A vos Desk, prêts, partez ! | Le Desk, Ebticar, Fatima-Zahra Lqadiri, Casablanca
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Nathalie Galesne   

A vos Desk, prêts, partez ! | Le Desk, Ebticar, Fatima-Zahra Lqadiri, Casablanca

Des lunettes chaussées sur la pointe du nez, comme pour renforcer son allure de patronne de presse, à 29 ans, Fatima-Zahra Lqadiri n’a pas que le look de la DG, elle a en aussi la fibre. Avec dans son escarcelle un master en management financier de HEM et un autres en Marketing et communication obtenu à la Sorbonne, une expérience professionnelle dans une grande agence de communication, puis un détour par la presse électronique à Lakome.com, la jeune femme ajoute à ses atouts une énergie et une détermination hors du commun. Il faut dire que sa mission est de taille puisqu’elle doit faire du Desk, en ligne depuis tout juste deux mois, le premier site d’information numérique indépendant et payant du Maghreb, à partir d’un pays –le Maroc- où le régime n’a pas pour coutume de choyer les journalistes.

A vos Desk, prêts, partez ! | Le Desk, Ebticar, Fatima-Zahra Lqadiri, Casablanca

Le modèle économique, clef de voûte de la réussite ?

Un danger qui ne l’effraie pas outre mesure: «Quand tu connais ton adversaire, ton travail consiste à ne pas lui donner les moyens de t’anéantir, précise la jeune femme. Il faut être irréprochable. On peut t’accuser de n’importe quoi, avoir bu un verre d’alcool, avoir une relation extra-conjugale, avoir fumé un joint… Mais au final, le plus important pour se protéger c’est de trouver son modèle économique et de respecter scrupuleusement l’éthique et la déontologie du métier. »

 

La tâche est ardue car, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, la presse en ligne peine à trouver sa viabilité, et donc son autonomie vis à vis des pouvoirs et des lobbies. « Nous avons fait un travail considérable en amont pour faire naître Le Desk dans les meilleures conditions et lui assurer sa pérennité», poursuit Fatima-Zahra Lqadiri. Dans les faits, deux levées de fonds de 2 puis 2,2 millions de DH (400 000 euros), pour un investissement total de 500 000 euros, ont eu lieu, la société éditrice Pulse Média SARL a été créée et Le Desk lancé. Une opération rendue possible grâce à l’investissement conséquent d’Aziz Aouadi, homme d’affaires exerçant dans le marché de l’art. La solidité de l’entreprise, le caractère innovant du Desk, son indépendance et la qualité de l’information recherchée ont également convaincu en juin dernier le Jury d’Ebticar-Media, programme U.E dirigé par CFI, de sélectionner le Desk et de lui octroyer une subvention représentant 10% de son budget.

«  Malgré toutes ces garanties, au bout de seulement 15 jours de fonctionnement, nous avons reçu la visite d’un inspecteur du travail, quelle efficacité ! souligne narquoise, Fatima-Zahra Lqadiri, mais salaires, fiscalité, comptabilité, tout est clean chez nous. Un souci de rigueur tout droit héritée de l’expérience du directeur de la publication du Desk, Ali Amar, contraint en 2010 sous la pression financière de fermer Le Journal Hebdomadaire, dont il était co-fondateur.

 

L’info avant tout

Il aura donc fallu cinq bonnes années à ce journaliste chevronné, pourfendeur du Makhzen, auteur de plusieurs ouvrages (1), pour se lancer dans une nouvelle aventure médiatique et concevoir aux côtés de Christophe Guguen (chef du service enquête) rallié par Omar Radi (grand reporter), et récemment par Mehdi Michbal (chef du service actualités), l’esprit et la ligne éditoriale du Desk. «La presse n’est pas un instrument de profit commercial. C’est un instrument de culture, sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir le progrès humain » revendique l’équipe dans le «Qui sommes-nous » du pure player. Vaste objectif que l’on retrouve dans une navigation et des contenus guidés par la clarté et la pédagogie. Car si le ton des articles est enlevé, avec un petit côté branché, l’idée première est de faire primer l’information, cassant avec cet attrait pour l’audience, le buzz, l’intox et le blabla. Le site au contenu exclusivement francophone s’adresse certes à une élite citadine plutôt aisée, mais ses promoteurs envisagent à terme une version en arabe à l’audience nettement plus large. Il faudra d’abord pour eux valider un modèle économique singulier qui dépend totalement du recrutement des abonnés.

Enquêtes, reportages, décryptages, avec un fil d’info en contenu explorent la scène politique marocaine et internationale, donnent à voir des territoires abandonnés, sondent les mentalités. Une enquête sur Daech au Maroc a déjà été reprise par Le Courrier International, des dossiers sur les migrations nous placent au cœur d’une actualité tragique, tandis que les grandes questions qui fâchent étoffent l’une après l’autre la rubrique En clair: « Qui était Al-Nimr, l’icône chiite exécutée par l’Arabie Saoudite ?» « Pourquoi le Maroc conteste-il les indices du développement humain ? » « Quelle est la situation des mères célibataires au Maroc ?»… , autant d’interrogations qui méritent réponses. Les fonctions innovantes qu’offrent le data et les infographies participent aussi de cette visée pédagogique. Il en est question d’ailleurs dans un dossier très fouillé sur le Sahara Occidental, étoffé de cartes inédites.

Sous la houlette de Jamal Boushaba, la culture n’est pas en reste sur Le Desk. Dans son bloc notes, les arts visuels se taillent la part du lion. L’occasion de découvrir ou redécouvrir quelques grandes figures de la création plastique. A lire par exemple le bel article consacré aux « étranges créatures » du peintre Tallal.

 

Un bon premier bulletin

Pour Fatima-Zahra Lqadiri les débuts du Desk sont plus qu’encourageants : « C‘est la qualité sur laquelle nous avons misée qui fait notre force. Au bout d’un peu moins d’un mois, nous avions enregistré 94000 visiteurs uniques, 5000 personnes s’étaient inscrites sur le site, et actuellement nous comptons déjà plus de 300 abonnés. » On est encore loin des 7000 abonnements qui devrait permettre au Desk de faire front à toutes ses dépenses, mais les premiers indicateurs sont favorables. «Il y a un vrai public pour le journalisme d’investigation au Maroc. Ce sont d’ailleurs plutôt les grands formats qui sont prisés. La couverture des attentats de Paris en temps réel a été également très suivie ». La formule Désintox remporte aussi l’adhésion : « C’est incroyable de constater comment ce procédé de fact-checking, qui nécessite certes de la rigueur, parvient à démonter aussi efficacement la rumeur en cassant la désinformation », souligne Fatima-Zahra Lqadiri. Nous avons aussi un programme de développement ambitieux qui inclut la vidéo. Nous sommes sur le point de lancer « Le Desk Live » qui permettra de couvrir tous les événements chauds de la région en donnant la possibilité à nos abonnés d’intéragir via une application embarquée et les réseaux sociaux. Nous produisons aussi un talk- « Face au Desk »- dans lequel à chaque vidéo une personnalité publique est interviewée. »

 

Une équipe de choc

Dès à présent, on est impressionnés par le nombre de contenus mis en ligne en quelques semaines seulement. Cette manière d’embrasser l’actualité tout en privilégiant un journalisme d’investigation qui requiert une certaine lenteur, cette façon de croiser plusieurs genres de la presse, devrait garantir à brève échéance le succès du Desk.

« Notre force c’est avant tout l’équipe, des journalistes et des geeks extrêmement qualifiés et motivés, qui croient énormément dans ce projet éditorial et donne beaucoup d’eux-mêmes» s’exclame Fatima-Zahra Lqadiri. Avec les 18 salariés de Pulse Media, le Desk peut en effet compter sur des ressources humaines beaucoup plus importantes que celles habituellement engagées dans les médias alternatifs indépendants. C’est ce qui devrait faire sa force. Du responsable financier au directeur technique, du photographe directeur de l’iconographie au responsable digital, en passant par les journalistes, toute la palette des compétences est à l’œuvre pour fabriquer quotidiennement l’info.

On saluera au passage le travail du journaliste arabophone Imad Stitou, fin connaisseur des mouvements islamistes et des réalités du Proche et Moyen-Orient.

Le dynamisme de la rédaction tient dans une confrontation transgénérationnelle féconde avec une équipe de jeunes professionnels de l’information – de 23 à 36 ans- qui se déploient autour de deux routards du journalisme : le directeur de la publication et le chef de service culture et société du Desk. «Au Desk, nous ne militerons que pour une unique cause, celle de l’info. Une info argumentée, contextualisée et dépassionnée» tient à préciser Ali Amar.

Si les femmes sont minoritaires dans l’équipe, elles n’en occupent pas moins des positions clefs. La direction générale, on l’a vu, est assurée par Fatima-Zahra Lqadiri, tandis que le poste de chef d’édition est occupée par Fadwa Islah, dont on sait qu’elle a fait ses armes à Tel Quel, qu’elle est amie de l’écrivain Abdellah Taïa et qu’elle-même écrit.

Enfin les partenariats envisagés avec d’autres sites (des discussions préliminaires ont été entamées avec Mediapart en France), devrait élargir l’ancrage régional de ce nouveau média et faire de lui dans les mois à venir une source d’information incontournable pour mieux appréhender, au delà du Maroc, les grands enjeux Méditerranéens.

Longue vie au Desk !

 


 

Nathalie Galesne

11/01/2016

 

(1) Le dernier ouvrage d’Ali Amar, « Moulay Hicham, itinéraire d’une ambition démesurée » est publié en France aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux (2015).