Quand Justice et Développement prend le parti du diable | Mohamed Kadhiri, Mustapha Ramid, Abdallah Ben Kirane, Jalel El Gharbi, Néjib Boulif, Abdallah Taïa
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Mohamed Kadhiri   

Le discours officiel du parti islamiste Justice et Développement a changé, quelques mois après une écrasante victoire lors des dernières législatives marocaines qui l’a conduit à constituer avec d’autres partis le nouveau gouvernement. Son accession au pouvoir aura été le fruit du printemps marocain et de la contestation initiée par le mouvement du 20 Février.
Pendant plus d’un an, plus d’un demi-million de Marocains ont investi les rues des villes et des villages revendiquant liberté et égalité et exigeant une monarchie constitutionnelle où le pouvoir émanerait du peuple et où la fonction du roi serait semblable aux modèles européens (Espagne, Grande Bretagne…). Bien qu’il se soit abstenu de descendre dans la rue, le parti Justice et Développement appelait à ce même type de gouvernement. Certains leaders de ce parti ont exprimé leur soutien aux fébréristes. Mais, après avoir accédé au gâteau gouvernemental, suite aux élections organisées à la faveur d’un amendement constitutionnel imposé par « le printemps marocain », les positions du parti islamistes ont changé. Le parti Justice et Développement semble de jour en jour en contradiction avec nombre de ses thèses et de ses positions politiques. Par ailleurs, son discours a connu un changement radical : il est moins tranché, moins islamiste.

Aucun changement dans la nature du régime
Selon une large frange de la société, Justice et Développement s’est fait l’avocat du diable. Il a renoncé à de nombreux choix politiques pour se positionner dans une sorte de neutralité face au pouvoir marocain. Du temps où il était dans l’opposition, le parti islamiste était partisan de la mise en œuvre des recommandations de la Commission pour la justice et la réconciliation et il prônait la création de garanties réelles visant à ce que les violations des droits de l’homme ne se reproduisent plus. La dite commission avait été créée au début du règne de Mohamed VI et elle avait pour mission de présenter des témoignages sur les violations des droits et des libertés politiques au Maroc sous le règne de son prédécesseur, Hassan II. Dans ses recommandations finales, la Commission avait entre autres préconisé la nécessité de préserver la séparation des pouvoirs en garantissant l’indépendance de la justice et en pénalisant clairement la torture… Le parti Justice et Développement, au même titre que les autres sensibilités politiques, tenait à ce principe dans ses discours.

//Mustapha RamidMustapha RamidCertains de ses dirigeants ont constitué une ONG baptisé Forum de la dignité pour les droits de l’homme et présidé alors par Mustapha Ramid, l’actuel ministre de la justice et des libertés. Ramid, qui n’était pas alors ministre, dénonçait la pratique toujours en cours des enlèvements et de la torture dans les commissariats de police. Son organisation s’est appliquée à relever toutes les violations dont les détenus politiques étaient victimes ainsi que tous les dépassements enregistrés en matière des droits de l’homme. Le parti dénonçait lui aussi les interventions musclées des forces de l’ordre contre les manifestations, celles du 20 Février, des chômeurs, des habitants des bidonvilles…
Mais à peine arrivés au pouvoir, les islamistes du parti Justice et Développement se sont lancés dans des plaidoiries en faveur du pouvoir. C’est ainsi qu’après avoir conclu au sein du Forum pour la dignité un accord, entre islamistes et partisans de ceux qu’on nomme les Djihadistes, stipulant la libération de certains d’entre eux et un nouveau jugement pour les autres, les leaders de Justice et Développement ont renié ces engagements dits « Accords du 25 mars ». Ils n’ont fait aucun commentaire lorsque les autorités pénitentiaires ont prétendu que cet accord n’avait jamais existé.
Par ailleurs, Justice et Développement dénonçait les irrégularités entachant la manière avec laquelle les autorités traitaient les manifestations pacifiques, mais aussitôt au pouvoir, les ministres issus du parti se sont mis à justifier la répression pratiquée contre les manifestants et à trouver des prétextes aux interventions des forces de l’ordre qui, le plus souvent, ne respectent pas les normes internationales dans la dispersion des attroupements. C’est ce que l’on a vu au Nord du pays dans les villes qui ont connu des affrontements entre les habitants du Rif et les forces de sécurité et où, selon les habitants, des dépassements ont été enregistrés. Ces dépassements ont été mis en ligne sur les réseaux sociaux tels que facebook et youtube. En outre, au lieu d’ordonner l’ouverture d’une enquête dans l’affaire de l’étudiant Soufiène Azmi, qui aurait été, selon certaines allégations, arrêté et torturé, le ministère a nié et l’arrestation et la torture.
Concernant les choix politiques, les islamistes ont toujours refusé les projets de budget du royaume et ont plusieurs fois déclaré leur ferme opposition au projet du TGV Tanger Marrakech. Ce projet, conçu pour satisfaire les autorités françaises après que le Maroc a refusé d’acheter des chasseurs Rafale, est devenu du jour au lendemain un projet important pour les leaders de Justice et Développement. Lorsque ce projet a été annoncé pour la première fois, les dirigeants de ce parti, dont Lassan Daoudi, membre du secrétariat général du parti et expert économique, ont critiqué le projet et son manque de rentabilité économique. Lassan Daoudi a dénoncé dans de nombreuses conférences ce TGV, mais aussitôt nommé dans le gouvernement, il a opéré un virage de 180 degrés devenant un ardent défenseur du projet de Sa Majesté…

//Abdallah Ben KiraneAbdallah Ben KiraneMawazin, les allégations et l’art pur
L’art a toujours constitué un tremplin pour les islamistes de Justice et Développement leur permettant d’élargir leur base électorale. Les islamistes de ce parti ont toujours critiqué et de manière virulente toutes les productions artistiques. Cette décennie a connu de nombreuses polémiques lors desquelles les Frères de Abdallah Ben Kirane ont exigé la suspension de la projection d’un film ou l’interdiction d’une production culturelle par trop osée. Par ailleurs, Justice et Développement a toujours mené une guerre contre les festivals culturels soit directement soit par le biais de son association de prédication, Monothéisme et Réforme. Les dirigeants du parti faisaient des déclarations qualifiant ces festivals de « moyen pour répandre le vice, la dépravation, la dissolution des mœurs et la délinquance. » La première réaction hostile à l’art depuis l’accession des islamistes au pouvoir est venue dans la bouche du ministre Néjib Boulif critiquant l’actrice Latifa qui s’est légèrement dénudée lors d’une représentation théâtrale. Aussitôt, de nombreuses critiques ont été formulées à l’encontre du ministre et du parti à propos de ce que l’on a considéré comme une atteinte à la liberté de création. //Abdallah TaïaAbdallah TaïaLe parti a bien compris le message et a tempéré ses positions hostiles aux artistes. L’actrice a même reçu un appel du Premier ministre qui lui exprimait sa sympathie après qu’une page facebook a appelé à la tuer. Cependant la position des islamistes proches du parti n’a pas changé. Rien qu’en mai dernier, l’organisation Le Renouveau estudiantin fraction du parti Justice et Développement et de son aile de prédication Monothéisme et Réforme a organisé un rassemblement à la Faculté des Lettres de Jedida où étudiants et enseignants du même parti exigeaient l’interdiction de la rencontre organisée autour de l’écrivain marocain à cause de ses penchants sexuels. Ils estimaient qu’il risquait de dépraver la jeunesse musulmane ! Par contre le parti est revenu sur de nombreuses positions concernant les festivals. Politiquement, il a compris qu’il n’était plus dans une position lui permettant d’adopter un discours populiste pour courtiser les voix des conservateurs.
Le pragmatisme du parti parvenu au pouvoir le pousse à s’allier au régime et à faire silence sur un festival dont il était très critique, le festival Mawazine organisé par l’association Maroc des cultures dirigée par le secrétaire personnel du roi. Ce festival organisé à Rabat et dans lequel des millions de dollars sont injectés subissait naguère les attaques les plus féroces de la part des islamistes, surtout lorsqu’il invita le britannique Elton John. A l’époque, les islamistes avaient prétexté qu’Elton John avait insulté le Christ dans une interview. Seulement, quelques années après qu’ils ont accédé au pouvoir, ils n’ont émis aucun communiqué ni même une déclaration à la presse pouvant nuire au festival et demandant que son véritable budget soit révélé. Bien au contraire, ils ont veillé, en tant que membres du gouvernement, à la bonne marche et au succès de ce que la presse marocaine appelle « le festival du roi ».



Mohamed Kadhiri
Traduit de l’arabe par Jalel El Gharbi
11/06/2012