Ces Français d'origine marocaine  tentés par l'aventure au «bled» | Marianne Roux-Bouzidi, Banque Mondiale, ADFE, Haut Conseil à l’Intégration, Abdellatif Maâzouz
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Marianne Roux-Bouzidi   

«Le Maroc, terre de contrastes». Le fameux slogan touristique vaut aussi pour le marché de l’emploi dans le Royaume chérifien. Alors que le pays se situe à la troisième place mondiale concernant la fuite des cerveaux (1) et que le chômage chez les jeunes atteint des records qui inquiètent la Banque Mondiale (2), il attire pourtant chaque année un grand nombre de Français venus y tenter leur chance.

Fin 2011 ils étaient 44 430 Français inscrits sur les registres consulaires, soit une augmentation de 6% indique la section marocaine de l'ADFE (Association Démocratique des Français de l'Étranger) dans son magazine d'information publié en mars. L'association estime qu'environ la moitié de ces inscrits sont des Franco-Marocains. Mais ces chiffres ne sont pas vraiment représentatifs de l'importance de la communauté française du Maroc, le recensement auprès des consulats n'étant pas obligatoire. Pour avoir une approximation plus proche de la réalité, les associations assurent qu'il faut multiplier le chiffre par deux. Sans surprise, l'axe Casablanca-Rabat rassemble la majorité des expatriés.

Ces Français d'origine marocaine  tentés par l'aventure au «bled» | Marianne Roux-Bouzidi, Banque Mondiale, ADFE, Haut Conseil à l’Intégration, Abdellatif MaâzouzMais qui sont ces bi-nationaux venus tenter leur chance dans le pays de leurs parents? Beaucoup sont des jeunes de moins de 35 ans, hauts diplômés et célibataires, qui fuient la morosité de la crise économique en Europe. Il faut avouer qu’un récent rapport (3) du Haut Conseil à l’Intégration les conforterait dans leur choix. Celui-ci nous apprend que les enfants d’immigrés non européens, bien qu’ayant la nationalité française, sont deux fois plus touchés par le chômage que les Français nés de parents français ; les immigrés eux-mêmes bénéficient d'un meilleur accès à l'emploi. Ces jeunes, lorsqu'ils sont titulaires d'un Bac +5, ne veulent plus des emplois non qualifiés et sous payés qu'exerçaient leurs parents. Conscients des discriminations, liées à leur origine, dans leur recherche d'emploi le retour au « bled » peut apparaître comme la solution.

Jaoued, 28 ans, a tous les attributs du jeune cadre dynamique. De son bureau situé au 13ème étage d'un immeuble dans le quartier d'affaires de Casablanca la vue est spectaculaire. Pourtant, son regard ne se perd pas dans le paysage mais jongle plutôt entre son téléphone portable et sa tablette tactile. Diplômé de Science Po Aix et de l'IAE ce Franco-Marocain vit au Maroc depuis 4 ans. A la fin de ses études il s'est vu offrir des propositions d'emploi à Tunis, Dubaï et Casablanca. « J'ai choisi l'offre d'emploi marocaine car c'était la plus intéressante au niveau des responsabilités et du salaire » explique t-il. Après deux ans en tant que directeur administratif et financier il décide de monter sa propre entreprise en expertise, audit et conseil, qui compte aujourd'hui dix employés. Il décrit le choix de son installation au Maroc comme purement économique, « Pour moi le futur est ici, on sent que l'on peut apporter de l'innovation, avec du sérieux et de la patience tout est possible. La région connaît un véritable dynamisme économique et j'ai l'impression que je peux contribuer à cet essor, ce qui n'était pas le cas en France à cause du plafond de verre dont les jeunes sont victimes».

Ces Français d'origine marocaine  tentés par l'aventure au «bled» | Marianne Roux-Bouzidi, Banque Mondiale, ADFE, Haut Conseil à l’Intégration, Abdellatif MaâzouzMême son de cloche chez Najlae, trentenaire à la gouaille énergique. Après l'obtention de son Master en communication institutionnelle et journalisme politique à l'international, cette jeune provençale avait la bougeotte et souhaitait poursuivre son parcours à l'étranger, après des expériences positives en Angleterre et en Égypte dans le cadre de ses études. Ce fut donc la ville blanche, un peu par hasard « Je cherchais partout et j'ai eu une offre pour un poste de journaliste dans l'un des meilleurs quotidiens marocains. Pour moi Casablanca était aussi attractive que Londres ». Après deux ans elle choisit de démissionner pour créer sa société en conseil en communication et production. Pour elle, le Maroc est en train de vivre ses Trente glorieuses et les opportunités professionnelles sont à saisir lorsqu'on a de l'ambition : « J'ai la fièvre de entrepreneuriat. Je suis venue ici uniquement pour ma carrière et j'ai fait le bon choix. Journaliste débutante j'ai eu la chance de commencer auprès d'un groupe de presse parmi les plus renommés. On ne peut que gravir les échelons plus vite. En cinq ans au Maroc j'ai atteint un niveau professionnel pour lequel il m'aurait fallu peut-être vingt ans si j'étais restée en France ».

Ahmed, 33 ans, chef d'atelier, vit au Maroc depuis 3 ans. Marié avec une Franco-Marocaine comme lui, et père de deux enfants en bas-âge, il voulait tenter l'aventure sur l'autre rive de la Méditerranée pour avoir une meilleure qualité de vie, avec du soleil et un cadre moins stressant. Après avoir prospecté pendant un an, il réussit à décrocher un contrat dans une multinationale, la condition sine qua non pour franchir le pas : « Je ne voulais pas venir et enchaîner des petits boulots. Pour moi la sécurité d'un emploi stable et rémunéré suffisamment pour vivre correctement était indispensable ». Bien qu'il ne maîtrise pas vraiment le dialecte marocain car berbérophone, Ahmed se sent pleinement intégré. Logeant dans un appartement prêté par sa belle-famille dans un quartier populaire il n'a jamais ressenti aucune hostilité à son égard et envisage son avenir au Maroc.

Ce n'est pas le cas pour Najlae et Jaoued qui sont amenés à fréquenter la bourgeoisie. Pour eux l'intégration n'est pas chose aisée car ils ne font pas partie du sérail et on ne se gêne pas pour le leur fait comprendre. Au mieux ont-ils droit à de la condescendance, au pire on les traite de « zmigris » (immigrés) qui volent les emplois des Marocains ou alors de banlieusards, voire de fils d'« aaroubi » (campagnards). « Pour eux je suis un ovni: je viens d'une famille modeste immigrée, j'ai fait les grandes écoles et j'ai réussi professionnellement. Je ne rentre pas dans leur schéma mental qui ne tolèrent que la reproduction des élites issues des grandes familles » nous confie Jaoued. Difficile d'envisager une vie sociale dans un tel contexte: « Effectivement je donne tout pour le travail et privilégie ma carrière. Quand j'ai besoin de me ressourcer je vais en France ».

Ces Français d'origine marocaine  tentés par l'aventure au «bled» | Marianne Roux-Bouzidi, Banque Mondiale, ADFE, Haut Conseil à l’Intégration, Abdellatif MaâzouzNajlae, elle, est catégorique : « Bien sûr je suis comblée professionnellement mais socialement, j'en paie le prix tous les jours. En tant que femme j'ai perdu énormément en qualité de vie, je peux même dire que le Maroc a tué ma féminité ». Pour la jeune-femme, hors de question d'envisager une vie de famille ici : « je resterai à Casa tant que je suis célibataire mais le jour où j'aurai des enfants je refuse qu'ils grandissent dans une société si inégalitaire, ce serait une régression. J'incarne le produit de la méritocratie grâce à l'école publique républicaine, et je suis consciente que je ne pourrai pas transmettre mes valeurs dans cet environnement  où le civisme n'existe pas. Rester, ce serait en quelque sorte me renier ».

Jaoued, Ahmed et Najlae se rejoignent sur un point: leur insertion professionnelle s'est accompagnée de difficultés d'adaptation. En cause un manque de rigueur, l'absence de cadre normatif, une notion du temps flexible, un management devant faire face aux susceptibilités affectives et la prééminence des réseaux familiaux... « Que ce soit dans les petites entreprises comme dans les grandes, et au plus haut niveau, j'ai été choqué de voir l'absence d'organisation et le peu de professionnalisme » reconnaît Ahmed. S'ils pensaient connaître le Maroc le choc avec la réalité est parfois brutal « Je me suis rendu compte que je vis dans un pays étranger dont je ne possède pas le codes. Il faut que je fasse des efforts d'intégration comme n'importe quel Français » avoue Jaoued.


Si le Maroc réussit son pari de la croissance et attire de nouvelles compétences, il ne représente pas pour autant un eldorado. Afin de garder ces jeunes talents, dont beaucoup de bi-nationaux, le Royaume devra s'attaquer à d'autres chantiers, comme les libertés individuelles et l'accès à la citoyenneté. Car ces Franco-Marocains attendent une véritable qualité de vie, pas seulement matérielle, pour envisager un avenir à long-terme dans le pays de leurs aînés.



 

Marianne Roux-Bouzidi

02/07/2012

[1]   18,5% des diplômés nationaux vivraient à l’étranger selon Abdellatif Maâzouz, ministre délégué chargé des MRE (Marocains Résidents à l’Etranger). Celui-ci s’est alarmé de l’ampleur du phénomène en mai 2012, l’exode de compétences concerne surtout les informaticiens, les ingénieurs, les chercheurs ou encore les médecins.

[2]    Selon un rapport rendu public en mai 2012 intitulé Promouvoir les opportunités et la participation des jeunes au Maroc, 30% des 15-29 ans serait au chômage. Le Maroc compte 11 millions d’habitants âgés de 15 à 35 ans sur une population globale de 32 millions.

[3]     L'avis intitulé Intégrer dans une économise de sous-emploi est disponible en ligne sur le site du HCI : http://www.hci.gouv.fr/Avis-Integrer-dans-une-economie-de.html