Au secours, les Algériens achètent des armes! | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  Au secours, les Algériens achètent des armes! | Hicham Raji Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’écrire sur un sujet aussi rabâché que la méfiance qui règne entre les deux plus grands pays du Maghreb, le Maroc et l’Algérie, s’il n’y avait eu, depuis quelques temps, une série d’articles dans la presse (des deux pays) qui créent un sentiment de désarroi d’insécurité chez les gens. Des connaissances ou des amis commençaient à demander avec inquiétude: «Est-ce que c’est vrai que les Algériens se préparent à nous attaquer?»
L’animosité des deux frères ennemis remonte à l’indépendance de l’Algérie et la fameuse guerre des sables (1963), premier conflit territorial post-colonial au Maghreb. Certains vont même rechercher les origines de l’esprit vindicatif et de la méfiance réciproque aux supposées trahisons répétées du Maroc au XIXe siècle qui auraient favorisé la colonisation française de l’Algérie.
Plus récemment, dans les années 60 et 70, le Maroc accusait l’Algérie de soutenir l’opposition au régime. Au début des années 70, avec l’affaire du Sahara, les deux pays vont se livrer, indirectement, une véritable guerre d’hégémonie dans la région. On le savait dès le départ : l’Algérie ne permettrait pas à un pays auquel elle dispute le leadership au Maghreb de devenir aussi puissant, d’élargir si effrontément sa façade atlantique, d’étendre ses frontières jusqu’à la Mauritanie, pays auquel il est historiquement lié et auquel il ne tarderait pas à s’allier. Le Maroc, de son côté, ne pouvait permettre l’installation à ses frontières d’une république inféodée à l’Algérie. Cela aboutirait à l’encerclement du pays et à son étouffement.
On peut penser que l’Algérie, avec ses deux millions de kilomètres carrés et sa richesse pétrolière aurait pu faire l’économie de cette croisade inutile qui compromet la construction du Maghreb. Mais c’est oublier que le comportement de l’Algérie de Boumediene répondait à la logique de la période de guerre froide où il s’agissait d’étendre la zone d’influence du bloc de l’Est. Il est vrai que dans les années 70, les sensibilités démocrates étaient pour le principe inaliénable de l’autodétermination des peuples. On préférait voir le Sahara indépendant plutôt que dans le giron du Maroc des années de plomb. Malgré l’adhésion de toute la classe politique, y compris les partis de gauche (à part Ilal Amam dans l’extrême gauche) à la vague unanimiste laborieusement orchestrée par le roi Hassan II, le sentiment populaire était qu’on s’engageait dans un conflit inutile destiné uniquement à projeter la colère populaire sur l’extérieur.
Depuis le milieu des années 70 et jusqu’à la fin des années 80, le conflit armé semble avoir usé les deux parties: le Maroc, le Polisario et, indirectement l’Algérie. L’acceptation par le Maroc de l’organisation du référendum pour l’autodétermination allait mettre fin au conflit et aboutir à un cessez-le-feu. Depuis le début des années 90, l’organisation de ce référendum achoppe sur la question épineuse du recensement de la population sahraouie. Jusqu’à la fin des années 90, deux solutions seulement étaient envisageables: l’indépendances ou l’intégration au Maroc. James Baker, allait formaliser ce qu’on commençait par désigner comme la troisième voie pour le règlement du problème du Sahara: une autonomie élargie du Sahara, dans le cadre de l’intégration au maroc. Le second plan Baker, proposé en 2003, combinait un peu les 3 options de règlement, puisqu’il prévoyait une large autonomie qui aboutirait à l’organisation, dans un délai de 5 ans, d’un référendum d’autodétermination.
Le Maroc a émis de sérieuses réserves sur le plan Baker. Voyant que la solution de l’autonomie semblait satisfaire la communauté internationale, il ne voyait plus l’utilité du référendum, référendum qu’il n’était pas sûr de gagner, s’il devait être mené dans des conditions démocratiques et supervisé par l’ONU. D’autre part, et c’est là où la position du Maroc semble être critiquable : il conteste la large autonomie accordé par le Plan au Sahara et qui suppose notamment une grande indépendance de la justice et même de l’assemblée élue locale. Le plan d’autonomie, calqué sur des modèles d’Etats confédérés comme l’Allemagne ou la Suisse est considéré comme inadapté à la réalité marocaine. Sous-entendu, le système Makhzen, d’essence jacobine, plus proche de la conception française de l’Etat, ne peut supporter une telle forme d’autonomie. Cela équivaudrait à un suicide.
Et puis comme s’il n’y avait pas assez de «voies» comme ça, l’Algérie propose ce qu’on a appelé la quatrième voie: le Maroc et l’Algérie se partagent le Sahara, et on finit d’emmerder l’ONU, qui a d’autres chats, beaucoup plus méchants, à fouetter. Le Maroc saute sur l’occasion, pour dénoncer le jeu sournois d’Alger. Ils n’en veulent qu’à notre Sahara, semblait dire la diplomatie marocaine. Tous leurs discours sur l’autodétermination des peuples, le soutien aux Sahraouis, la neutralité de l’Algérie dans le conflit ne serait que démagogie et mensonge.
Mais la communauté internationale s’est quand même offusquée du rejet par le Maroc du Plan Baker. Moins en fait du rejet du plan en lui-même que de l’absence de proposition concrète et acceptable pour le règlement d’un contentieux qui s’éternise. La question est d’autant plus embarrassante que les alliés politiques et économiques des deux pays (frères ennemis, comme on se plaît à les désigner gentiment) se trouvent être les mêmes: la France, l’Espagne et les Etats-Unis. Politiquement, la branche sécuritaire du royaume chérifien autant que l’armée algérienne ont montré leur efficacité dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Economiquement, l’Algérie avec son gaz et son pétrole, le Maroc avec son ouverture économique et sa proximité, offrent des opportunités de partenariat irremplaçables.
Aujourd’hui, au Maroc, où on a annoncé une révision imminente de la Constitution pour inclure l’autonomie du Sahara, une discussion byzantine s’engage sur la question de savoir s’il faut prévoir une autonomie simplement pour le Sahara, ou bien la généraliser à toutes les régions du pays (le Nord, le Souss, etc.). Le Maroc étant un pays très divers, le risque est de susciter des velléités autonomistes (ou même indépendantistes, allez savoir!) dans certaines régions qui n’en possèdent ni les élites nécessaires ni la volonté (le makhzen ayant bridé, au fil des âges, les consciences et… les volontés). On en vient à proposer, comme pour la France (le cas de la Corse) ou l’Espagne, des statuts d’autonomie à deux vitesses: une autonomie large pour le Sahara et des statuts moins ambitieux pour les autres régions.
Dans un effort pour détendre l’atmosphère avec l’Algérie, le Maroc a décidé unilatéralement de supprimer le visa pour les Algériens, visa qui fut instauré en 1994. Mais l’Algérie n’a pas suivi. Elle dit que cela ne sert à rien d’ouvrir la frontière à ses citoyens si, une fois au Maroc, ils sont constamment surveillés et harcelés par les services.
Au secours, les Algériens achètent des armes! | Hicham Raji Mais la diplomatie marocaine (qui pense depuis toujours que le temps joue pour elle, ce qui n’est pas toujours vrai) fut sérieusement affligée par la nouvelle de la reconnaissance par l’Afrique du Sud, en juillet 2004, de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), reconnaissance qui intervient deux mois après la démission de James Baker, qui a fini par jeter l’éponge. Bien sûr cela ne fait encore qu’une vingtaine de pays africains qui reconnaissent cette république, mais l’Afrique du Sud est le pays de Mandela, et l’économie la plus développée d’Afrique. C’est aussi la nation qui a su subtiliser l’organisation de la coupe du monde 2010 au Maroc, il y a juste quelques mois. Mais c’est surtout un allié stratégique de l’Algérie.
Depuis cette reconnaissance, le Maroc mène une offensive diplomatique (en direction de l’ONU) et médiatique (dans tous les sens) pour faire entendre sa voix. Déjà il y a quelques temps, des entreprises de médiation européennes (France et Espagne) furent engagées, mais sans succès. Vers la fin du mois de juillet, une lettre virulente est envoyée par le Maroc à l’ONU qui fustige la «mauvaise fois» et le «jeu pervers» de l’Algérie. Les Marocains ayant toujours cherché à circonscrire le problème du Sahara dans le cadre bilatéral, le ramenant à un contentieux entre le Maroc et son voisin. L’Algérie s’étant toujours défendue d’avoir des visées sur le Sahara, se contentant de dire qu’elle ne fait que soutenir l’émancipation d’un peuple.
L’offensive marocaine est largement relayée par une campagne médiatique qui tend à montrer les intentions belliqueuses de l’Algérie. Accessoirement, cette campagne vise à masquer l’indigence de la diplomatie marocaine, notamment en Afrique. Tout le monde le pense, mais peu de politiques ou de médias le disent, à cause de cet unanimisme chronique dont sont atteints les Marocains. Même au parlement, on n’ose guère reprocher au ministre des Affaires étrangères ses faiblesses et sa mauvaise gestion. Cela me ramène à ce que je disais au début, sur l’inquiétude grandissante de l’opinion publique marocaine (inquiétude largement nourrie par la presse officielle et semi-officielle) et la peur que l’armée algérienne ne se lance dans une aventure guerrière.
Depuis quelques temps, la presse marocaine s’intéresse beaucoup aux commandes d’armement que les voisins passent avec frénésie et qui se chiffrent en plusieurs milliards de dollars. Les marocains voient d’un mauvais œil l’utilisation que fait le gouvernement de Bouteflika de la manne pétrolière. Avec des prix du baril qui dépassent désormais les 50 dollars, l’Algérie est en train d’engranger des dizaines de milliards de dollars, au point de ne plus savoir que faire de ses recettes. Sans verser dans le discours unanimiste et enflammé que distille la majorité de la presse marocaine, on peut dire qu’il y a sûrement plus intéressant à faire avec tous ces dollars que de contribuer à faire tourner l’industrie russe de l’armement ou celle d’autres pays. Les Marocains comprennent bien que les avions de chasse ou les bateaux de guerre ne sont pas des gadgets que l’armée destine à la lutte contre le terrorisme. Il n’y a pas à chercher très loin pour trouver le pays que les Algériens cherchent à « terroriser », disent les médias.
Les Marocains n’ont pas de pétrole (ils ont beau chercher partout, ils n’en ont pas encore trouvé). Ils ne peut donc suivre leurs voisins dans cette escalade. Quand on sait que le pauvre ministre des Finances marocain, Fathallah Oualalou, peine à boucler son budget et à sortir une loi de finances de 2005 qui augure d’une année qui est loin d’être faste, on comprend tout le dépit des Marocains (classe politique, gouvernement et médias). C’est donc clair, le Maroc ne peut se permettre le luxe de rivaliser avec son voisin (décidément trop riche). Mais il a quand même trouvé le moyen (à moindre frais) de se protéger : il s’est mis sous l’aile protectrice de l’Otan. Depuis quelques temps, en effet, le Maroc se vante d’être un membre non-allié de cette organisation. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais l’Otan devrait protéger le Maroc en cas d’agression.
On est ainsi en pleine hystérie et on mesure toute la distance qui sépare les peuples du Maghreb (et du monde arabe) de leurs dirigeants. Le moindre sondage dans les deux pays maghrébins nous révélerait que les gens sont loin de nourrir les mêmes haines, d’avoir les mêmes opinions que leurs dirigeants. Quel folie pousse une oligarchie militaire à acheter des armes dans les lointaines Chine ou Russie pour un jour les pointer sur les frères de l’est. Quel folie encore pousse les Marocains à s’accrocher à des structures de fonctionnement du pouvoir archaïques qui entravent la démocratisation du pays. Un Maroc plus démocratique, plus respectueux des libertés serait moins exposé aux critiques internationales et surtout aux attaques du régime algérien, qui a peut-être plus de choses à se reprocher en matière de répression et de justice expéditive.
En attendant une solution miracle pour le problème du Sahara, la polémique par médias interposés bas son plein. Lundi 6 octobre, un journal algérien a publié une information selon laquelle un détachement de l’armée marocaine a été intercepté près de Tindouf, information aussitôt démentie par l’Etat-Major marocain. Selon l’Opinion, le vieux quotidien du parti de l’Istiqlal, l’Algérie «panique» et fait de la «provocation». La polémique est en train de virer au cirque. Tant mieux, ils finiront par nous faire rire. Avec un peu de chance, les militaires rangeront leurs armes (déjà lourdes à porter) et viendront aussi rigoler avec nous.

«Maroc-Polisario: Les négociations secrètes», par Karim Boukhari et Driss Ksikes, Telquel, n° 142, du 18 au 24 septembre 2004, p. 18-26.
«Maroc-Algérie: Je t’aime, moi non plus», par Driss Ksikes, Telquel, n° 144, du 2 au 8 octobre 2004, p. 26-28. www.telquel-online.com
Au secours, les Algériens achètent des armes! | Hicham Raji «Sahara: la lettre qui accuse», par Nadia Hachimi Alaoui, Omar Brousky et Ali Amar, Le Journal hebdomadaire, n° 175, du 25 septembre au 1er octobre 2004, p. 21-28.
«Maroc-Algérie: l’escalade», par par Omar Brousky, Le Journal hebdomadaire, n° 176, du 2 au 8 octobre 2004, p. 28-30. www.lejournal-hebdo.com
«Sahara: Alger met le paquet», par Omar Dahbi, Aujourd’hui le Maroc, n° 725, du 9 septembre 2004, p. 7.
«Prétoria s’aligne sur Alger», par Aziz Daki, Aujourd’hui le Maroc, n° 731, du 17 au 19 septembre 2004, p. 6.
«L’Algérie poursuit sa course à l’armement», par Aziz Daki, Aujourd’hui le Maroc, n° 738, du 28 septembre 2004, p. 7.
«Alger achète encore des armes», par Aziz Daki, Aujourd’hui le Maroc, n° 741, du 1er au 3 octobre 2004, p. 8. www.aujourdhui.ma
«Quel statut d’autonomie pour le Sahara?», par Chafik Laâbi, La Vie éco, n° 4282, du 1er au 7 octobre 2004, p. 41-44. www.lavieeco.com
«Alger prépare la guerre», Maroc-Hebdo International, n° 621, du 1er au 7 octobre 2004, p. 4-6. www.maroc-hebdo.com
«L’intox de la presse algérienne est «une preuve de la panique» d’Alger», L’Opinion, n° 14377, du 6 octobre 2004. www.lopinion.ma Hicham Raji
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