Miniatures: les «texticules» de YAE | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  Miniatures: les «texticules» de YAE | Hicham Raji Les Français ont depuis longtemps leur BHL. Nous, au Maroc, nous avons depuis quelques temps notre YAE. Le seul point commun entre ces deux personnages si différents est d’appartenir au monde de la littérature et d’avoir des noms un peu trop long qu’on abrège par les initiales. Bien sûr, pour faire appel à ce procédé, il faut que le personnage soit suffisamment médiatisé. Dans le cas précis de l’auteur marocain, on pourrait penser que c’est lui-même qui a lancé l’abréviation en publiant l’an dernier le Journal de YAE, un ensemble de textes écrits en réaction aux événements du 16 mai à Casablanca.
Nous saluons avec Youssouf Amine Elalamy (il faut bien citer son nom en entier au moins une fois dans le texte) un écrivain de la nouvelle génération au talent prometteur. Il a déjà sorti trois romans: Un Marocain à New York (1998), les Clandestins (2001) et Paris mon bled (2002). Bien que les trois œuvres parlent plus ou moins de l’immigration ou de l’étranger en général, il ne s’agit pas vraiment d’une trilogie sur l’immigration. Il y est question du mélange des cultures, de cette zone frontière où les sensibilités et les cultures s’affrontent et se confrontent, bref, de l’ici et de l’ailleurs, vus d’ici. Car YAE (c’est pratique les abréviations !) est un auteur installé au Maroc. Il lui est bien arrivé de séjourner quelques années aux Etats-Unis et en France, Dans son dernier texte, récemment sorti, Miniatures, on retrouve une structure proche de celle de la première œuvre, cinquante petits portraits, à peine esquissés, mais tellement parlants, avec en bonus, des illustrations. La nouveauté est que l’auteur parle de Marocains, presque tous de l’intérieur. Mais ce n’est pas pour autant «Un marocain au Maroc», parce que le narrateur s’efface derrière les personnages, il n’y a plus de «je». Ce serait plutôt «Petits portraits de marocains». Miniatures: les «texticules» de YAE | Hicham Raji Regarder ailleurs
Le premier texte, demeure à mon sens le plus proche de l’auteur, le plus autobiographique, si on veut, pour autant qu’on puisse parler d’autobiographie avec un auteur aussi tordu. Il se présente comme une succession de petits récits, sans véritable chronologie, donc pas vraiment un journal, mais plutôt des impressions de voyage, une lecture intime, très cocasse, drôle et souvent coquine, de la vie new-yorkaise. Ce qui fait de YAE un spécimen rare dans le paysage littéraire marocain, c’est l’omniprésence de l’humour dans ses écrits. Car à part chez un autre jeune auteur, Fouad Laroui, et chez Driss Chraïbi (sans grand bonheur souvent), l’humour est assez rare dans la littérature marocaine. Le lecteur marocain trouve peut-être que ses auteurs sont un peu trop sérieux. Ce n’est pas tellement parce qu’il préfère rigoler en lisant (ce n’est pas interdit non plus!), mais le bon humour est souvent une preuve de grande lucidité, de maturité et d’une distanciation salutaire. Depuis Aristophane (même s’il était réactionnaire à souhait) et, plus près de nous, depuis Molière, Joyce, Queneau ou Vian, on sait qu’on peut dire des choses intéressantes en rigolant. Et les textes de YAE sont truffés de contrepèteries, de jeux de mots et de clins d’œil.
L’humour n’est pas absent non plus dans le second texte, les Clandestins, bien que le sujet soit triste et d’une actualité tragique. L’auteur s’essaie ici, non sans réussite, à l’humour noir. Il épouse le point de vue d’un passeur, Omar, pour nous raconter le drame de treize personnes qui ont essayé de traverser le détroit et dont on a retrouvé les cadavres le matin sur la plage, « vomis par la mer ». Là encore, le récit est déroutant, à force de va-et-vient successifs entre le passé et le présent. Mais quel présent, puisqu’il n’y a pas de véritable repère temporel. A force de répétitions, on a l’impression d’être emporté dans un tourbillon. C’est peut-être délibéré de la part de l’auteur: il veut nous noyer dans son récit, comme ses malheureux personnages l’ont été pour de bon, dans la mer si peu accueillante du détroit. Mais nous verrons plus loin que ce n’est pas tellement prémédité de la part de YAE et que cela participe de sa conception du récit.
Le troisième roman est encore différent des deux autres. Comme dans le premier récit, l’action se situe à l’étranger, en France. Mais comme dans les Clandestins, le narrateur épouse le point de vue du personnage central, Abdelkhalek, un Beur de troisième génération. Même si le roman n’utilise pas une histoire d’amour comme fil conducteur, on retrouve un peu, dans les thèmes récurrents du racisme (le raciste français qui tue ou se fait tuer) et du déchirement entre deux cultures, l’ambiance du roman de Fouad Laroui, sorti quelques années auparavant, De quel amour blessé. Les deux auteurs partagent aussi la même volonté de travailler la langue, le même goût poussé pour l’humour, plus sarcastique chez Laroui, mais plus abondant chez YAE. Ce dernier se refuse cependant toujours à la construction romanesque classique, avec une chronologie et un sens. La narration est d’ailleurs souvent polyphonique : le narrateur principal, Abdelkhalek, s’efface complètement à la fin pour donner la parole aux différents témoins du meurtre de Moussa, une multiplicité de points de vue qui font penser au déroulement d’une enquête policière qui reste ouverte. Nous comprenons enfin que l’auteur a un goût poussé pour l’inachevé : ses romans ne se terminent pas, la seule certitude est que le récit s’arrête. Encore faut-il qu’ils commence ! On peut d’ailleurs difficilement qualifier de romans cette succession de récits, souvent sans rapport les uns avec les autres. Ce ne sont pas non plus des nouvelles, parce qu’on retrouve quand même une certaine continuité, si ce n’est dans le temps et l’intrigue, au moins dans les personnages.
Mais le plus intéressant dans Paris mon bled, en plus du langage et de l’humour décapant, c’est que l’auteur avoue lui-même avoir voulu imprimer un rythme de hip-hop au discours. Les rappeurs, à leur manière, en cherchant des rimes pour leurs textes, convoquent beaucoup de figures de style dans leur chansons. Ce qui n’est pas loin de la manière dont YAE conçoit l’écriture. Les rythmes obsédants et compulsifs, les répétitions avec variations parcourent tous les récits de YAE. Miniatures: les «texticules» de YAE | Hicham Raji Regarder par ici
«Texticules» est un mot savoureux forgé à la fin des années 40 par Raymond Queneau pour désigner une série de petit textes qu’il avait publiés. Si on laisse de côté le jeu de mots coquin, parfaitement dans la tradition quenellienne, le mot est bien approprié pour qualifier le genre utilisé dans de la dernière œuvre YAE. Miniatures ne sont pas seulement cinquante petits portraits allant d’un paragraphe à deux pages et cinquante petites illustrations. C’est aussi un livre de petit format: 11x15 cm. Heureusement, l’auteur nous explique au début, dans un préambule (le texte le plus long du livre) ce à quoi on doit s’attendre: «Ceci n’est pas un roman, ni un conte, ni même une histoire. Ce sont de minuscules récits qui se terminent, tous, à peine commencés. Cinquante «miniatures», qui filent à toute vitesse avec, à leur bord, d’étranges personnages.» Plus loin, YAE nous confirme ses réticences à l’égard du roman. Ce qui n’était qu’au stade de l’ébauche dans les œuvres antérieures, ce tiraillement entre le roman et cet autre chose, s’affirme plus et est même revendiqué dans Miniatures: «Ce livre, pour ainsi dire, je l’ai voulu SDF, sans discours fixe. Chacun pourra le traverser dans le sens qui lui plaira, sans jamais emprunter le même chemin. A la route balisée du roman, j’ai préféré les sentiers sinueux, incertains, improbables même de ces miniatures.»
Mais YAE devient plus précis, quand il nous avoue son goût pour l’instantané, le regard volé à l’intimité du monde et des gens qui le peuplent: «mais d’autres plaisirs peuvent naître ailleurs: dans l’infiniment petit, dans le peu, le moindre et le «presque-rien», dans le susurré, le chuchoté, le suggéré, l’effiloché, le fragmenté, dans la curiosité de l’œil tendu contre le trou de la serrure ou, mieux encore, dans la petite brèche entre le bois et le bois d’une fenêtre fermée et mal colmatée, et qui laisse à peine passer le regard.» Nous comprenons enfin la méthode de l’auteur. C’est un voyeur invétéré. Regarder par le trou de la serrure: une occupation très courante chez les enfants très curieux et qui bravent l’interdit. Elle devient une perversité chez l’adulte. Mais tous les écrivains ne sont-ils pas des voyeurs, des voleurs d’instants ou de vies?
Finalement, l’auteur nous a donné lui-même la clé d’analyse de son œuvre. Il fixe des petites séquences, parfois de simples images, et il brode autour de ces instantanés. Dans le premier roman, ce sont des images de New York, dans les Clandestins, tout le texte est construit autour de l’image des personnages, déjà figés dans la morts, sur la plage. Dans Paris mon bled, tout le récit tend vers la mort tragique et futile de Moussa, tué par la fenêtre par Lucien. L’image ici est celle de Moussa, baignant dans son sang, à côté de la voiture de Lucien, dont l’alarme s’est déclenchée. Dans les Miniatures enfin, le discours devient minimaliste. Des portraits sont dressés, des vies sont racontées en quelques lignes. Les illustrations, qui entretiennent des rapports plus ou moins intimes avec les textes, sont là pour figer, comme dans les autres récits, l’image.
Mais peut-être qu’il y a une autre dimension dans l’œuvre de YAE à laquelle on n’a prêté jusqu’ici que peu d’attention: le rapport au temps. L’obsession de l’image, les répétitions nombreuses et l’absence de chronologie dans les récits participent du même souci: arrêter ou nier le temps. Le trente-septième texte dans Miniatures parle d’un personnage qui voulait «photographier le temps». Tous les jours depuis des années, il prend sa femme en photo, toujours dans la même position et il accroche les photos identiques sur les murs. C’est peut-être ce que fait l’auteur aussi dans ses textes : figer le temps, pour pouvoir parler. Il faut dire que le tic-tac inexorable du temps qui passe a quelque chose d’insupportable. Il choque nos oreilles de mortels et nous rêvons tous d’arrêter l’horloge pour écouter le monde parler. Hicham Raji
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