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  Europe-Turquie | babelmed L’harmonisation avec l'Europe est-elle en bonne voie?
Les Turcs dans leur grande majorité, veulent sincèrement intégrer l'Union européenne; il n’y a pas de doute là-dessus. Toute la presse se retrouve sur ce constat. En effet, on n'entend pas tellement de fausse note dans la classe politique et encore moins dans la société civile qui y est très favorable. Mais quel chemin suivre sur la route européenne? Les autres membres veulent-ils vraiment que la Turquie, pays jeune, démocratie musulmane et laïque ayant une riche histoire pleine de bataille et de conquête, entre dans leur union? Comment convaincre, voilà maintenant 25 pays (alors qu’il y 40 ans, au moment de l’acte de candidature turque, ils n’étaient que 6) de s'élargir vers le sud-est, c'est-à-dire vers une autre culture et surtout vers une autre religion? Les trains de mesures pour harmoniser la législation se poursuivent par paquets de lois soumis au parlement à un rythme effréné. Les députés ont déjà approuvé sept de ces paquets-là… La bonne volonté du pouvoir ne fait pas de doute, mais l'application des nouvelles dispositions juridiques, n'est pas forcément effective dès la publication des décrets correspondants. L'administration manque de personnels qualifiés, souligne Mine G. Kırıkkanat dans sa chronique publiée le 1er novembre dans le quotidien Radikal. Il y a de la pagaille dans l'administration. Les mesures d'harmonisation et leurs applications sur le terrain font deux, écrit-elle, en citant plusieurs exemples, dont celui des tribunaux pour enfants qui viennent d'être engorgés par le transfert, d’un seul coup, de 40 mille dossiers d'adolescents entre 15 et 18 ans, du fait du relèvement de la limite d'âge par nécessité d'adaptation aux pratiques européennes. Non seulement il n'y a pas suffisamment de juges, mais l'administration manque également de psychologues et de pédagogues, indispensables au bon fonctionnement de ces tribunaux, remarque-t-elle. D'autres articles font état de fonctionnaires qui freinent sciemment l'application des nouvelles lois (parmi lesquelles l'enseignement et l'utilisation de la langue kurde) par paresse, par conservatisme ou pire, par mauvaise foi. Les droits de l'homme existent de plus en plus sur le papier; mais sur le terrain, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, concluent les observateurs. Europe-Turquie | babelmed Le chemin de l'Union Européenne passerait-il par Nicosie?
La tension monte par conséquent, à chaque rapport établit par les experts de Bruxelles, concernant l'état d'avancement des réformes entreprises en Turquie. Les pressions deviennent parfois si insistantes que certains commentateurs croient y voir une atteinte à la souveraineté nationale, notamment en matière de politique étrangère.

Les derniers rapports de l'UE, publié début novembre, puis début décembre juste avant le sommet de Bruxelles, font ouvertement allusion à la résolution de la crise chypriote comme condition préalable de l'ouverture des négociations d'adhésion. Par ailleurs, Gunther Verheugen, le commissaire européen à l'Elargissement est très clair dans ses déclarations: nous ne reconnaissons pas la République turque de Chypre Nord (RTCN), mais une victoire de l'opposition lors des élections législatives du 14 décembre, peut contribuer au processus de paix et à une solution.

Les chroniqueurs des pages étrangères font état de sérieuses réticences de la diplomatie turque sur ce sujet. Pourquoi vouloir à tout prix mettre comme condition préalable à la proposition d’une date définitive pour les négociations de l’intégration de la Turquie, la résolution du problème chypriote? se demandent-ils. Et si l'on inversait l'approche de Bruxelles? Devenue membre à part entière de l’UE, la Turquie ne sera-t-elle pas bel et bien contrainte d’accepter une solution fédérale plus ou moins proche du plan Annan? C’est ce que souhaite d’ailleurs une majorité de chypriotes turcs…

Quant au ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, il évoque, lui, une réelle crainte: le scénario catastrophe serait d’avoir fait des concessions inacceptables sur Chypre en vue d’accélérer l’adhésion de la Turquie et d’essuyer néanmoins un refus de la part des pays de l’Europe unie… dit-il. Le ministre Gül aura un autre sujet de mécontentement, le 12 décembre, au sommet de Bruxelles des chefs d’Etat et de gouvernements de l’Europe des 25. La proposition de déclaration commune fait en effet référence, pour la première fois, «aux droits culturels dans le sud-est du pays», en demandant au Gouvernement turc des avancés notables sur ce sujet, tout en le félicitant et l’encourageant sur la voie positive des réformes déjà réalisées. Pour la diplomatie turque, il s’agit là d’un fâcheux précédent. En effet, Il n’était question jusqu’à présent que des droits de l’homme en général, sans aller nommer précisément la région où ils seraient les plus bafoués...

Chypre se prepare a des elections cruciales…
Plus la date des élections législatives du 14 décembre se rapproche, plus la tension monte dans la République turque de Chypre Nord (RTCN), Etat reconnu par la seule Turquie dont l'intervention militaire, en 1974, a dessiné les frontières actuelles.
L'enjeu est important. Les efforts de l'ONU (plan de Kofi Annan) pour trouver une solution, se sont soldés ce printemps, par un échec. La partie grecque du sud de l'île est le seul Etat chypriote internationalement reconnu; elle intégrera définitivement l'UE le 1er mai 2004. Justement, l'UE accroît sa pression sur la Turquie pour un règlement rapide de ce conflit qui s'est enlisé depuis bientôt trente ans…
Le vieux renard de la politique, Rauf Denktaş, président de la RTCN, ne lâche pas prise. Une bonne partie de la presse turque lui reproche sa rigidité, en énumérant les avantages du plan présenté par Kofi Annan dont l’échec aurait fait plus plaisir à la communauté grecque de l’île, qui avait acceptée, selon certains éditorialistes, plus de concessions que celles refusées par Denktaş.

Lors des derniers meetings électoraux, CTP (Cumhuriyetçi Türk Partisi - Parti républicain turc) de Mehmet Ali Talat qui mène l’opposition contre l’UBP (Ulusal Birlik Partisi - Parti de l’union nationale) de Rauf Denktaş, a réuni trois à quatre fois plus de monde, notent les correspondants des journaux turcs. Les partisans de CTP sont pour l’intégration de Chypre, tout entier, à l’UE en mai prochain via le plan Annan, qui visait justement, la réunification de l’île.

Le 16 décembre, si le résultat des urnes est favorable aux adversaires de Rauf Denktaş, l’espoir de réactiver les négociations naîtra. Certains observateurs notent que le gouvernement turc préférerait la victoire de l’UBP et la reconduction de la coalition au pouvoir actuellement. Pourtant, deux jours avant les élections chypriotes, RTE déclare depuis Bruxelles que pour trouver une solution, il serait prêt à renégocier le plan Annan…
Mais il est déjà trop tard pour que les chypriotes turcs puissent devenir citoyens européens à part entière le 1er mai 2004. Même si l’opposition gagne, il ne reste pas suffisamment de temps. Les dés sont jetés… écrivent les plus pessimistes.

Erdogan se fache contre l'Europe a propos de Chypre…
Le 3 décembre, lors du 19ème Congrès ordinaire de la puissante organisation syndicale Türk-İş, le Premier ministre souligne que l'objectif de son pays est d'intégrer l'UE dans les plus brefs délais et il ajoute: Nous nous battrons jusqu'au bout. Nous réussirons, ou nous ne réussirons pas. Cela ne sera pas la fin du Monde. Le plus important est d’élever le niveau de vie de nos concitoyens. Si les critères de Copenhague ne s'appliquent pas, nous continuerons d'avancer avec les critères d'Ankara!…
A propos de Chypre il déclare: Ils sont obligés d'accepter le principe de deux langues, de deux religions et de deux états. S'ils ne l'acceptent pas, qu'ils fassent ce qui leur chante. Nous aussi, nous ferons ce qui nous chante. C'est aussi simple que cela. Que l'on ne nous demande pas de faire des concessions unilatérales!…

On ne peut être plus clair… Est-ce un excès de langage dû à la tension des dernières semaines et les accusations d'avoir été, du moins dans le passé, proche de certaines organisations islamistes qui sont devenues depuis illégales en s’alliant à des groupes qui versent dans la violence aveugle, ou bien, s'agit-il d'un véritable durcissement de la politique étrangère?

En fait, ces propos sans doute faussement polémiques, sont plus destinés à l'opinion publique nationale turque qu'aux chancelleries étrangères. En effet, quelques jours plus tard, dans une interview qu'il a donné au quotidien britannique The Times, et repris par les journaux turcs le 8 décembre 2003, RTE se montre beaucoup plus diplomate et réaffirme la volonté dure comme le fer, d'une Turquie prête à intégrer l'UE et œuvrer pour la recherche d’une solution satisfaisante pour les deux communautés chypriotes. Le Premier ministre turc précise que …pour une Europe plus forte et aussi une Turquie encore plus forte, il est essentiel que l’UE fixe la date du début des négociations d’adhésion définitive en décembre 2004.
RTE qui est en campagne permanent pour l’intégration européenne, multiplie d’ailleurs les entretiens accordés aux plus grands journaux européens, à la veille du sommet de Bruxelles.

Les mois à venir seront riches en indices qui permettront de mieux cerner le vrai visage de la politique menée par l'AKP, parti conservateur «démocrate musulman» du Premier ministre qui s'appuie à l'Assemblée nationale sur une confortable majorité de deux tiers, depuis déjà plus d’un an. L’année 2004 sera également une année charnière, certainement difficile et imprévisible, sur le chemin de l’intégration européenne. Mehmet Basutçu
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