Entretien avec Dounia Benslimane, coordinatrice de La Fabrique culturelle des anciens abattoirs de Casablanca | Dounia Benslimane, Hicham Houdaïfa, abattoirs de Casablanca, George Ernest Desmarets, Albert Greslin, Derb Moulay Chrif
Entretien avec Dounia Benslimane, coordinatrice de La Fabrique culturelle des anciens abattoirs de Casablanca Imprimer
Hicham Houdaïfa   

« La Fabrique Culturelle est avant tout un espace où la culture est considérée comme un facteur de développement social, humain et économique »

Entretien avec Dounia Benslimane, coordinatrice de La Fabrique culturelle des anciens abattoirs de Casablanca | Dounia Benslimane, Hicham Houdaïfa, abattoirs de Casablanca, George Ernest Desmarets, Albert Greslin, Derb Moulay Chrif

Pouvez-vous nous faire une présentation des anciens abattoirs et de la fabrique qui porte le même nom?

Les anciens abattoirs de Casablanca sont un ensemble de bâtiments construits en 1922 par les architectes George Ernest Desmarets et Albert Greslin. Le style architectural de cet édifice est particulièrement intéressant, de type Art Déco, très fonctionnel et avant-gardiste pour son époque. Les anciens abattoirs sont situés dans le quartier Hay Mohammadi, qui avec les roches Noires et Ain Sebaa, constituent les quartiers « Est » industriels de la ville. Hay Mohammadi est un quartier réputé pour son côté populaire et sa pauvreté, son histoire d’immigration, d’expérimentations urbaines (bidonvilles, habitat pour tous, trame Écochard,…). Il possède une histoire politique lourde, assombrie par la présence jusqu’aux années 90, d’un centre de détention et de torture secret, Derb Moulay Chrif. Il a été le vivier de la résistance à la colonisation française mais aussi le point de départ d’émeutes populaires sanglantes, violemment réprimées, en 1965 et en 1981. Le quartier a également produit des sportifs de haut niveau, des artistes engagés et de nombreux politiciens et syndicalistes opposants, ce qui lui a valu d’être longtemps marginalisé par le précédent régime, dépourvu des infrastructures les plus basiques. Aujourd’hui, le quartier se sort progressivement de cette situation, se défait doucement de l’image de quartier glauque et dangereux qu’il a longtemps incarné et abrite une société civile dynamique et engagée qui milite dans les domaines sociaux, éducatifs, culturels, sportifs et féministes.

 

Les anciens abattoirs sont restés opérationnels jusqu’en 2002 puis ont été remplacés par un site plus moderne situé en périphérie de la ville de Casablanca. Le site a alors été laissé à l‘abandon, sans activité, une friche industrielle en sommeil. Une première tentative de « reconversion », brève et infructueuse, a été menée par un ensemble d’artistes et d’acteurs culturels, permettant ainsi de l’inscrire sur la liste des monuments et des sites historiques nationaux (2003). Le bâtiment a replongé dans son sommeil jusqu’en 2008, lorsque la Commune Urbaine de Casablanca a décidé de réunir des artistes et des acteurs culturels afin de mener ensemble une réflexion sur la possibilité de reconversion du bâtiment en espace culturel dédié aux arts urbains et contemporains.

La Fabrique Culturelle des anciens abattoirs est donc née en avril 2009, lors de l’ouverture du lieu au public par l’organisation d’une manifestation artistique multidisciplinaire – les Transculturelles des abattoirs – dont l’objectif était double : expérimentation et préfiguration du lieu et ouverture du lieu au public afin d’ancrer sa vocation culturelle. Depuis, la Fabrique Culturelle, devenue friche culturelle en activité, continue d’organiser des événements artistiques et culturels tout au long de l’année : musique, danse, théâtre, street-arts, cirque, architecture, mode, design, photographie, arts plastiques…sous forme de performances, de spectacles, d’expositions, d’installation, d’ateliers, de rencontres, de résidences…et pour tous les publics : amateurs et professionnels, adultes, jeunes et enfants.

 

Quel est l’objectif du collectif des anciens abattoirs dont vous êtes la coordinatrice?

La Fabrique Culturelle est un espace public à vocation culturelle, géré par un Collectif de 15 associations, qui milite pour qu’un véritable projet culturel voie le jour. C’est un lieu où les différents publics – y compris les publics « empêchés » - et les artistes se rencontrent. C’est un espace dédié aux arts urbains et contemporains toutes disciplines confondues, en termes de création, de diffusion, de formation et de production. La Fabrique Culturelle est avant tout un espace où la culture est considérée comme un facteur de développement social, humain et économique. Ainsi, ce lieu doit continuer de favoriser la mixité sociale, l’accès à la culture et aux arts pour tous, la liberté de création et d’expression, la sensibilisation des publics et des institutionnels, le débat et les échanges. La Fabrique Culturelle doit également devenir un espace où se développe une industrie créative par le biais d’activités culturelles génératrices de revenu afin d’assurer au lieu une autonomie financière.

 

//Dounia BenslimaneDounia BenslimaneQuels sont les problèmes auxquels vous faites face pour rendre cet espace, un espace dédié exclusivement à la culture?

Le véritable problème auquel nous faisons face depuis 4 ans est le manque de volonté politique permettant de concrétiser ce projet de reconversion des anciens abattoirs en friche culturelle opérationnelle et passer de l’étape d’animation à celle de diffusion.

Nous sommes en négociation constante, en tant que Collectif, avec la Mairie et les élus qui n’ont pas encore compris la nécessité d’un tel projet car ils n’ont tout simplement de vision ni de stratégie pour la culture pour la ville de Casablanca.

Il ne faut pas oublier que nous parlons d’un terrain de 5,5 hectares, en plein centre de Casablanca, à proximité du tramway et de la future gare TGV, dans un quartier où la problématique du logement se pose de manière cruciale. L’avidité des promoteurs ne peut être que grande vis-à-vis de cette manne immobilière.

D’autre part, certains partenariats – investissements importants de bailleurs de fonds et fondations – sont en attente d’un assainissement de la situation juridique, alors que d’autres se construisent et donnent lieu à des projets artistiques ou culturels : résidences (théâtre, danse), workshop (graffitis, recyclage, mode…), festivals…

 

Parlez-nous un peu de l’épisode des voitures qui avaient envahi un temps l’espace des anciens abattoirs?

Il y a deux mois, une société de location de voitures privée avait parqué des centaines de véhicules aux anciens abattoirs. Il s'agissait d'un prestataire de service qui loue les voitures de fonction à la Commune Urbaine de Casablanca (CUC). Très rapidement nous avons appris qu'ils auraient eu l'autorisation de la Ville qui est propriétaire des lieux, sachant que nous n'avons pas été informés en tant que Collectif gestionnaire de l'espace et notamment parce qu'une telle action perturbe notre programmation et gêne notre activité. Au fur et à mesure des jours, le nombre de voitures a augmenté et, à celles déjà utilisées, s’en sont rajoutées d'autres, neuves. Des badauds venaient examiner les voitures sur place et des transactions se faisaient entre vendeurs, acheteurs et intermédiaires.  Nos activités se sont maintenues mais les voitures sont restées comme une grosse tâche dans le lieu. Les rumeurs qui ont circulé alors disaient qu'un "accord" aurait été passé entre la société en question et des responsables aux abattoirs et/ou à la Mairie, qui auraient donné leur feu vert pour utiliser les anciens abattoirs comme parking temporaire.  Cette situation était inadmissible et des centaines de personnes se sont mobilisées en quelques heures sur les réseaux sociaux pour dénoncer cela. Une pétition a été lancée et a récoltée en moins de 24 heures plus de 1200 signatures. Nous étions vraiment fiers et heureux de cette appropriation de la cause par le public.

Les anciens abattoirs sont depuis 4 ans une Fabrique Culturelle où se déroulent des dizaines d'activités artistiques chaque année (plus de 90 événements en 2012 avec quasi aucun moyen financier). Ce qui est honteux c'est de savoir que "quelqu'un" quelque part semble avoir complètement ignoré cette vocation culturelle - pourtant ancrée dans les esprits aujourd'hui - pour "autoriser" une société privée à prendre possession d'un espace public et le transformer - même pour un temps - en parking et marché de vente de voitures d'occasion. Nous avons essayé de joindre nos habituels contacts à la Mairie, sans succès. Nous n'avons pas réussi jusque-là à avoir de réponse précise par rapport à cette situation. Nous avons, en tant que Collectif, dénoncé et condamné ce genre de tentatives qui visait à balayer du revers de la main des années de travail et d'énergie déployés pour construire ce projet culturel nécessaire à notre ville.

Suite à ce buzz médiatique et à la mobilisation du public, les voitures ont finalement été retirées des anciens abattoirs en moins de deux jours. La Fabrique Culturelle, en collaboration avec les associations membres du Collectif et le public qui s’est mobilisé sur la toile, a organisé – en moins d’une semaine et quasi sans moyens financiers – une manifestation artistique pluridisciplinaire (musique, danse, cirque, théâtre, activités pour enfants….). L’objectif de cet événement était de réaffirmer la vocation culturelle du lieu et de le placer de nouveau dans les priorités des institutionnels afin que le dossier avance. Cette journée a connu un grand succès et a réuni 5 000 visiteurs du matin au soir (jeunes, enfants, familles...), 20 stands associatifs présents au Souk, des dizaines d'enfants aux ateliers de danse et de théâtre, 60 tests rapides du dépistage du Sida réalisés et 1 100 préservatifs distribués par l'ALCS, 17 groupes de jeunes musiciens (rock, reggae, fusion, métal, slam, blues...), des débats, des spectacles variés: cirque, parkour, théâtre, marionnettes, concerts, danse, mode, graffitis...Le tout dans une joyeuse ambiance, de détente et de mixité sociale....

 

Existe-t-il une politique culturelle claire au Maroc?

Il n’y a pas de politique culturelle claire au Maroc. Ni l’État ni les collectivités territoriales n’en possède. Le rôle du ministère de la culture se limite à apporter son aide financière et son soutien à 3 secteurs : livre, musique et théâtre. Soutien peu suffisant et ne répondant à aucune stratégie en termes de publics cibles, en termes de formation, de création, de diffusion…Il n’y a aucune politique de développement des industries créatives au Maroc ni d’accompagnement et de promotion des artistes marocains à l’étranger. La culture et l’éducation artistique ne sont pas intégrées dans les cursus scolaires. Le public extra-scolaire ne bénéficie d’aucune sensibilisation à l’art et les équipements culturels existants offre des formations de mauvaise qualité et obsolète. Les centres culturels existants sont mal gérés, ne possèdent pas de budget et n’ont aucune direction artistique ni politique envers les publics. Le Ministère ne coordonne ni avec l’Éducation Nationale ni avec la Communication qui pourrait faire des médias audio-visuels un vecteur pour la culture et les arts.

De plus, nous ne possédons aucune statistique sur l’existant, dans les différentes disciplines artistiques, en termes de structures de création, de formation et de diffusion. Le budget alloué à la culture est par ailleurs dérisoire (moins de 0,25% du budget de l’État soit 50 millions d’euros, dont la moitié est réservé aux frais de fonctionnement.

Les Collectivités territoriales quant à elles, ne sont pas compétentes dans la gestion de la chose culturelle et artistique. Les conservatoires et les centres culturels qui dépendent d’elles souffrent également d’absence de ressources humaines professionnelles, de manque de budget et de l’inexistence d’une direction artistique et d’une programmation réfléchie par rapport au public. En termes de budget, elles restent parfois beaucoup plus riches que le ministère lui-même.

 

Existe-t-il des actions communes au niveau des organisations du Sud de la Méditerranée ou d’Afrique afin de promouvoir la création libre dans les pays du Sud?

Nous faisons partie d’une organisation panafricaine qui milite pour la culture en Afrique, Arterial Network. Ce réseau est représenté dans 40 pays sur le continent, et au Maroc par l’association Racines pour le développement culturel. Parmi les champs d’actions de Racines et d’Arterial Network, la liberté de création occupe une place primordiale à côté des droits des artistes, des droits d’auteurs, des industries créatives, des politiques culturelles, de l’installation de la culture comme vecteur de développement humain, social et économique permettant d’atteindre la démocratie. Depuis plus d’un an à présent, Arterial Network a lancé un projet appelé Artwatch Africa, qui consiste à suivre, dénoncer et évaluer les violations de la liberté d’expression créative en Afrique. Un premier « mapping » de la liberté de création a été réalisé à l’échelle continentale pour faire le bilan de la liberté de création et des entraves juridiques, constitutionnelles, sociales, individuelles qui s’y opposent. Un site web est en cours de création et l’objectif est de réaliser chaque année un rapport annuel sur la situation de la liberté de création en Afrique avec un classement des pays. Arterial Network est également co-fondateur d’un réseau d’organisations œuvrant pour la liberté de création : The Arts and Freedom of Expression Network (Artsfex). En plus d’Arterial Network, ce réseau est composé de the National Coalition Against Censorship, Index against Censorship, Freemuse et IETM. Le Secrétariat d’Artsfex est en cours de mise en place et devrait être localisé à Casablanca.

 

Entretien avec Dounia Benslimane, coordinatrice de La Fabrique culturelle des anciens abattoirs de Casablanca | Dounia Benslimane, Hicham Houdaïfa, abattoirs de Casablanca, George Ernest Desmarets, Albert Greslin, Derb Moulay Chrif

 


 

Propos recueillis par Hicham Houdaïfa

19/04/2013

 

Liens utiles:

www.abattoirs-casablanca.org

www.racines.ma

www.arterialnetwork.org

www.artsinafrica.com