Coupe du monde 2010 : déception et rancoeurs | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  Coupe du monde 2010 : déception et rancoeurs | Hicham Raji Jusqu’au 15 mai, on ne parlait au Maroc que du mondial. Ce fameux samedi au matin, tous les espoirs se sont évanouis. Devant les télés qui transmettaient en direct le verdict de la FIFA à Zurich, les gens étaient incrédules, tellement ils avaient cru aux chances du Maroc.
Il y a quelques mois encore, ce n’étaient pas du tout le cas. Avec l’annonce du début de préparation du dossier de candidature, les gens étaient plutôt sceptiques. Et ils avaient bien raison. Non seulement parce que le Maroc avait derrière lui l’expérience de trois candidatures infructueuses (1988, 1992, 2006), mais surtout parce que le sens commun suggérait que le pays n’était pas encore prêt à accueillir un événement de cette importance. On disait notamment que depuis le temps qu’on présentait la candidature (20 ans), on a eu largement le loisir de préparer les infrastructures nécessaires, sans avoir à présenter à chaque fois des projets herculéens de construction des stades ou d’autres investissements (routes, structures d’accueil…).
Mais à mesure que la date du vote de la FIFA approchait, on commençait à y croire: le Maroc présentait finalement un dossier bien ficelé, il a même donné les garanties nécessaires pour le financement des infrastructures dans les délais. L’opinion publique commençait à s’intéresser au projet, plus par chauvinisme que par réelle adhésion. Même la presse, sceptique au début, commençait à faire la promotion de l’événement, mais non sans quelques critiques, notamment de l’ampleur donnée à l’événement par l’Etat, comme dans cet éditorial de Telquel à la veuille du 15 mai : « est-ce normal que l’organisation d’un mondial soit le seul projet de société offert à ce pays?»
Pour montrer que le projet d’organisation de la manifestation était celui de tout un peuple, les responsables ont déplacé une délégation comprenant le staff de l’organisation, des journalistes et près de 300 personnes, choisies parmi les acteurs (actuels ou à la retraite) de la vie culturelle, sportive, économique… officielle. Beaucoup croyaient à la candidature marocaine, surtout qu’elle a réussi à gagner l’appui de la France et de l’Espagne. La présentation du projet fut appuyée par des personnalités qui ont fait le déplacement comme le Président du Sénégal, M. Wade, ou l’ancien Premier ministre espagnol, Felipe Gonzales. Des messages diffusés de Zinedine Zidane et d’Isabelle Adjani ont semblé faire fortement pencher la balance du côté marocain. C’était compter sans la forte personnalité et le prestige de Nelson Mandela. Puisque le football et le sport, en général, sont de plus en plus fortement influencés par le pouvoir de l’argent, la politique et l’idéologie, il semble que lors de l’attribution de l’organisation de la coupe du monde 2010, deux conceptions se soient affrontées. Celle défendue clairement par le Maroc, à travers les déclarations explicites de Felipe Gonzales et Isabelle Adjani et qui préconisait d’octroyer l’organisation de la grande manifestation au Maroc, un pays arabe et africain. Dans la conjoncture actuelle, dominée par le terrorisme des extrémistes islamistes et le repli identitaire, organiser la coupe dans un pays arabe contribuerait à rapprocher les peuples et à vider de son sens la logique de confrontation des civilisations. Encore une fois, le sport est invoqué comme remède miracle et ultime contre les maux que répandent la politique et l’idéologie.
L’autre thèse est celle défendue par Joseph S. Blatter, l’Allemagne et les anglo-saxons, en général, et qui veut qu’on accorde la coupe 2010 à l’Afrique du Sud, pays qui possède déjà les infrastructures nécessaires pour organiser la manifestation, mais aussi parce que la patrie de Mandela constitue un modèle de démocratie et de liberté pour l’Afrique. L’argument ne manque pas de valeur, puisque le Maroc, malgré les avancées démocratiques dans plusieurs domaines, ne donne pas l’air de changer beaucoup. Dans un article du Guardian publié à la veille du vote à Zurich, commenté dans l’éditorial du 15 mai du Journal hebdomadaire, le journaliste fustige violemment le pouvoir marocain et remet en mémoire un rapport d’Amnesty international qui accuse le Maroc de pratiquer la torture. L’article peut être considéré comme excessivement violent, surtout dans le contexte de la candidature à la coupe du monde, mais on ne peut s’empêcher de penser que le Maroc aurait pu ne pas de prêter ainsi le flanc à la critique, n’avoir rien à se reprocher, s’il avait réformé sa justice, s’il était plus à cheval sur le respect des droits de l’Homme. Symboliquement, lors de la cérémonie de présentation des projets à la FIFA, on ne pouvait manquer de relever la présence dans la délégation marocaine de M. Hosni Benslimane, général de gendarmerie et président indéboulonnable de la Fédération marocaine de football, qui contraste avec la présence de trois prix Nobel de la paix pour soutenir le dossier sud-africain.
D’un autre côté, la réunion de Zurich a offert un nouveau spectacle du désastre qui traverse le monde arabe: sur 5 candidatures africaines, il y avait quatre candidatures arabes (Maroc, Tunisie, Libye et Egypte). Une situation ridicule qui n’a pas pu échapper aux observateurs. Il n’est pas étonnant que les pays arabes n’arrivent même plus à se réunir dans le cadre de ce qu’ils appellent la Ligue arabe, pour discuter de problèmes autrement plus sérieux, quand ils ne peuvent même pas se concerter afin de présenter un candidat unique pour l’organisation de la coupe du monde. La déception fut grande lorsque dans la matinée du 15 mai, M. Blatter a annoncé que finalement le vote de la FIFA avait désigné l’Afrique du Sud comme premier organisateur de la coupe du monde en Afrique par 14 voix contre 10 pour le Maroc. La presse marocaine s’est fendue en commentaires virulents contre le Président de la FIFA et sa partialité flagrante. Avec ses fédérations affiliées (plus nombreuses que les Etats qui siègent aux Nations unies), la FIFA est en passe d’acquérir plus de pouvoir et de prestige que l’ONU. Mais elle fonctionne surtout comme une multinationale. Depuis longtemps déjà le sport est la proie des idéologies, de la politique et de l’argent. Aujourd’hui la FIFA illustre bien ce que devient le sport à l’ombre de la mondialisation libérale.
Si le pays de Mandela était le candidat préféré de Blatter, on aurait pu lui attribuer directement la coupe 2010 et épargner au monde la mascarade de compétition et du vote de Zurich. Certains membres de la délégation marocaine, pleins de rancœur, ont même suggéré que puisque nous avions aussi notre Mandela, Abraham Serfaty, nous aurions pu aussi l’arborer à Zurich. Mais il est sûr que Serfaty ne se serait pas prêté à ce jeu, et c’est là toute la différence avec le «Mandela» de l’Afrique du Sud: Serfaty aurait estimé que le Maroc d’aujourd’hui n’est pas très différent de celui où il fut jugé et emprisonné. Il aurait été en tout cas mal à l’aise dans une délégation encadrée par un baron de l’industrie makhzénien (le président du comité d’organisation, M. Kettani) et un général de gendarmerie.
Malgré la déception, les responsables marocains ont déclaré que les projets élaborés dans la perspective de l’organisation du mondial (stades, infrastructures routières et hôtelières, etc.) seraient maintenus dans la perspective de l’horizon 2010. C’est honnête et l’avenir nous apprendra s’ils ne se perdront pas en chemin, comme beaucoup d’autres avant. Mais ne serait-il pas plus urgent de s’occuper d’autre chose que de sport ? Plutôt que de construire des arènes pour ces gladiateurs des temps modernes, ne serait-il pas plus judicieux de s’attaquer à l’analphabétisme, aux bidonvilles et au désenclavement des campagnes?
«Au-delà du mondial: cherche rêve désespérément», Editorial, par Ahmed Réda Benchemsi, p.4.
«Maroc 2010: Est-ce encore possible?», par Réda Allali et Driss Bennani, p.6-9.
Telquel, n°126, du 8 au 14 mai 2004. www.telquel-online.com
«Enquête: La face cachée de Blatter: un dictateur à l’ancienne», par Réda Allali, p. 20-21.
«Reportage: La nuit où tout a basculé», par Driss Bennani, p. 22-24.
Telquel, n° 128, du 22 au 28 mai 2004. www.telquel-online.com
Edito, par Aboubakr Jamaï, le Journal hebdomadaire, n° 160, du 15 au 21 mai 2004, p. 3. www.lejournal-hebdo.com
Dossier: Comment la coupe nous a échappé, par Younès Alami et Amine Rahmouni, le Journal hebdomadaire, n° 161, du 22 au 28 mai 2004, p. 8-11. www.lejournal-hebdo.com
Hicham Raji
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