Où sont les richesses? | Mohamed VI, Mohamed Essassi, Foued Abdel El-Moumeni, Karim Tazi, Jalal El Hakmaoui, Ali Enzoula, Amor Ahrachan, Ahmed Assid
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Jalal El Hakmaoui   

Où sont les richesses? | Mohamed VI, Mohamed Essassi, Foued Abdel El-Moumeni, Karim Tazi, Jalal El Hakmaoui, Ali Enzoula, Amor Ahrachan, Ahmed Assid

Dans une initiative audacieuse, une pléiade d’intellectuels, de politiciens, d’indépendants, d’islamistes et de libéraux appartenant à diverses sensibilités intellectuelles et idéologiques a entrepris de rédiger un « appel pour le lancement d’un dialogue national autour de la question du développement entravé au Maroc », et ce après le discours du Trône prononcé par le roi Mohamed VI le 30 juillet dernier. Discours dans lequel il a présenté une autocritique de 15 ans de règne en se demandant où vont les richesses du Maroc.

Où sont les richesses? | Mohamed VI, Mohamed Essassi, Foued Abdel El-Moumeni, Karim Tazi, Jalal El Hakmaoui, Ali Enzoula, Amor Ahrachan, Ahmed Assid

Cet appel n’a pas de précédent dans l’histoire récente du Maroc vu l’identité des signataires, dont on n’imaginait pas, il y a seulement quelques années, qu’ils pussent s’unir derrière un même mot d’ordre. Qui est derrière cet appel ? Quelles sont les idées qu’il pose sur la scène publique et quels en sont les objectifs ?

Les signataires, au nombre de 103, précisent que leur principal objectif est « l’ouverture d’un dialogue autour des questions que soulève le discours royal du 30 juillet ». Discours développant une approche critique du bilan de 15 ans du règne de Mohamed VI. Selon les signataires, ce discours a fourni les conditions favorables à l’ouverture d’un vrai débat, constructif et profond, autour de la question de la production des richesses et de leur distribution ainsi que des questions de l’égalité, de disparités sociales, de la relation entre pouvoir, richesse et responsabilité juridique.

« Le discours de la fête du Trône comporte une autocritique qui nous a servi de base pour revendiquer l’ouverture d’un débat sur les entraves affectant le développement au Maroc et pour savoir pourquoi nous n’avons pu parvenir à des rendements économiques satisfaisants" a déclaré Mohamed Essassi, dirigeant au Parti Socialiste Unifié. Signalons que l’idée émane de trois personnalités de la société civile : l’activiste Foued Abdel El-Moumeni, le milliardaire controversé Karim Tazi et le dirigeant du Parti Socialiste Unifié, Mohamed Essassi. D’après les signataires, cet appel part du «constat que malgré d’indéniables acquis dans de nombreux domaines, la situation du pays suscite l’inquiétude et les perspectives ne sont pas rassurantes. Car, malgré les potentialités dont regorge le pays, le développement économique demeure faible et fragile. Il souffre de handicaps majeurs à cause de divers facteurs dont la faiblesse de la compétitivité des secteurs productifs.»

Quel est donc l’objectif de cet appel ? D’après le journaliste Ali Enzoula, un des signataires, « les objectifs sont clairs. Ils peuvent tenir en une phrase : ouvrir un véritable débat auquel tout le monde prendrait part pour délimiter les responsabilités de la situation sociale déplorable, et y associer pouvoir et responsabilité juridique. Telle est l’essence même de la démocratie. Et c’est précisément là que résident les causes de ce dysfonctionnement dont souffre la société marocaine, dysfonctionnement qui entrave toute tentative de réforme, de progrès ou de développement.».

Selon Amor Ahrachan, dirigeant du groupe islamiste Justice et Bienfaisance et président du Centre marocain d’études et d’analyse politique, ayant pris part active aux protestations du 20 février 2011, « la question est tout aussi importante que pressante. Elle n’est pas surprenante eu égard à la situation que vit le Maroc. Les initiateurs de cette idée ont tenu à ce que les signataires soient variés et se sont ouverts à tous les courants. Cela se voit dans la formulation et dans les noms des signataires, qui appartiennent à toutes les tendances, non seulement politiques, mais également intellectuelles. Ce qui reflète la diversité au sein de la société marocaine. J’espère que ce sera là une occasion pour la société de jouer son rôle et d’exercer des pressions afin que nous délimitions la richesse dans sa relation avec le pouvoir.» L’appel précise qu’« il va de soi que les causes de cette situation sont diverses et que les responsabilités sont partagées entre tous ceux qui ont assumé la charge de gouverner. Mais les orientations profondes et durables ne peuvent être imputées aux seules personnes chargées d’appliquer les choix politiques. Ces responsabilités incombent aux options majeures arrêtées dans les années 1960. Ces options n’ont pas été revues en profondeur durant les 15 années du règne actuel.» Si la majorité des signataires considèrent que le discours du Trône est une occasion favorable à une participation au débat public, Amor Ahrachan, leader au groupe Justice et Bienfaisance, ajoute qu’il est « important de ne pas se limiter à l’échec politique avec ce que cela induit comme incrimination du seul gouvernement. mais il est clair que les options arrêtées par le roi, avec les programmes qui en découlent sont définis et appliqués en dehors de tout contrôle démocratique.»

Les signataires de l’appel considèrent que si «les amendements constitutionnels de 2011 ont apporté au régime politique le qualificatif de “monarchie parlementaire”, la constitution elle-même ne comporte aucune disposition susceptible de décliner cette mention en séparation des prérogatives des différents pouvoirs ni en définition des relation entre eux.» Ils ajoutent qu’ont été conservées pour le roi les prérogatives stratégiques et structurantes à long terme, le rôle des autres institutions se limitant à la gestion des politiques fixées.

Et puisque le roi n’est pas tenu de présenter un programme ni de rendre compte de ses décisions ou de ses prestations, les grandes options qu’il dicte échappent de facto à tout débat, à toute évaluation, à toute responsabilité juridique. Cela constitue un fait contraire à la logique de tout régime démocratique digne de ce nom. Telle est le principal défaut du régime politique marocain», précise encore l’appel.

Ainsi les signataires souhaiteraient que le débat national soit axé sur certaines questions stratégiques dont la délimitation des responsabilités institutionnelles et politiques, l’association entre fonction et responsabilité juridique et l’évaluation objective et indépendante des politiques sectorielles, de la dette publique avec l’ouverture d’un véritable débat sur ces questions ainsi que la mise en œuvre d’une stratégie nationale pour la lutte contre les dessous-de-table et toutes autres formes de corruption. L’appel recommande également de rationaliser les dépenses militaires et de ne pas se laisser entraîner dans la course aux armements avec l’Algérie, qui ne peut constituer une politique rationnelle ni une alternative à une approche politique et diplomatique définie de manière démocratique…

Telles sont les grandes lignes de cet appel que certains intellectuels cités dans le document comme Abdallah El Aroui et Abdellatif Laâbi ont renié quelques jours après l’avoir signé soit parce qu’il est de facture économique ce dont ils ne sont pas connaisseurs (Abdellatif Laâbi), soit, pour d’autres, parce que les concepts employés sont ambigus, que le texte est peu clair sur le plan conceptuel et que la consultation n’a pas été assez large avant la rédaction de l’appel. Ce qui pose certaines questions relatives à l’élaboration de ce document.

Bien que certains noms connus soient impliqués dans cet appel tel l’anthropologue Abdallah Mahmoudi, le militant Mohamed Boufouz, le milliardaire Karim Tazi, l’activiste amazigh Ahmed Assid ainsi que d’autres personnalités ayant les mêmes sensibilités politiques, les observateurs considèrent que cet appel n’excédera pas les limites d’une déclaration d’intention parce qu’il s’inscrit dans un contexte limité à la question des richesses et n’entre pas dans le cadre d’un projet politique et culturel global qui aspirerait vers un modèle sociétal cohérent comme l’avait revendiqué le mouvement protestataire du 20 février, dans le sillage du «printemps arabe».

Par ailleurs, cet appel n’a vu le jour qu’après le discours dans lequel le roi a présenté un bilan critique audacieux de son règne. C’est-à-dire que les signataires n’ont pris cette initiative que dans une interaction avec le discours royal, et non pas sur la base de positions intellectuelles et politiques fermes. Il est donc difficile de le considérer comme s'inscrivant dans le processus d’une pratique critique des instances du pouvoir au Maroc. D’autre part, les grandes divergences idéologiques et intellectuelles entre les signataires appartenant à l’extrême gauche et aux mouvements islamistes rigoristes tel le groupe Justice et Bienfaisance, pourrait contribuer  à la divergence des points de vue lorsqu’il s’agira pour les signataires de présenter des propositions concrètes. N’oublions pas que cette initiative a rompu avec d’autres initiatives importantes mais vite parties en fumée telles « Pour une monarchie parlementaire », « Le changement que nous voulons » ou « Le forum Averroès ».

En ce sens, l’élite marocaine manque d'une stratégie intellectuelle facilitant l’élaboration d’un discours critique moderne aux niveaux politique et culturel.

En fin de compte, quelle que soit l’évaluation de cette initiative, le Maroc a aujourd’hui grandement besoin d’une véritable élite engagée en faveur des causes du pays. Comme il a besoin d’un dialogue national général, responsable, à même de promouvoir la responsabilisation critique du pouvoir en relation avec la richesse nationale. C’est pourquoi il est nécessaire d’asseoir une nouvelle culture de dialogue constructif entre les diverses composantes de la société afin d'envisager un véritable changement et une réelle amélioration des conditions de vie des Marocains.

Où sont les richesses? | Mohamed VI, Mohamed Essassi, Foued Abdel El-Moumeni, Karim Tazi, Jalal El Hakmaoui, Ali Enzoula, Amor Ahrachan, Ahmed Assid 


Où sont les richesses? | Mohamed VI, Mohamed Essassi, Foued Abdel El-Moumeni, Karim Tazi, Jalal El Hakmaoui, Ali Enzoula, Amor Ahrachan, Ahmed Assid 

Jalal El Hakmaoui
06/10/2014