Au Maroc, les rêves brisés des réfugiés syriens | Ebticar, Le Desk, réfugiés syriens au Maroc, menace terroriste, HCR
Au Maroc, les rêves brisés des réfugiés syriens Imprimer
Imad Stitou   

Fuyant la guerre, ils sont des milliers, arrivés depuis 2011 par vagues successives dans les villes marocaines. A Casablanca, Rabat ou Kenitra, les réfugiés syriens racontent leur détresse dans un pays qui ne compte plus leur offrir l’asile pour des raisons sécuritaires.

//Les frontières maroco-algériennesLes frontières maroco-algériennes

« Ô Mohammed VI, roi du Maroc ! Je te sollicite pour un visa […], ma mère est morte… ». De Turquie, où il a échoué après trois tentatives d’entrée sur le territoire chérifien pour rallier son père - un déserteur de l’armée de Bachar Al Assad, marié en secondes noces avec une Tétouanaise -, le jeune Haidar Jabali, 11 ans, originaire de Homs, cristallise à lui seul tout le désespoir de ces milliers de Syriens qui ont poussé jusqu’au Maroc pour retrouver une vie décente. La vidéo de sa supplique au roi, postée sur YouTube début août par Laila Ben Allal, une journaliste maroco-néerlandaise, a enflammé les réseaux sociaux. La presse locale l’a pris en sympathie, comme quelques militants des droits de l’Homme, qui ont diffusé sa photo, allongé à même le sol, dans la zone de transit de l’aéroport de Casablanca, d’où il a été refoulé. Boutaïna Azzabi, une Marocaine, ancienne communicante d’Al Jazeera qui l’a pris sous son aile à Istanbul, ira jusqu’à l’accompagner dans les jardins consulaires du royaume pour lui faire prendre la pose, chemisette blanche et nœud pap, devant un portrait géant du souverain à l’occasion de la Fête du Trône. Hasard de calendrier ou réponse subliminale, dans son discours du 20 août célébrant le 62ème anniversaire de la Révolution du roi et du peuple, Mohammed VI a déclaré : « Le Maroc ne sera jamais une terre d’asile. Avec tout le réalisme possible, je dis : nous avons nos priorités internes ».

 

Endiguer la menace terroriste

Jusqu’ici, le royaume, excentré des zones de conflits qui ont démembré une partie du Proche-Orient, a accueilli, depuis la vague des printemps arabes, des milliers de Syriens, dont 5000 ont bénéficié de la procédure exceptionnelle de régularisation du gouvernement, depuis 2014. Plus de 1500 syriens ont, par ailleurs, été enregistrés sur les tablettes du Haut commissariat aux réfugiés (HCR). « Les chiffres globaux sont approximatifs », reconnaît André Berking, chargé des relations extérieures au bureau du HCR à Rabat.

Le Maroc est loin de faire face à l’affluence monstre que connaissent les pays limitrophes de la belligérance où s’affrontent armées régulières, milices loyalistes, factions révolutionnaires et combattants de l’organisation de l’Etat islamique (EI). Le HCR a recensé à fin août 2015 plus de 4 millions de Syriens qui ont trouvé refuge principalement dans des camps de fortune en Turquie (1,8 million), au Liban (1,2 million), en Jordanie (600 000) et en Irak (250 000). Plus à l’ouest, l’Afrique du Nord n’a enregistré à cette date que 24 000 déplacés, toujours selon les statistiques du HCR.

A écouter le roi, le Maroc aurait donc confirmé l’inflexion de sa politique d’accueil. Une source autorisée apporte une précision: « Nous continuons à accueillir les réfugiés à un rythme maîtrisé, qu’ils viennent d’Afrique de l’Ouest ou du Moyen-Orient. Notre seule préoccupation, au-delà des aspects humanitaires auxquels nous sommes forcément sensibles, est d’ordre strictement sécuritaire ». En juillet dernier, l’arrestation à l’aéroport Mohammed V de Casablanca d’un Syrien porteur d’un faux passeport et désireux de constituer une cellule terroriste affidée à l’EI, illustre ce propos. Sans pour autant justifier le cas du jeune Haidar, dont le père est régularisé après avoir fondé un nouveau foyer au Maroc. Un mois avant l’arrestation du Syrien à Casablanca, trois Afghans, soupçonnés de vouloir fomenter un attentat sur le sol marocain, avaient été interceptés à leur arrivée à Marrakech. Le Maroc était jusqu’ici considéré comme une pépinière de jihadistes destinée à grossir les rangs d’Aboubakr Al Baghdadi en Syrie et en Irak. Ils seraient plus de 1500 enrôlés originaires pour la plupart du nord du pays, une région réputée pour son conservatisme religieux. La même source précise : «Il ne s’agit plus de simples recruteurs qui tentent d’infiltrer les milieux radicaux, mais aussi de techniciens aguerris au combat ayant pour objectif non seulement de former les sympathisants locaux de Daech, mais de les pousser à l’acte». Et de confier: «Le déploiement du plan Hadar, équivalent du Vigipirate français, en plus de la surveillance, est conçu dans le contexte de menace réelle que nous nous devons d’endiguer à tout prix». Les préoccupations sécuritaires de Rabat sont à l’origine de ce tour de vis. Ce qui expliquerait le peu d’entrain du Maroc à légiférer sur la « Stratégie nationale de l’immigration et de l’asile », vaste plan d’intégration des migrants irréguliers qui avait été solennellement actée par le Palais et le gouvernement sur la base des recommandations du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), dès 2012. Cette stratégie a permis en 2014, de remettre 18000 cartes de séjour à des demandeurs d'asile. «Il est maintenant important que le Maroc présente au Parlement le projet de loi sur l’asile. Cette loi permettra aux autorités marocaines de reconnaître les Syriens comme réfugiés et non plus seulement comme migrants» insiste Bergink. Dans un de ses derniers rapports, daté de juillet dernier, le Réseau syrien pour les droits humains, avance que le Maroc est l’un des pays les plus dissuasifs à l’encontre des migrants du Proche-Orient.

 

La désillusion au rendez-vous

Les motivations des réfugiés syriens sont diverses. Pour ceux qui s’engagent dans ce périple de plusieurs milliers de kilomètres, leur première destination est souvent d’abord l’Algérie. C’est le cas de Mohamed, commerçant d’une quarantaine d’années, venu de Homs. Il a vécu quelques mois, accompagné de sa mère, de sa femme et de ses quatre enfants, dans une masure, à proximité du square Port-Saïd dans le centre d’Alger, avant d’embarquer en 2013 dans un vol à destination de Casablanca. L’appel du Maroc lui est parvenu par ouï-dire. Il ne fait pas partie des premiers arrivants. Durant des années, et avant même la guerre, des Syriens - puisatiers à la campagne, restaurateurs en cuisine orientale dans les villes ou simples manutentionnaires dans les périphéries industrieuses de Tanger ou d’ailleurs - étaient accueillis à bras ouverts. L’un d’entre eux, Bilal, tient un Kebab à Mers-Sultan, dans le vieux centre colonial à l’architecture Art déco de Casablanca. Son commerce, situé entre deux bars qui ne désemplissent pas, est florissant. La soixantaine aujourd’hui, il a quitté Damas à la mort de Hafez Al Assad en 2000, le père jupitérien de la Syrie baasiste. « Je suis venu au Maroc avec toutes mes économies, j’ai racheté ce lieu à un vieux juif marocain qui y tenait une droguerie ». Enjoué, Bilal s’assombrit lorsqu’on lui demande son avis sur ses compatriotes débarqués après 2011. « Ils sont magnétisés par le Maroc, par sa stabilité, ses opportunités. Mais attention, les communautés chez nous sont disparates et autarciques, certaines sont repliées sur elles-mêmes, leur adaptation ici est difficile ». Bilal, fier de son statut de primo-arrivant qui a construit sa villa et dont les enfants « sont des Marocains comme les autres », refuse d’être assimilé « à ceux qui sont venus d’Alep à pied et en guenilles ». Pour lui, ils n’auraient jamais du faire « ce parcours d’obstacles, car ils ne vont jamais apprivoiser ce pays de cocagne ». Jihad Firaoun, établi au Maroc depuis 1996, est du même avis. Interlocuteur privilégié des autorités, il tient à différencier les Syriens selon leur origine ethnique, révélant à travers son discours la complexité de la situation des réfugiés.

Mosquée Zoubair, quartier Oulfa, banlieue dortoir de Casablanca. Mohamed est de ceux-là. Il fait face aujourd’hui à la désillusion. Les espoirs qu’il a nourris les premiers jours de son arrivée se sont évanouis. De travail en usine ou dans un quelconque entrepôt, il n’en a pas trouvé. Il guette, aujourd’hui, les âmes charitables à la sortie de chaque prière du vendredi. Dans son petit logis à peine meublé de Hay Farah Essalam, une nouvelle cité aux immeubles pimpants mais aux cages d’escaliers délabrées qui abritent les classes populaires, Mohamed égrène ses péripéties avec lassitude. « Un an après le déclenchement des troubles en Syrie, je suis parti au Liban » raconte-t-il en sirotant son thé à la menthe. Là-bas, cinq mois de vie dans les camps de la Bekka, sur la route qui relie Damas à Beyrouth, l’ont convaincu de plier bagages. « Les conditions y étaient insoutenables. Nous avons pris l’avion pour l’Algérie qui ne requiert aucun visa ». Là encore, les conditions l’ont poussé à repartir : «Les Algériens ont un avis très tranché sur ce qui se passe en Syrie. Nous y sommes assimilés à des terroristes ! ». Au Maroc, où il a débarqué grâce à des passeurs via la ville frontalière d’Oujda, les autorités, selon lui, se sont montrées plus « clémentes ». « En particulier, en ce qui concerne les permis de séjour et la possibilité de scolariser nos enfants ». Mais pour Mohamed et bien d’autres, l’intégration n’est pas chose aisée. « En Syrie, je tenais un petite friperie. Ici je peine à trouver le moindre travail ». Le salaire mensuel au noir qu’on lui offre atteint rarement les 1500 DH (140 €), pas assez pour s’acquitter d’un loyer de 1900 DH (180 €). « Mes voisins marocains m’ont conseillé de demander l’aumône dans les mosquées » avoue-t-il, une ses filles dans ses bras, il ajoute : « Je préfère encore tendre la main plutôt que de laisser mes enfants à la rue, heureusement que mon propriétaire est compréhensif, il nous accorde des délais pour le loyer… ». Mohamed se retourne et regarde à travers sa fenêtre grillagée un ailleurs encore inaccessible. Son but ultime est la Belgique, là où des cousins lointains résideraient dans l’opulence.

Tous les propriétaires ne sont pas tous aussi conciliants. A Kenitra, ville moyenne au nord de Rabat, promise au développement grâce à l’industrie automobile, Oum Ahmad, mère de trois enfants, dont le mari est au chômage depuis que leur gargote de spécialités syriennes a baissé rideau – l’affaire n’a pas marché -, se dit menacée d’expulsion. La famille native de Deraa, bastion des anti-Assad, occupe une maisonnette pour 2700 DH (260 €) par mois. « On croule sous les dettes et j’ai accumulé six mois d’arriérés de loyers » soupire-t-elle. Elle a frappé aux portes des ONG en vain. « Les aides fournies, en plus d’être maigres sont très ponctuelles. Prenez le HCR, en six mois, ils nous ont octroyés une seule indemnité de 1500 DH (140 €). Que voulez-vous que je fasse avec une somme aussi modique ? ». Oum Ahmad envisage de tenter sa chance en Europe. Objectif : forcer le passage par Melilla, le confetti espagnol enclavé au nord du Maroc pourtant ceinturé par une haute clôture métallique. « J’aurais aimé rester au Maroc, les gens sont accueillants, on s’y sent bien. Mais comment faire pour y vivre convenablement ? Ici, les emplois sont rares, les Marocains eux-mêmes peinent à joindre les deux bouts. A moins que l’Etat accorde aux réfugiés des aides conséquentes comme en France. Sinon, comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? ».

 

« On avait deux voitures, on était des gens normaux »

Le quartier de Hay Riad à Rabat est la nouvelle vitrine de la capitale. En son épicentre, s’élève la tour Maroc Telecom faite de verre et d’acier. Ici, loin de l’hôtel Afriquia, à l’autre extrémité de la ville, aux abords de la médina, où l’odeur entêtante de moisi les reçoit, des réfugiés syriens font la manche. De leur hôtel réquisitionné par les autorités pour les loger, la dizaine de familles venues d’Alep, de Damas ou d’Itlib, resquillent chaque matin le tram jusqu’à la Cité universitaire. De là, ils n’ont plus qu’à parcourir trois kilomètres à pied pour se retrouver sur le parking de l’hypermarché Marjane où, passeport brandi à bout de bras, ils espèrent glaner quelques piécettes aux visiteurs du centre commercial. Fatima, drapée dans une abaya noire et usée, court de voiture en voiture. «Nous sommes une famille syrienne, aidez-nous !». Des signes de fatigue sont visibles dans les yeux de cette quinquagénaire, ainsi que dans ceux des deux fillettes qui l’accompagnent. Face aux journalistes qui viennent l’interroger, tous les jours, Fatima, excédée, conjure : « S’il vous plait, ne prenez pas de photos, je ne veux pas qu’en Syrie l’on puisse me reconnaître. Ils peuvent tuer de ce qui reste de ma famille là-bas ! ». Elle a tout perdu à Hama, l’antique Epiphania, ville doublement martyre, sous Hafez Al Assad qui y a mené une répression sanglante contre les Frères musulmans en 1982, et sous son héritier, Bachar, qui la contrôle d’une poigne de fer. « La guerre nous a pris ce qu’on avait de plus cher, nos proches et nos biens. J’habitais dans une grande maison, avec mon fils et mes petits-enfants. On avait deux voitures, on était des gens normaux, comme vous ».

 


 

Imad Stitou

07/09/2015