Quand le Nord se débrouille: contrebande et contrefaçon marocaine | Hicham Raji
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Hicham Raji   

 

Quand le Nord se débrouille: contrebande et contrefaçon marocaine | Hicham Raji
Grand Socco

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Comme la drogue, la contrebande a de beaux jours devant elle dans le Nord. Depuis l’indépendance, le commerce avec les enclaves espagnoles fait (sur-) vivre une grande part de la population du Rif et enrichit une mafia de contrebandiers et une armada de commerçants. Des petites bourgades se sont vite développées et grandies, de manière anarchique, à proximité des enclaves espagnoles de Ceuta (Fnideq) et Melilla (Nador), grâce aux grands marchés-relais qui s’y sont installés et qui écoulent les produits vers des marchés plus lointains (Tanger, Tétouan, Ksar El-Kébir), et d’autres encore plus loin encore, ceux de Casablanca, notamment: Derb Ghallef, bien sûr, mais aussi d’autres ensembles, comme cet espace qui porte bien son nom: souk Chamal (souk du Nord) et qui a envahi depuis quelques années tout un quartier de la Nouvelle Médina et continue encore à s’étendre en reconvertissant des maisons d’habitation, bannissant les habitants dans d’autres quartiers et cautionnant ainsi pour longtemps encore toute politique d’urbanisation rationnelle.
L’Etat agit encore moins que dans le cas de la drogue pour lutter contre la contrebande, car cette activité est moralement moins condamnable et fait vivre quand même (directement ou indirectement) beaucoup plus de gens. Si vous empruntez la route de Ceuta ou de Melilla, vous remarquerez sur les routes des femmes, des hommes, jeunes et moins jeunes, allant ou revenant de l’enclave espagnole, chargés de sacs. Ils passent le plus naturellement du monde par le poste de frontière, ou alors, ils empruntent les chemins escarpés des montagnes, pour échapper aux contrôles ou ne pas payer le droit de passage. On évalue le chiffre d’affaires de cette activité, qui constitue une grosse part de ce qu’on appelle l’économie informelle, à autant, sinon plus que celui de la drogue. Le démantèlement des barrières douanières, les accords de libre-échange, les projets ambitieux du développement du Nord sont autant de moyens destinés à détourner le peuple du Nord, à plus ou moins brève échéance, de la contrebande.
A Tanger, on trouve beaucoup de produits de contrebande sur les grands marchés traditionnels de la ville : le Petit Socco, dans l’enceinte de la Médina, le Grand Socco, devant les remparts de la vieille ville, le souk Tahti, dans la ville moderne. Mais il y a un autre phénomène frappant à Tanger. Comme la ville est depuis quelques décennies spécialisée dans la production textile, surtout pour l’exportation, à cause de la proximité de l’Europe, elle a acquis la réputation de grand marché de la contrefaçon. Chose qui est, somme toute, assez conforme à son image de ville trouble et interlope. Encore plus qu’à Casablanca, on y trouve à bon marché, des imitations de grandes marques de vêtements, de chaussures de sport, etc. Les commerçants poussent le raffinement jusqu’à vous proposer trois ou quatre variantes d’un même modèle d’espadrilles, par exemple : de l’imitation très bas de gamme, à 100 dirhams au modèle original, disponible aussi, et vendu à 1.500 dirhams. Le critère de fixation du prix étant l’habileté de l’imitateur et le plus ou moins grand aboutissement de son «œuvre». A Casablanca et à Rabat, où on se targue d’être plus dans le vent et de s’habiller à la mode, on concède que les Tangérois s’habillent bien (quand ils en ont l’envie, les moyens et le goût). On comprend aisément pourquoi.

 

Hicham Raji


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