants marocains
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Imad Stitou   

« A la semaine prochaine pour un café tous ensemble à Izmir ! » lance un jeune casablancais à un de ses amis à leur ultime rencontre alors qu’il s’affairait aux derniers préparatifs de son long voyage. Ce n’est plus un vœu pieux pour de nombreux candidats à l’exil en Europe depuis que le corridor turc est devenu la brèche du Vieux continent pour les milliers d’exilés qui fuient le chaos syrien. Les jeunes marocains qui veulent à tout prix leur emboiter le pas, en ont fait leur principal sujet de conversation depuis l’été. 

C’est une nouvelle génération de harragas qui a trouvé dans ce nouveau passage une échappatoire inespérée à leur quotidien au Maroc. Une génération prête à parcourir des milliers de kilomètres à travers plus de six pays lointains et méconnus et dont le point de départ est l’aéroport Mohammed V de Casablanca.

L’odyssée tragique de Marocains jusqu’aux Balkans | Eldorado européen, Izmir, Ebticar, Marianna Karakoulaki, migrants marocains

 

A Idomeni, une tragédie grecque

9 décembre au soir, les autorités grecques prennent la décision radicale de déloger tous les migrants illégaux présents dans la petite ville d’Idomeni sur la frontière avec la Macédoine. Ils espéraient pouvoir franchir cette démarcation fermée par Skopje à tous les clandestins hormis les Syriens, les Irakiens et les Afghans. Près de 4000 personnes étaient ainsi retenues dans cette souricière, dont près de 700 Marocains, selon les estimations communiquées au Desk par des ONG présentes sur place. Elles ont été convoyées jusqu’à Athènes et dont certaines ont été installées sous des tentes plantées sur le gazon d’un stade de la capitale. « Il ne reste plus aucun Marocain à Idomeni, comme d’ailleurs tous ceux que ne sont pas éligibles au statut de réfugié. Là-bas, j’ai pu en croiser en nombre, et je peux vous dire que leur situation était très préoccupante, l’endroit n’étant qu’un point de transit très peu adapté à des séjours de plusieurs semaines. L’Etat grec ne pouvait faire autrement. Seules des ONG comme Médecins sans frontières leur assurait de la nourriture, des vêtements et des moyens de chauffage », témoigne au Desk, la journaliste grecque Marianna Karakoulaki.

//Camp de réfugiés d’Idomeni à la frontière gréco-macédonienne. Ici s’entassent des milliers de réfugiés venus de divers pays. En application des nouvelles règles communautaires, la Macédoine ne donne accès qu’aux réfugiés de zones de guerre. DIEGO CUPOLOCamp de réfugiés d’Idomeni à la frontière gréco-macédonienne. Ici s’entassent des milliers de réfugiés venus de divers pays. En application des nouvelles règles communautaires, la Macédoine ne donne accès qu’aux réfugiés de zones de guerre. DIEGO CUPOLO

 

Quel destin a pu mener ces centaines de Marocains dans l’enfer des Balkans ? Un épisode supplémentaire dans la quête d’un Eldorado par tous les moyens possibles. « J’ai rencontré Ayoub, un jeune diplômé en informatique. Il m’a dit qu’il n’avait pas entrepris tout ce périple pour enfin abandonner. Son retour au Maroc est exclu, il le vivrait comme un échec personnel. Il dit n’avoir aucune opportunité de travail dans son pays, et ne comprend pas pourquoi les Etats balkaniques ne le considèrent pas comme un réfugié comme les autres », relate Elisabeth Demirtas, une volontaire du camp d’Idomeni qui témoigne de ses contacts avec un groupe de migrants marocains originaires de Safi.

En Grèce, tout comme en Macédoine ou en Serbie, les migrants marocains sont considérés comme des exilés économiques, ce qui crée des tensions avec ceux, très nombreux, qui fuient le chaos des guerres au Moyen-Orient. « Plusieurs nationalités s’affrontent. Il y a eu parfois de violentes échauffourées entre Marocains et Syriens », assure le journaliste britannique Daniel Trilling, qui explique que les Marocains ressentent un sentiment d’injustice à leur égard qui les amène à user de violence.

Depuis deux semaines, Idomeni s’est transformée en lieu de malheur pour les derniers arrivants sous les objectifs des caméras du monde entier. Leurs prédécesseurs y avaient pourtant trouvé le bon chemin pour rallier l’Allemagne, la France ou l’Italie. Pris au piège, les Marocains en ont payé le prix fort, comme Ilyas El Meziani, 19 ans, originaire de Zghenghen à Nador, électrocuté par un câble de haute tension alors qu’il tentait de forcer le passage, le 4 décembre, vers la Macédoine. Le jeune homme poursuivait ses études de formation professionnelle avant d’entamer son voyage pour l’Eldorado européen, fuyant une vie précaire au Maroc. La mort tragique d’Ilyas a provoqué des heurts entre les migrants marocains et les forces de l’ordre grecques. Fait remarquable, les autres communautés de candidats à l’exil se sont solidarisées avec les Marocains. Elles ont accompagné la dépouille d’Ilyas jusqu’à la frontière barricadée pour y organiser un sit-in de protestation. « Tout ce dont rêvait Ilyas était de trouver un travail décent et d’aider en retour sa famille. Personne ne veut quitter son pays pour un périple aussi incertain. Ce jeune était sans ressources, comme tous les jeunes de Zghenghen qui se sentent marginalisés et sans avenir. L’Etat doit en porter la responsabilité d’une manière ou d’une autre », déclare un de ses amis qui avoue vouloir tenter à son tour l’aventure, malgré toutes ces embûches.

//Deux jeunes marocains bloqués dans le camp d’Idomeni. Les pays des Balkans leur refusent le passage les considérant comme exilés économiques et non des réfugiés. DIEGO CUPOLODeux jeunes marocains bloqués dans le camp d’Idomeni. Les pays des Balkans leur refusent le passage les considérant comme exilés économiques et non des réfugiés. DIEGO CUPOLO

//9 décembre 2015. Des migrants marocains et subsahariens rapatriés en bus vers Athènes après que l’accès en Macédoine leur ait été refusé. SAKIS MITROLIDIS / AFP9 décembre 2015. Des migrants marocains et subsahariens rapatriés en bus vers Athènes après que l’accès en Macédoine leur ait été refusé. SAKIS MITROLIDIS / AFP

 

D’Istanbul, Le Point De Départ

« Je me refuse à retourner au Maroc, je n’ai rien à y faire. Je resterai en Europe et je me battrai pour trouver un boulot. Je n’ai plus rien à perdre. Nous avons trop souffert et notre destin est incertain. Il ne me reste que 300 dirhams en poche, mais je poursuivrai le voyage jusqu’en France » raconte au téléphone depuis une gargote d’Athènes El Houcine Aït Ahmed d’une voix qui trahit sa fatigue après avoir été refoulé d’Idomeni. Comme beaucoup d’autres comme lui, son sort n’est pas encore fixé par les autorités grecques.

L’homme d’une vingtaine d’années est originaire de Ouarzazate. Il vivait depuis des années dans le quartier populaire de Sbata à Casablanca. El Houcine a quitté le Maroc depuis trois semaines pour se retrouver dans la nasse grecque.

« Ils disent qu’ils vont nous expulser vers le Maroc, parce qu’ils n’ont pas le choix : ils disent qu’ils ne nous donneront pas l’accès à l’Europe, notre pays n’étant pas en guerre, ni en crise. Ils nous ont forcé à plier bagage et à prendre un bus à 5 heures du matin d’Idomeni pour Athènes. Ils nous ont maltraités. Nous nous attendions à tout, sauf à être déconsidérés de la sorte alors que nous souffrons d’une situation humanitaire et de santé désastreuse. Nous avons vécu toutes les formes de souffrance. Nous avons passé plusieurs nuits sans pouvoir dormir, sans couvertures, et souvent sans nourriture. Je n’ai pas pris de bain depuis plus d’une semaine. Mais malgré tout cela, je refuse de rebrousser chemin. Je vais tenter un autre passage. Des intermédiaires nous ont indiqué d’autres routes possibles pour l’Europe », égrène El Houcine d’un ton triste.

Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? « Certains m’ont accompagné dans ce voyage sans y avoir été contraints. Ils vivaient mieux au Maroc », reconnaît El Houcine. « Ils ont été attirés par une image sublimée de l’Europe, mais la route n’est pas couverte de pétales de roses » prévient le jeune bachelier en lettres qui se voit déjà inscrit dans une université française pour parachever ses études et subvenir lui aussi aux besoins des siens restés au bled.

//Les journalistes ont été empêchés d'entrer dans l’enceinte du stade Faliro Tae Know Do d’Athènes où sont rassemblés les migrants refoulés de Macédoine. Les demandeurs d'asile ont tenu une conférence de presse impromptue. « Nous voulons des emplois et une vie décente », a déclaré Achraf Wafi, un ex- graphiste marocain. DIEGO CUPOLOLes journalistes ont été empêchés d'entrer dans l’enceinte du stade Faliro Tae Know Do d’Athènes où sont rassemblés les migrants refoulés de Macédoine. Les demandeurs d'asile ont tenu une conférence de presse impromptue. « Nous voulons des emplois et une vie décente », a déclaré Achraf Wafi, un ex- graphiste marocain. DIEGO CUPOLO

 

Comme la plupart des jeunes marocains qui se sont lancés dans ce voyage, El Houcine s’est endetté pour le financer. Il faut mobiliser entre 20 et 30 000 dirhams pour couvrir tous les frais. Les migrants s’endettent auprès de leurs familles et de leurs amis. El Houcine a déjà dépensé l’essentiel entre un billet d’avion aller-retour pour Istanbul payé à 7000 dirhams et la location d’une chambrette auprès d’un intermédiaire durant une dizaine de jours. El Houcine a eu de la chance, l’intermédiaire marocain qui l’a hébergé lui a fait crédit jusqu’à son arrivée à Izmir sur la côte est de la Turquie. C’est à partir de cette ville, troisième métropole turque après Istanbul et la capitale Ankara, que ses ennuis ont vraiment débuté. Les mafias de la traversée vers l’Europe y sont intraitables. Il faut payer l’équivalent de 8000 dirhams en euros pour espérer monter dans un Zodiac vers l’inconnu.

//La traversée de la côte turque vers l’île de Lesbos en Grèce, première étape d’un long périple à travers les Balkans, se fait à bord de chaloupes motorisées. Elle dure en moyenne cinq heures. La durée de ce périlleux voyage en mer dépend des conditions climatiques et de l'état improbable des embarcations. ARIS MESSINIS/AFPLa traversée de la côte turque vers l’île de Lesbos en Grèce, première étape d’un long périple à travers les Balkans, se fait à bord de chaloupes motorisées. Elle dure en moyenne cinq heures. La durée de ce périlleux voyage en mer dépend des conditions climatiques et de l'état improbable des embarcations. ARIS MESSINIS/AFP

 

D’Izmir à Lesbos, la traversée de la mort

Par temps clément, il ne faut que deux heures de traversée en mer pour rejoindre l’île grecque de Lesbos, à la condition d’avoir la chance d’embarquer dans un canot de bonne qualité. Quand la Méditerranée est démontée et que le Zodiac est poussif, le trajet peut durer cinq longues heures. « Souvent, l’embarcation qui transporte plus de 50 migrants n’est dotée que de quelques rames dans l’éventualité d’une panne moteur. J’ai eu tellement peur qu’au bout de quelques heures en haute mer, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps », témoigne El Houcine. Là-bas, le séjour ne dure que quelques jours, le temps que les autorités grecques enregistrent l’identité des migrants, avant de les conduire par bateau jusqu’au port du Pyrée, puis vers un centre de rétention déjà bondé à Athènes.

Dans la cité antique, les migrants n’ont qu’un but : se procurer de faux papiers, et aussi principalement ce qu’ils nomment Al Khartiya, le sésame qui atteste de leur statut de réfugiés. Avant que les Etats des Balkans ne restreignent le passage à quelques nationalités triées sur le volet, les Marocains détenteurs de ce document pouvaient rallier l’Europe continentale avec une relative facilité. Aujourd’hui, il leur faut trouver une identité nouvelle pour se faire passer pour des Syriens. En Grèce, un réseau de faussaires s’est spécialisé dans la fabrication de fausses pièces d’identité. El Houcine en a obtenu une pour l’équivalent de 500 dirhams, mais lorsqu’il a tenté de rallier la frontière macédonienne par train, des migrants syriens l’ont dénoncé à la police. Il a pu tout de même pousser jusqu’à Idomeni, dernière étape de son long voyage. « J’aurais pu être en ce moment en Allemagne ou en France si je n’avais pas été dénoncé de la sorte », regrette El Houcine avec amertume. « Certains Syriens pensent que nous les concurrençons. Ils affirment que nous n’avons pas de légitimité à être là », ajoute-t-il.

//La plupart migrants marocains sont en quête de faux papiers d'identité pour se faire passer pour des réfugiés de guerre syriens ou irakiens. Ils les obtiennent auprès de faussaires en Grèce. JAMAL SAIDI / REUTERSLa plupart migrants marocains sont en quête de faux papiers d'identité pour se faire passer pour des réfugiés de guerre syriens ou irakiens. Ils les obtiennent auprès de faussaires en Grèce. JAMAL SAIDI / REUTERS

 

La Grèce offre volontiers l’exil aux Marocains, mais la situation économique désastreuse du pays n’offre aucune opportunité d’emploi. « Les Grecs eux-mêmes sont au chômage, nous voulons arriver dans la vraie Europe, et nous retenterons le passage autant de fois que nécessaire », assure El Houcine.

Auprès de la haute autorité grecque chargé des réfugiés, le discours est plutôt conciliant envers les Marocains : « Ils peuvent toujours demander un statut d’exilé ici » assure-t-on, avant d’ajouter « Nous ne les empêchons pas de notre propre gré de traverser la frontière pour parcourir les Balkans. Il s’agit d’appliquer des règles communautaires européennes. Nous comprenons leur entêtement à vouloir être considérés comme des réfugiés, mais nous n’y pouvons absolument rien », explique un porte-parole du camp de Moria, installé à quelques kilomètres seulement du port de Mytilène, la principale ville de l’île, perdu au milieu de nulle part, parmi les champs d’oliviers et constitué de centaines de préfabriqués et containers blancs, aux portes fermées, cachés derrière de hauts barbelés.

//Débordées, les forces de police grecques chargent brutalement les migrants. OGNEN TEOFILOVSKI/REUTERSDébordées, les forces de police grecques chargent brutalement les migrants. OGNEN TEOFILOVSKI/REUTERS

 

Malgré la légende à la peau dure, qui voudrait que les camps de réfugiés d’Athènes soient plus accueillants, la réalité est tout autre, comme le relate Mohamed Aziz, la cinquantaine, un des migrants marocains les plus âgés. « Les autorités grecques sont totalement débordées et impuissantes. Les forces de police se comportent de manière brutale avec nous. J’en ai fait l’expérience en recevant des coups lorsque j’ai voulu intervenir en faveur d’un autre migrant. Je ne pensais pas qu’ils allaient me traiter de la sorte, surtout en considération de mon âge », déplore Mohamed. Son histoire particulière mérite d’être contée. Technicien dans le nettoyage qui avait pu monter sa petite affaire au Maroc, il s’était rendu en Turquie en simple touriste. Par malchance, il avait poussé jusqu’à Izmir où quelques exilés qu’il a croisés l’ont détroussé de tous ses effets, y compris de son passeport. « C’est pour cette raison que je suis resté bloqué ici », assure-t-il. Il ne lui restait dit-il plus le choix que de se mêler aux autres clandestins. C’est lui-même qui tenait la barre de l’embarcation qui l’a emmené lui et 47 autres migrants vers Lesbos. « J’ai des notions de navigation acquises du temps où je travaillais à Marina Smir. Elles m’ont aidé à arriver à bon port, malgré la panne que nous avons subi au large de l’île ».

Au lieu de solliciter les autorités consulaires du Maroc pour un rapatriement, Mohamed Aziz s’inquiète de la rumeur, largement répandue parmi les migrants, qui voudrait que les revenants soient systématiquement jetés en prison à leur retour au pays. D’autant plus, que la plupart ont laissé toutes leurs économies dans cette équipée et ne subsistent que grâce à l’aide de bénévoles et de journalistes touchés par leur drame. Aussi, Mohamed est indécis sur l’éventualité d’un retour au Maroc, d’autant qu’il n’a plus aucun papier prouvant sa nationalité, seul moyen d’être refoulé sans encombres sur un vol à destination de Casablanca.

La plupart des migrants marocains détruisent leurs papiers d’identité, notamment leur passeport dès qu’il pose pied sur Lesbos. Le but en est évident : ils tentent tous de se faire passer pour des Syriens. Certains réussissent à tromper la vigilance des autorités grecques en adoptant l’accent syrien. La ruse est cependant rarement efficace, les traducteurs et le personnel affecté à l’aide aux réfugiés sont pour la plupart d’origine arabe et distinguent donc parfaitement les dialectes et accents. Certains passent entre les mailles du système comme ce jeune Marocain qui a pu accomplir tout le trajet le mois dernier : « Je me suis entraîné des jours durant à parler le Syrien. Cela m’a permis de traverser la frontière macédonienne, dernier verrou vers l’Allemagne ».

//Un passeport marocain abandonné dans les cendres encore fumantes d'un feu de camp sur la plage de Skala à Lesbos. NICOLA ZOLIN/LE DESKUn passeport marocain abandonné dans les cendres encore fumantes d'un feu de camp sur la plage de Skala à Lesbos. NICOLA ZOLIN/LE DESK

 

Des intermédiaires marocains au pays et à l’étranger

Plusieurs intermédiaires s’activent au Maroc pour mettre en contact les candidats à l’exil avec les passeurs turcs. L’un d’entre eux, un jeune homme du quartier Sbata à Casablanca, a pris en charge sept de ses contacts durant les deux mois écoulés. « Les intermédiaires marocains jouent le rôle de recruteurs en quelque sorte. Ils assurent la liaison avec le passeur qui les attend à l’aéroport d’Istanbul. C’est un vrai marché très lucratif. Ce sont de vrais agents, comme le sont les agents immobiliers », explique-t-il. Disponibles dans les cafés populaires, ou par le biais de ceux qui ont déjà fait appel à leurs services, ceux-ci demandent en général 1000 à 2000 dirhams. La filière ne comporte pas uniquement des hommes. Certaines femmes en ont fait un business très rentable en acquérant plusieurs Zodiacs en Turquie. « Elles sont moins soupçonnées par les autorités que les hommes » explique le jeune homme.

Après cette première étape, le contact devient direct entre le candidat à l’exil et le passeur. Ce dernier requiert une photographie d’identité pour une reconnaissance rapide à l’arrivée à l’aéroport international Atatürk. Ce passeur touche en moyenne l’équivalent de 6 à 9000 dirhams, selon qu’il accompagne ou pas son « client » jusqu’à Izmir et l’assiste jusqu’à sa montée à bord du Zodiac. Sinon, tous les frais de bouche et de résidence à Istanbul sont à la charge du migrant qui doit patienter jusqu’au rendez-vous du grand départ.

Un Marocain qui vient d’arriver il y a dix jours à Modène en Italie a avancé 8000 dirhams à un intermédiaire surnommé Simo Al Maghribi résident dans l’agglomération stanbouliote. Chaque nuit dans une auberge de la ville lui a coûté 15 livres turques. Cet ancien employé d’une grande surface de Casablanca qui insiste pour parler sous le sceau de l’anonymat, a quitté le Maroc le 17 octobre dernier. Durant les deux jours passés à Istanbul, il a fait l’aller-retour entre son hôtel et le café Park, lieu de ralliement de la plupart des exilés.

Le trajet vers Izmir se fait en autocar mis à la disposition par les « vendeurs d’espoir ». Les autorités turques laissent faire. « Le bus que j’ai emprunté transportait une soixantaine de migrants de diverses nationalités. J’ai voyagé debout durant au moins dix heures d’affilée. Une voiture de tourisme de marque Peugeot nous ouvrait la voie. Ses occupants graissaient la patte aux policiers turcs à chaque check-point, des frais inclus à l’avance dans le tarif du voyage. C’est une véritable mafia en cheville avec la police » relate ce jeune qui a laissé derrière lui un maigre salaire de 1200 dirhams par mois, une femme et deux fils.

//Un Zodiac débarquant des migrants sur une plage sauvage non loin d’Izmir après une tentative infructueuse de rallier l’île grecque de Lesbos. J-P REMYUn Zodiac débarquant des migrants sur une plage sauvage non loin d’Izmir après une tentative infructueuse de rallier l’île grecque de Lesbos. J-P REMY 

 

A l’arrivée sur une plage d’Izmir, les passeurs en armes font l’appel des migrants par leur nom et par l’identité de leur accompagnateur. Ceux qui ne sont pas sur la liste et qui se sont présentés sans agent sont tout simplement écartés. « J’ai assisté à une scène terrible. Deux iraniens non listés ont été abandonnés loin du rivage, les yeux bandés. Les autres ont été délestés de leurs affaires les plus lourdes avant d’embarquer sur le Zodiac surchargé », témoigne le même jeune homme qui décrit une pénible odyssée marquée par l’explosion du moteur de leur felouque à quelques miles de leur destination finale. « Je n’oublierai jamais l’effroi dans les yeux des femmes et des enfants syriens et afghans qui sanglotaient » ajoute-t-il, avant de relater son passage par Athènes, puis son trajet jusqu’à Idomeni qui lui a coûté pas moins de 400 dirhams. Il a eu la chance de passer la frontière vers la Macédoine. Là-bas, il n’est resté que peu de temps dans un camp pour réfugiés avant d’acheter un ticket de bus vers la Serbie pour l’équivalent de 350 dirhams. Après dix heures de route, il a rejoint un autre camp où il a aidé comme volontaire à des travaux de nettoyage, avant que les autorités serbes ne le prennent en charge jusqu’à la frontière croate.

//Sur la place Basmane dans la ville côtière d’Izmir en Turquie, des migrants négocient avec des passeurs. Le voyage coûte plusieurs milliers de dirhams de Casablanca à Idomeni. CHRIS HUBYSur la place Basmane dans la ville côtière d’Izmir en Turquie, des migrants négocient avec des passeurs. Le voyage coûte plusieurs milliers de dirhams de Casablanca à Idomeni. CHRIS HUBY

  

La Croatie ne délivre aucun document attestant du statut d’exilé ou de réfugié aux migrants qui affluent sur son territoire. Ils sont simplement embarqués dans un train pour la Slovénie qui a ouvert pour sa part un corridor sévèrement encadré jusqu’en Autriche à travers les Alpes juliennes. Un dernier transit vers le but ultime : l’Allemagne.

« J’ai pleine conscience de ma chance, puisque j’ai planifié mon voyage avant l’établissement des nouvelles restrictions. En Autriche et en Allemagne, nous avons été traité de meilleure manière que dans les Balkans. Je n’ai passé qu’une nuit à Munich avant de rejoindre la France, puis l’Italie », raconte le jeune aujourd’hui installé à Modène.

Dès son arrivée à Lesbos, il avait l’intention de se débarrasser de son passeport comme le font la plupart de ses compagnons d’infortune, afin de cacher leur nationalité marocaine. Il s’est ravisé de peur de ne pas être identifié s’il lui arrivait malheur. Sa chance a été d’être pris en charge par un employé des Nations Unies travaillant dans un camps de réfugiés originaire de Hay Mohammadi à Casablanca.

Nadia, une jeune casablancaise, mère divorcée, a eu recours aux services du même passeur d’Istanbul pour rallier la France. Les migrants n’ont aucune information préalable sur celui qui les prendra en charge à leur arrivée en Turquie dit-elle. « Tous ce qui nous lie au passeur est notre premier contact à l’aéroport. Nous lui envoyons notre photo via WhatsApp. Une fois arrivés, il nous mène à notre hôtel, nous le payons et nous attendons dans l’angoisse qu’il nous rappelle pour fixer la date du départ. Et puis c’est tout, il disparaît. C’est le même qui s’est occupé de nombre de mes relations et je peux dire qu’il s’est bien comporté avec nous tous. Probablement du fait qu’il était Marocain. Les passeurs Syriens ou Irakiens maltraitent les migrants du Maroc » raconte Nadia au Desk.

Nadia a pris attache avec ce passeur marocain par l’intermédiaire d’un ami qui l’avait précédée. Elle a du payer et convaincre un premier contact au Maroc, chose peu aisée pour des raisons évidentes de confiance. L’homme n’a pas répondu à ses premières sollicitations, mais à force d’insister, Nadia a finalement reçu sa réponse laconique : « Tout est possible. La seule chose requise est l’argent ». Le contact lui a alors demandé de lui envoyer sa photo et une copie de son passeport en attendant son plan de vol de Casablanca vers Istanbul.

Ce n’est pas la seule manière de toucher cette filière d’immigration clandestine qui existe avant le déclenchement de la crise syrienne. Selon un jeune casablancais, certains passeurs accompagnent leurs clients jusqu’en Turquie en se faisant passer pour des touristes ou des commerçants. « Nul besoin de requérir aux services de passeurs turcs. Des Marocains, pour la plupart anciens migrants, ont bâti leurs propres réseaux sur place » explique-t-il. Il cite pour exemple celui d’un Marocain qui se rend à Istanbul quasiment une fois par mois. Il connaît le trajet par cœur. Il demande 9000 dirhams pour chaque candidat et en accompagne une dizaine à chaque voyage. « Vous pouvez imaginer ce que cela lui rapporte », ajoute ce témoin qui explique que le convoyeur passe quelques jours avec chaque groupe avant de revenir « tout naturellement au Maroc ».

Comme lui, il en existe dans toutes les villes du Maroc. Dans son voyage pour la France, Nadia en a croisé de nombreux s’employant à ce trafic d’êtres humains à partir de Nador, Safi, Marrakech, Agadir ou Beni Mellal. « J’ai rencontré un groupe de migrants venus de Safi sur la frontière entre la Grèce et la Macédoine dont le voyage a été facilité par un passeur de leur ville ». Des acteurs de la société civile safiote confirment au Desk que des quartiers entiers comme Hay Oued El Bacha ou Derb Moulay El Hassan ont enregistré des départs massifs ces derniers mois. La plupart des jeunes qui ont déserté la ville venaient d’obtenir leurs passeports biométriques.

//17 juillet 2014. Une patrouille de police face au mur de barbelés de 30km de long et de 3m de haut, dressé par la Bulgarie sur la frontière avec la Turquie, non loin du village de Golyam Dervent. Plus de 10 000 réfugiés avaient traversé cette frontière en 2013, la plupart venant de Syrie. DIMITAR DILKOFFDIMITAR DILKOFF/AFP/GETTY IMAGES17 juillet 2014. Une patrouille de police face au mur de barbelés de 30km de long et de 3m de haut, dressé par la Bulgarie sur la frontière avec la Turquie, non loin du village de Golyam Dervent. Plus de 10 000 réfugiés avaient traversé cette frontière en 2013, la plupart venant de Syrie. DIMITAR DILKOFFDIMITAR DILKOFF/AFP/GETTY IMAGES

 

La Bulgarie, une route alternative

Malgré les mauvaises nouvelles venant de la frontière entre la Grèce et la Macédoine, l’hémorragie de l’exil ne s’est pas tarie. Les passeurs marocains encouragent dorénavant les nouveaux candidats à bifurquer vers d’autres routes encore peu explorées. Le journaliste britannique Daniel Trilling le confirme : « A Athènes, les réseaux de trafic d’êtres humains s’activent beaucoup depuis la fermeture du point de passage à Idomeni. J’ai rencontré deux migrants, l’un Marocain et l’autre Iranien à côté du stade où ils ont été installés provisoirement. Ils m’ont raconté que des Grecs leur ont proposé de les emmener jusqu’en Italie pour 2000 euros. Certains sont résolus à entreprendre le trajet à pied en tentant de s’infiltrer en Bulgarie, un projet périlleux connaissant la rudesse avec laquelle ils seront accueillis là-bas ». Trilling ajoute que les Marocains qu’il a croisés sont résolus à tenter cette route en désespoir de cause. D’autres ont d’ores et déjà contacté leurs familles au Maroc pour obtenir de quoi payer la traversée proposée vers l’Italie à travers l’Adriatique au péril de leur vie. « C’est désolant de voir à quel point la politique européenne favorise la traite des êtres humains en enrichit se faisant les mafias », conclut le journaliste.

Aux dernières nouvelles, plus de 150 Marocains se sont perdus en forêt de Thrace, d’autres, aussi nombreux, sont détenus quelque part en Corynthie. Même l’île de Lesbos, premier débarcadère de l’odyssée, serait désormais cadenassée.

 


 Contenu publié dans le Desk et repris par babelmed dans le cadre du programme Ebticar.

Imad Stitou

03/02/2016