Des agonies très médiatisées | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Des agonies très médiatisées | Hicham Raji
Wojtyla et Arafat
Depuis quelques temps, les médias s’acharnent de plus en plus sur les personnalités célèbres, au crépuscule de leur vie. Dès qu’on apprend qu’un chef d’Etat, qu’une «star» (pour autant qu’elle occupe encore le devant de la scène médiatique), est agonisante, on se bouscule à son chevet, pour rendre compte de l’évolution de la maladie en direct, au jour le jour. C’est un phénomène nouveau, amorcé timidement à la fin du siècle dernier, mais qui a pris beaucoup d’ampleur ces derniers temps. Il offre en tout cas un des aspects pervers de l’évolution du travail des médias, à l’ère de la mondialisation néolibérale et de la standardisation de l’information.
Des agonies très médiatisées | Hicham Raji
Yasser Arafat
Dans le passé, la mort d’illustres personnages (monarques, despotes, grands guerriers et grands personnages) fut parfois décrite avec maints détails, par des témoins présents ou tardifs : des historiens, des scribes ou des biographes. Mais la pratique n’était pas systématique. Des agonies spectaculaires et chargées symboliquement, comme celle de Socrate, ne furent analysées qu’ultérieurement, bien que décrites dans le détail. La seule exception dans l’Antiquité fut certainement la mort de Jésus. Plus tard, la peinture (et la sculpture), depuis le Moyen-Age, ont largement amplifié (et pétrifié en images) la mort de Jésus (comme celle de Socrate d’ailleurs, La Mort de Socrate, par J-L David en 1787).
Toutes les civilisations ont légué des récits écrits, parfois émouvants, d’agonies de personnalités célèbres. Mais à l’époque actuelle, avec l’invasion des foyers par la télévision, le développement fulgurants des moyens de communication aidant, on n’allait pas tarder à assister en instantané à l’agonie des grands personnages. Avant, la distance géographique et le temps contribuaient à cristalliser rapidement des événements (qui relèveraient actuellement de l’actualité) en faits historiques, relatés parfois avec retard. De nos jours, rien n’échappe au regard vigilant des caméras, qui confine parfois au voyeurisme. Avant, on mourait dans l’intimité, aux côtés de sa famille et de ses proches. Ce n’est qu’après que l’histoire s’emparait du récit de la mort, si toutefois celui-ci présentait un quelconque intérêt. Maintenant, on meurt sous des millions de regards, indécemment braqués sur soi. Le problème est que, parfois, les médias, qui sont souvent en concurrence sur le sujet, entretiennent artificiellement l’intérêt du public, pour des agonies qui ne méritent pas nécessairement une grande mobilisation médiatique. Le public se croit obligé de suivre des programmes qui traînent en longueur, avec l’espoir d’être aux premières loges pour écouter l’information capitale, vivre un moment historique.
La première « grande agonie » très médiatisée fut celle du maréchal Tito en 1980, maintenu artificiellement en vie pendant longtemps. Ce refus de la mort du symbole de l’unité de la Yougoslavie trahissait sûrement une sourde angoisse sur l’avenir des peuples de la fédération. La suite des événements allaient d’ailleurs largement justifier ces craintes. Mais le plus important dans l’événement était, déjà à l’époque, la médiatisation à outrance de l’agonie du maréchal. Au point que la mort d’une autre grande figure du XXe siècle, Jean-Paul Sartre, intervenue entre-temps, allait passer presque inaperçue. Le philosophe a eu l’impolitesse de mourir trop vite, pendant que les caméras des médias regardaient ailleurs. Depuis cette époque, le phénomène s’est pour ainsi dire institutionnalisé : l’intérêt que portent les médias aux agonisants est proportionnel à la durée de leur période d’agonie et à leur degré de célébrité et leur positionnement sur l’échiquier international.
Parfois, la mort tragique peut surprendre, comme ce fut le cas pour la princesse Diana. La grande visibilité de la personne, son capital de sympathie, ses démêlés avec la famille royale, son divorce, le « mystère » qui entoure sa mort (largement amplifié par la rumeur) justifient l’intérêt des médias pour l’événement. On a peut-être voulu reproduire la formidable mobilisation qui a entouré la mort de J. F. Kennedy quelques décennies plus tôt, ou même de Marilyne Monroe, ou les deux à la fois. Mais c’est là une exception. En général, on enterre vite les morts et les obsèques ne durent que quelques jours. Mais la règle qui s’est établie depuis des années est que les médias s’emparent d’une personnalité qu’on sait condamnée et ne la lâchent plus jusqu’à la mort. Ils se tiennent à son chevet, avec componction, et y demeurent, même si cela doit durer plusieurs semaines.
Nous avons vécu le phénomène il y a quelques mois, avec la mort spectaculaire et mondiale de Yasser Arafat. L’avantage pour les médias lorsqu’il s’agit de longues agonies est qu’ils ont largement le temps de préparer et de peaufiner leurs dossiers. Dans ce jeu macabre, c’est à celui qui fera les révélations les plus fracassantes, celui qui présentera les analyses les plus pertinentes. On parle de la personne comme si elle était déjà morte, on récite sa biographie, on jette une lumière sélective sur les zones d’ombre de sa vie, on émet des pronostics sur les chances des candidats à la succession, etc. Finalement, les médias n’innovent pas vraiment. Ils ne font que reproduire à l’échelle mondiale ce qui se passe depuis toujours lors des veillées et des obsèques, dans l’intimité des familles : on parle du mort, de l’héritage, de sa vie, on vante ses qualités tout haut et on chuchote ses travers à l’oreille, des rumeurs circulent sur les conflits familiaux en perspective et même sur les causes probables de la mort.
Dans le cas de Yasser Arafat, dès les premiers jours de son hospitalisation en France, les rumeurs ont commencé à circuler sur le possible empoissonnement du chef palestinien. Les mobiles ne manquaient pas : le chef charismatique s’accrochait trop au pouvoir et devenait gênant pour tout le monde, les chefs palestiniens qui le respectaient encore en apparence, comme les Israéliens qui n’arrêtaient pas de le diaboliser. A cela s’ajoutait les accusations de corruption (avérées) de son entourage, sa centralisation des finances de l’OLP et la fortune personnelle accumulée, réelle ou supposée. Avec l’arrivée sur scène de l’épouse de Yasser Arafat, qui entre en conflit presque ouvert avec la nomenklatura palestinienne, nous avons tous les ingrédients d’une construction dramatique, digne d’un bon polar, destinée à entretenir l’intérêt du public. Ces données, étalées, analysées et amplifiées par la rumeur offraient en tout cas tous les éléments d’un fait divers à l’échelle mondiale. Des médias « crédibles » se retrouvent entraînés dans la spirale du sensationnel, et commencent à se comporter comme le fait la presse people à l’échelle locale. Ce qui dérange dans l’affaire, c’est le cynisme des organes de presse et de l’audiovisuel. Malgré les bulletins de santé journaliers, alarmants ou rassurants, on agit comme si la personne était déjà morte et enterrée.
Des agonies très médiatisées | Hicham Raji
Jean-Paul II
Récemment encore, les médias se sont emparés de plusieurs cas de personnalités au seuil de la mort. Depuis quelques mois déjà, voire quelques années, on préparait l’opinion publique à la mort du pape Jean-Paul II. Mais durant le mois de mars, les médias parlent presque tous les jours de la santé déclinante du souverain pontife, avec les images de la place Saint-Pierre où s’agglutinent les pèlerins, guettant l’apparition (de moins en moins probable, à mesure que les bulletins de santé deviennent plus alarmants) du pape à sa célèbre fenêtre. On est désormais habitués à ces scènes. Quelques mois auparavant, les personnes qui s’inquiétaient de la santé de Yasser Arafat, ameutées par les médias, se relayaient devant l’établissement militaire où il était hospitalisé. Les reportages journaliers sur le pape vont se succéder à un rythme de plus en plus soutenu jusqu’à l’annonce officielle de sa mort, le 2 avril dans la soirée. Vers la fin du mois de mars, une autre annonce va disputer la vedette à la maladie du pape : celle de l’entrée en agonie de Rainier III de Monaco. Le prince du Rocher n’allait d’ailleurs pas survivre longtemps au pape. Dommage pour les médias qui n’ont pas eu le temps de déballer, durant l’agonie, toutes les péripéties de la vie riche et mouvementée de celui qui a fait le prestige de Monaco.
Mais l’événement le plus intrigant dans cette focalisation moderne des médias sur l’agonie des grands nous vient encore des Etats-Unis. Il s’agit de cette américaine dans le coma, malade depuis longtemps. Le mari souhaitait interrompre l’assistance clinique pour hâter la délivrance de sa femme. L’opposition des parents a créé une polémique juridique largement médiatisée qui a poussé même le président à intervenir pour se prononcer sur le sujet. Le cas particulier de cette femme nous révèle, si on ne le savait pas encore, que les médias n’ont finalement pas tellement besoin que le sujet agonisant soit une personnalité de renommée internationale. Au besoin, ils peuvent eux-mêmes sortir une personne de l’anonymat. Le fait qu’elle soit agonisante ne les dérange pas outre-mesure, pas plus que le fait de la mettre sous les projecteurs de l’actualité sans lui demander son avis. D’où l’indécence de la démarche et le côté inhumain et choquant du tapage médiatique au sujet de l’affaire.
L’argument inattaquable des médias est ce sacro-saint devoir d’informer, qui trouve son pendant dans la curiosité (maladive, mais largement suscitée et nourrie par certains types de médias) du public pour tout ce qui touche aux célébrités qui les gouvernent, les guident ou les font rêver, et qui meublent en temps normal la banalité de leur vie. Mais informer n’est pas gaver ni abêtir. Ce qui était confié auparavant à l’analyse historique est abandonné aujourd’hui à la recherche du sensationnel. Dans leur quête sans fin d’audience, les médias évacuent tout ce qui n’est pas « vendable ». Dans les commentaires sur la mort du pape, on ne parle guère de tout ce qui pourrait permettre de saisir objectivement la personnalité de Jean-Paul II.
On ne garde que son côté grand voyageur, sa contribution à la libération de la Pologne du Bloc soviétique, sa volonté de réconcilier les Eglises chrétiennes, son pacifisme. Mais on passe sous silence son côté très conservateur qui a compromis l’ouverture de l’Eglise sur le monde moderne, ses positions aberrantes sur les questions de l’avortement, de l’homosexualité et même de l’utilisation du préservatif. On omet de parler de sa sympathie et son soutien à l’Opus dei, le mouvement intégriste de l’église. Les marchands du sensationnel décrètent que Jean-Paul II est un grand pape qui aura fortement marqué son époque et on parle déjà de sa sanctification. L’Eglise romaine est beaucoup moins généreuse que les médias : Même la Pucelle d’Orléans, qui a beaucoup plus marqué les consciences, à des époques où les caméras de télévision n’existaient pas encore, a dû patienter quatre siècles pour l’être. Avec leur discours lénifiant et leur soif du sensationnel, les médias se comportent de plus en plus comme les Oracles de l’Antiquité grecque. Les gens préféreront leur explications sécurisantes et simplistes, mais faussement savantes, car servies par des personnes qui s’érigent en experts. Ils préféreront leurs explications aux exigences pénibles et déstabilisantes de l’esprit critique. Les pensées différentes seront marginalisées et ignorées, comme autrefois Athènes a réduit Socrate au silence pour que triomphe la bêtise et l’abrutissement.
Hicham Raji

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