La liberté sexuelle au royaume des conservateurs | Mohamed Khadhiri, Jalel El Gharbi, Mokhtar Ghaziouni, Naïma Zitan, libertés individuelles Maroc, Abdelkarim Berchid, Abdelkader Badaoui
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Mohamed Khadhiri   

La liberté sexuelle au royaume des conservateurs | Mohamed Khadhiri, Jalel El Gharbi, Mokhtar Ghaziouni, Naïma Zitan, libertés individuelles Maroc, Abdelkarim Berchid, Abdelkader Badaoui
L'Association des droits humains a revendiqué la dépénalisation des relations sexuelles entre adultes consentants suscitant par là un tollé dans les milieux politiques et médiatiques marocains. Une grande controverse, à laquelle des médias étrangers se sont joints, a vu le jour après que la ligue a demandé l’annulation de l’article 490 du code pénal qui prévoit explicitement des peines de prison pour les adultes ayant des relations sexuelles extraconjugales. Lors d’un reportage sur cette affaire, la chaîne Mayadine, qui émet à partir de Beyrouth,  a interviewé Mokhtar El Ghazoui, journaliste marocain et rédacteur en chef de « Al Ahdadh Al Maghribia ». La présentatrice a demandé au journaliste s’il admettait que ses parentes aient des relations sexuelles libres. Il a répondu qu’il acceptait que sa sœur, sa mère et sa fille soient libres. Il voulait dire par là, qu’elles aient le droit de choisir et de disposer d’elles-mêmes. Il n’en a pas fallu plus pour que les internautes agissant sur les réseaux sociaux mettent le journaliste au ban des accusés et que certains le traitent de « complaisant ».
Le journaliste a été la cible d’une grande campagne sur internet. Ce n’était que critiques, injures et insultes allant jusqu’à l’appel à la violence. Par delà le cas de ce journaliste, cette affaire montre que les libertés individuelles constituent encore une question épineuse dans la société marocaine.

La liberté sexuelle au royaume des conservateurs | Mohamed Khadhiri, Jalel El Gharbi, Mokhtar Ghaziouni, Naïma Zitan, libertés individuelles Maroc, Abdelkarim Berchid, Abdelkader Badaoui

De la liberté personnelle à l’appel au meurtre
Cela fait des années que l'Association des droits humains et les modernistes marocains revendiquent les libertés individuelles, la conformité de la juridiction marocaine aux législations et aux conventions internationales stipulant que les individus ont le doit de choisir indépendamment des contraintes sociales ou culturelles. Ce slogan a été levé, plus d’une fois, par des activistes de la société civile. Les prémices de ces revendications sont apparues lors du conflit autour du statut personnel en 2003 qui a montré combien la conception de l’Etat pouvait diviser les Marocains. Si d’aucuns tiennent à son caractère islamiste, allant parfois jusqu’à revendiquer l’application de la charia, d’autres exigent que le Maroc ratifie les conventions internationales et qu’il abroge un ensemble  de lois prenant en otage les libertés individuelles : consommation d’alcool, non observation du jeûne, homosexualité, pénalisation des relations extraconjugales, observation des rites religieux… Mais les campagnes des modernistes revendiquant ces libertés se heurtent à une grande résistance de la part des conservateurs marocains.
La liberté sexuelle au royaume des conservateurs | Mohamed Khadhiri, Jalel El Gharbi, Mokhtar Ghaziouni, Naïma Zitan, libertés individuelles Maroc, Abdelkarim Berchid, Abdelkader BadaouiAprès l’intervention de El Ghazoui sur la chaîne TV, les choses ne se sont pas limitées à des commentaires anonymes. Un cheikh salafiste, connu pour ses déclarations largement reprises sur internet, est entré en scène. Cheikh Abdallah Nahari, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a déclaré lors d’un meeting que les propos de Ghaziouni montraient qu’il était un scélérat et un mari complaisant « dayouth ». Dans la culture musulmane, ce mot désigne le mari n’éprouvant aucune jalousie concernant sa femme. On rapporte des hadiths, qui seraient apocryphes selon les spécialistes, prescrivant de tuer quiconque n’éprouve aucune jalousie. De tels hadiths sont largement répandus dans la société marocaine.  Ce qui signifie que les propos de Nahari peuvent mettre en danger l’intégrité physique du journaliste. Par ailleurs, Omar Hadouchi, un des chefs du salafisme djihadiste, qui était détenu avant d’être gracié, a rendu publique une lettre très ferme où il qualifie le journaliste de mécréant et de mazdéen su lequel on doit appliquer la charia.
Les campagnes islamistes contre ceux qui revendiquent les libertés laissent entendre qu’il faut recourir à la violence contre les modernistes. Ce qui n’a pas manqué de susciter une grande vague d’indignation parce que le Maroc peut sombrer  dans la violence, pour peu que ces discours antimodernistes se transforment en action violente. C’est pourquoi un collectif d’associations des droits de l’homme s’est constitué pour soutenir les revendications de libertés. Ce collectif comprenant des associations telles que Beit Al Hikma, le mouvement de l’éveil citoyen, la ligue démocratique pour les droits de la femme a appelé à poursuivre en justice cheikh Nahari. Le collectif a appelé « les forces vives de la société civile soutenant les valeurs de modernité, de démocratie et des droits de l’homme à faire face aux déclarations invoquant l’hérésie contribuant à répandre la culture de la violence, de l’intolérance et de l’extrémisme ». Le collectif ajoute que « les déclarations de Nahari constituent une incitation à la ségrégation, à la haine et à la violence (article 23). Elles constituent un appel explicite à porter atteinte à l’intégrité physique et morale d’une personne (article 22). Selon le code pénal, elles représentent une incitation au meurtre. Aussi appelons-nous les autorités judiciaires compétentes à appliquer la loi à l’encontre du dénommé Abdallah Nahari. »

La liberté sexuelle au royaume des conservateurs | Mohamed Khadhiri, Jalel El Gharbi, Mokhtar Ghaziouni, Naïma Zitan, libertés individuelles Maroc, Abdelkarim Berchid, Abdelkader BadaouiLe théâtre a droit à la liberté sexuelle…
Après les conflits nés des déclarations du journaliste El Ghazoui, de la position de l'Association marocaine des droits humains défendant les libertés individuelles et la liberté sexuelle pour les adultes, d’autres procès ont eu lieu avec, cette fois-ci, pour victime l’actrice marocaine Naïma Zitan, fondatrice de la troupe Aquarium qui, par le théâtre, milite pour l’égalité des sexes depuis 1994.
Aquarium, dirigée par cette metteure en scène,  a donné une pièce de théâtre intitulée «Mien». C’est une pièce inspirée des « Monologues du vagin », pièce montée par Eve Ensler en 1996. Ayant remporté un succès retentissant, elle a été adaptée en plus de cinquante langues.
Dans la pièce, le sexe de la femme est désigné par son nom vernaculaire ce qui constitue une première dans le théâtre arabe. Une femme met fin au tabou frappant le nom du sexe de la femme. La représentation a eu lieu dans la capitale, Rabat. Le texte a été écrit à partir de témoignages de femmes vivant dans le quartier populaire où exerce cette troupe. Il s’agit de récits et de témoignages de plus de 250 femmes évoquant leur relation avec leur organe intime. Ces femmes ont  répondu à des questions du type: « Comment désignez-vous votre organe sexuel ? Quelle est sa forme ? L’avez-vous bien examiné? Quelle est son odeur ? De quoi souffre-t-il ? ». Les femmes ont répondu lors d’entretiens ou par enquête anonyme et parfois dans des rencontres personnelles. Leurs témoignages ont été transformés en spectacle théâtral de trente minutes. Ce spectacle a rencontré une contestation farouche de la part des islamistes et des conservateurs, comme lors de l’affaire de l’abrogation de l’article 490 du code pénal.
Des acteurs traditionnalistes ont critiqué Naïma Zitan, en particulier Abdelkarim Berchid et Abdelkader Badaoui, qui n’ont pas vu la pièce. Le premier a déclaré qu’elle était « en deçà de la sensibilité théâtrale exigeant des dimensions artistiques et éthiques investies dans une noble mission ». Le second s’est lancé dans une série d’insultes. La campagne des « artistes » extrémistes fait suite à celle menée par les islamistes évoquant l’« obligation d’un art propre ». Mais les artistes marocains refusent cet impératif de propreté, de pureté et préfèrent que l’art ne soit soumis à aucun diktat social ou culturel au nom de la morale.



Mohamed Khadhiri
Traduction Jalel El Gharbi
11/07/2012