Allah super Star, une performance littéraire «détonante». | babelmed
Allah super Star, une performance littéraire «détonante». Imprimer
babelmed   
  Allah super Star, une performance littéraire «détonante». | babelmed «Finalement ma connerie c’est ça, moi j’ai trop brouillé les pistes dans mon stand up, je leur ai tout déversé d’un seul coup sur leurs gueules enfarinées...», confie Kamel Léon Hassani, à la fin du roman Allah Super Star, signé Y. B.

Tardive auto-critique, peu avant de se faire sauter, ceinturé de dynamite, sur la scène d’un Olympia gonflé comme une outre par la grande kermesse audimateuse de la «téloche» et du «biz».

Tragique et grinçant finale que l’on ne croit qu’à moitié tant cet étrange roman de formation ne cesse d’accumuler ironie extrême et renversement de situation tout au long des tribulations d’un jeune franco-magrébin de 19 ans (père algérien, mère charentaise) habitant à Ivry.

Mais si Kamel a trop brouillé les pistes, que dire de son créateur, c’est à dire l’auteur, qui sur un peu plus de 250 pages, nous ballade, nous entourloupe, nous intrigue, nous dégoûte, nous amuse, nous attendrit, nous choque, bref se joue de nous, et des clichés et préjugés qui plânent sur tout ce qui est arabo-musulman, en ou hors de France.

Tout comme le héros zonard de son récit, le narrateur-auteur est un vrai « Kaméléon », capable de se métamorphoser en critique littéraire tantôt de gauche, tantôt de droite, de se faufiler sous la peau d’un Ardisson, d’un Delarue ou d’une Claire Chazal, de rédiger une critique du Canard enchaîné, un rapport de police, une affiche publicitaire, une brève de l’AFP.

Et ce n’est pas seulement à Céline que le personnage du journaliste littéraire de ce récit devrait faire faire allusion lorsqu’il évoque le langage de Kamel imprégné de provocations «francophobes, judéophobes et islamophobes» à la parfaite mesure du langage hard des banlieues qui échappe au rouleau compresseur du politicaly correct.

Il y a aussi dans l’écriture de Y. B. une filiation qui nous ramène, malgré les apparences, aux périgrinations littéraires d’un Queneau ou d’un Vian. Même érudition planquée derrière ces torsions infligées à la syntaxe, même entrave à la langue de «Chateaubriand», même irrespect, même «malmenage», même désespoir...

Que dire aussi de ce pied de nez circulaire: les initiales de Y.B., l’auteur de ce roman, correspondent à celles du personnage du journaliste du Canard Enchaîné, que Kamel transforme en Yoram Benzona («fils de pute en hébreu»).

Virtuose de la mise en abyme, magicien du calembour et du mot valise, grand navigateur des registres de langues, technicien du code, Y. B. est aussi un connaisseur hors pair des rouages de la communication, et de tous les replis d’un univers hybride où se mêle l’héritage des pères fondateurs de l’anticolonialisme (Franz Fanon, surtout) à l’invective des imams de banlieue (celui du récit, c’est le cheik Morpheus comme dans Matrix), le tout sur fond d’impérialisme médiatique et d’emprise culturelle des «z’ta zunis».

Impérialisme médiatique, c’est précisément de cela qu’il s’agit et le jeune Kamel, tout aliéné au regard de l’Autre qu’il est, a bien compris que pour se faire une place au soleil, il va devoir se faire une place sur la scène médiatique, se tailler un costard de «chez show biz» sur mesure, et jouer du coude pour se fabriquer une image.

Ayant choisi de devenir comique, le sujet est tout trouvé, il va aller chercher son inspiration à sa porte. Ce serait l’histoire d’un beur qui aurait du mal à trouver ses repères, qui n’aurait pas son intellectuel de service (comme le Franz Fanon de ses amis black) pour mettre du sens à son existence et de l’ordre à sa critique politique, alors il se la jouerait déstructurée et irait chatouiller la sensibilité du «cèfran de souche ».

Ainsi, à force de jeu dans le jeu, de grincements en enfilade, la chape de plomb de l’amnésie post-coloniale française finit par se lézarder ; les mots se frayent une issue pour dire les contradictions d’un pays qui oscille dangeureusement entre asile et exclusion, ne sait pas intégrer ces drôles d’immigrés, ceux de la deuxième ou troisième génération nés sur ses terres et échoués dans d’improbables banlieues au communautarisme convulsif. Bref, des «intrangers» comme dirait Kamel en expliquant son néologisme: «ça veut juste dire que tu es étranger dans ton propre pays, mais me demande pas si le pays en question c’est l’Algérie ou la France».

On parle beaucoup en France et en Europe de terrorisme, de fanatisme et d’extrêmisme, toujours dans un périmètre très codifié dont sont en principe exclus certains registres comme l’ironie ou la dérision. On sera donc reconnaissant à Y.B de s’être saisi de la fiction et de l’écriture pour nous faire pénétrer dans l’imaginaire désespéré, provocateur et rieur d’un jeune adulte condamné au déni d’identité. Allah super Star, une performance littéraire «détonante». | babelmed Extraits d’un provocateur tout «zazimut»
…Claude il était content vu qu’on parlait de moi et c’est l’essentiel, et dans le lot tu as ceux qui disent que j’ai pompé le «populisme» des Guignols, notamment une flipette qui signe YB un billet dans le Canard Enchaîné, ça s’appelle le coin-coin de variétés», le Bisounours il écrit «Kamel Léon secrète clandestinement de la francophobie sous couvert d’un double discours sournois, mêlant confusément postulats islamiques à des blasphèmes à l’emporte-pièce, les tartes à la crème antisémites aux invectives islamophobes, procédé qui se révèle autant schizophrénique qu’indigeste, en tout cas propre à brouiller toute lecture et à piéger tout approche critique. Ce « Stand up du caméléon» garde toutefois d’indéniables qualités anxiogènes, en ce sens qu’il est symptomatique du malaise des banlieues, en particulier d’Evry, puisque Kamel Hassani en est le fruit amer, une grenade, en l’occurrence.

…les Françouses ils ont pas encore avalé leur pastille Vichy alors l’Algérie par-dessus ça les fait gerber, vu que «rouge sur blanc, tout fout le camp » comme il dit toujours mon prote après avoir gerbé justement. Je veux dire que leur vrai problème planqué derrière leur inconscient c’est l’Algérie en vérité, et l’Algérie française c’est ici et maintenant, vu qu’on a fait de la culture biologique avec des cellules souches d’immigrés dans des couveuses de banlieues où le thermostat tellement il est niqué à la base que c’est plus des couveuses c’est des cocottes minutes, et quand tu t’amuses à cloner la déculturation je te dis pas comment après tu en bouffes du mutant en bas âge prêt à l’usage,…


Y. B., Allah superstar, Grasset, Paris 2003 Nathalie Galesne
mots-clés: