Le Maroc revisite son passé | Hicham Raji
Le Maroc revisite son passé Imprimer
Hicham Raji   
  Le Maroc revisite son passé | Hicham Raji Enfin, on commence à parler de l’histoire du Maroc. On parle de la revisiter, de la réécrire. Le chantier est immense car il s’agit de toute l’histoire, depuis l’Antiquité jusqu’au règne de Hassan II. La revendication la plus radicale et la plus audible depuis quelques années est celle du mouvement amazigh. Il réclame la restitution au pays de son identité berbère, systématiquement niée et refoulée depuis plusieurs siècles, au nom de l’unité et de la suprématie de la culture arabe.
Jusqu’à peu, les travaux les plus sérieux sur l’histoire du Maroc étaient le fait d’historiens européens ou d’universitaires marocains. Mais jamais ces travaux n’avaient abouti à des débats ouverts ni à une révision des absurdités que renferment les manuels scolaires. Mais l’actualité et l’urgence veut que les esprits soient surtout focalisés aujourd’hui sur l’histoire du XXe siècle. Les organisations des Droits de l’Homme et l’opinion publique en général réclament la vérité sur les années de plomb. Les travaux de l’Instance équité et réconciliation, même s’ils n’ont pas abouti aux procès des responsables des atrocités du passé, auront eu au moins le mérite de recueillir des témoignages qui ne manqueront pas d’éclairer l’analyse de cette période si proche mais si obscure et pleine de mystères.
Cette euphorie et cet engouement pour l’histoire ont créé une dynamique qui conduit à l’organisation, depuis quelques temps, de conférences et colloques, autant pour intéresser le public au travail sur l’histoire que pour inviter des spécialistes à réfléchir sur le passé. La presse non plus n’a pas échappé à la tentation d’explorer les recoins de l’histoire récente du pays.


Pour un Panthéon marocain
où ne figureraient pas seulement les roi

Dans son édition du début d’avril, le Journal hebdomadaire arborait une couverture en noir et blanc, avec les portraits de cinq personnalités marocaines du XXe siècle que l’histoire officielle a souvent occultées : Abdelkrim Al Khattabi, Mehdi Ben Barka, Allal Al Fassi, Ben Larbi Alaoui et Al Hassan Al Ouazzani. Ce n’était pas très gentil de la part de la monarchie frileuse d’après l’indépendance d’avoir cherché à évincer, discréditer ces personnages populaires, « agitateurs d’idées », qui étaient porteurs de projets intéressants pour l’avenir du Maroc indépendant et, accessoirement, désireux de dépoussiérer un peu les structures de fonctionnement archaïques du pouvoir. Chacun à sa manière, a prêché des idées modernistes et mérite à ce titre de figurer dans ce qui pourrait être un jour un «panthéon marocain».
En fait, ces illustres personnages risquaient de faire de l’ombre à la monarchie qui allait engager une longue période d’obscurantisme saupoudrée de modernité, de répression féroce, malgré le libéralisme affiché et le multipartisme. On allait s’acheminer vers la sacralisation de la personne du roi. Un véritable culte de la personnalité devait progressivement se développer et ne tolérer aucune concurrence. Dès le début, le palais a cherché à récupérer ces hommes au prix de grands efforts, à les recruter pour faire partie de ces cohortes d’hommes du sérail. Ce ne fut pas toujours facile parce que ces hommes avaient des principes et étaient riches de leur passé de résistants.
Certains sont d’ailleurs entrés dans l’histoire par la grande porte. Il aura fallu l’effort conjugué de deux puissances coloniales, la France et l’Espagne, pour venir à bout de la République du Rif de Abdelkrim en 1926. Exilé à la Réunion jusqu’en 1947, il s’installera ensuite en Egypte jusqu’à sa mort en 1962. Son nom restera tabou longtemps après l’indépendance, mais son souvenir restera vivace, surtout dans le Rif et nourrira des légendes. Ben Barka, déjà leader politique de gauche au pays et militant tiers-mondiste célèbre, gagnera encore plus en popularité après sa disparition mystérieuse en 1965 à Paris. Quarante ans après sa mort, l’enquête ouverte il y a quelques années en France n’a toujours pas abouti.
Le mérite de ce dossier, en plus de celui de réhabiliter des noms qui sombraient dans l’oubli, c’est surtout de montrer tout le travail qui incombe aux historiens pour débroussailler le passé. S’il est prouvé qu’on ne peut changer le passé (tant que l’homme n’aura pas inventé la machine à remonter le temps), on peut du moins le revisiter pour rendre justice aux oubliés de l’histoire officielle et évacuer les absurdités et les mensonges répercutés à travers les siècles. Les historiens vont peut-être enfin commencer à faire leur travail. Le Maroc revisite son passé | Hicham Raji La monarchie et la classe politique
Dans un autre dossier, qui a aussi inspiré une couverture en noir et blanc (il semble qu’on choisit le noir et blanc pour traiter des périodes sombres de l’histoire récente du Maroc, la période d’avant la couleur), Telquel se penche sur l’époque qui s’étend de l’indépendance aux années 90 pour analyser les rapports de la monarchie à la classe politique marocaine. Cette période est analysée comme « l’histoire d’une déchéance » faite de divisions, de compromissions, de manipulations et de trahisons. La monarchie a tôt fait de s’entourer d’hommes fidèles venus d’horizons divers.
Il y a d’abord les militaires hérités de l’Armée française, comme Oufkir, qui vont représenter l’aile dure, les partisans de la manière forte, comme l’Etat d’exception. Il y a aussi des « libéraux » issus de la résistance, comme Guédira, l’aile modérée et « démocrate », qui ont inspiré les politiques d’ouverture sur la classe politique et qui jouaient souvent l’intermédiaire dans les négociations avec les chefs de partis nationalistes. Et comme il fallait de tout pour faire un monde, il y avait aussi des chefs berbères, rescapés de l’Armée de libération, comme Aherdane, qui fut utilisé dès la fin des années 50 pour créer un parti du Palais, le Mouvement populaire, le premier d’une longue lignée de parti fabriqués par l’administration pour affaiblir l’opposition. La pratique s’est perpétuée jusqu’aux années 90 et s’inspire de ce vieil adage, cher aux rois : diviser pour régner. Aujourd’hui, le paysage politique marocain compte une trentaine de partis. Mais ceux qui méritent vraiment de porter ce nom se comptent sur les bouts des doigts.
Mais ce qui est désigné dans ce dossier comme « l’histoire d’une déchéance », c’est surtout cette perte de force et de prestige des grands chefs politiques. Au début de l’indépendance, il parlaient presque d’égal à égal avec le roi ou le prince héritier de l’époque, Moulay Hassan. Plus tard, quand la monarchies s’est consolidée, le Palais les boudait et le roi ne daignait plus communiquer directement avec eux. L’image utilisée pour la couverture paraît choquante : des serviteurs en train de chausser le roi qui regarde ailleurs. Mais elle exprime bien le degré de soumission des Marocains sous Hassan II. Ce n’était pas la cour de Louis XIV où quelques courtisans avaient l’insigne privilège d’habiller le roi à sa sortie du lit, mais on n’en était pas très loin.
Hicham Raji
________________________________________________________________
mots-clés: