Le semi-ramadan d’Istanbul  | Florence Ollivry
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Florence Ollivry   
A l’heure de l’iftar, point de rupture…
Le semi-ramadan d’Istanbul  | Florence OllivryA l’embarcadère d’Eminönü, pendant l’iftar, les bateaux continuent leurs va et vient entre les rives européennes et asiatiques de la ville, aucune interruption, aucune rupture palpable à l’heure de la «rupture» du jeûne. La ville évolue à un rythme indolent et tranquille. D’elle émane quelque chose de la douceur des villes en bord de mer.

Sur la longue avenue Istiklal, la foule déambule nonchalamment, légèrement vêtue, s’arrêtant parfois pour chiner chez Zara ou Benetton ou pour déguster un cornet de glace. Dans les rues adjacentes, les bars branchés réservent un bon accueil à cette jeunesse stambouliote, épicurienne et libre de vivre comme elle l’entend. Vers 20h30, le chant du muezzin annonçant la rupture du jeûne est couvert par la rumeur de la foule. La rue ne désemplit pas, aucune hâte pour gagner tel ou tel restaurant afin d’y célébrer l’iftar. Dans cette Turquie, où, à la faveur des réformes menées par Mustafa Kémal, l’alphabet latin a été adopté en 1928 et la référence à l'islam comme religion officielle supprimée de la Constitution, où, dès 1934, les femmes ont obtenu le droit de vote et où, depuis 1935, le dimanche a été déclaré jour de congé hebdomadaire en remplacement du vendredi, la laïcité est une réalité, et dans certains quartiers d’Istanbul, aucun signe ne permet de distinguer le mois de ramadan des autres mois.

Un air de fête
Le semi-ramadan d’Istanbul  | Florence OllivryAlors que le wahhabisme a souvent fait du ramadan un mois de cendre, l’Islam turc en a fait un mois de fête. Le soir, sur la grande allée de Sultan Ahmet, des centaines de familles flânent dans une ambiance festive. Un genre de «marché de l’artisanat» a été installé, ainsi que des tables de pique-nique en bois sur lesquelles les familles peuvent prendre leur iftar. Des concerts de musique traditionnelle, des spectacles pour enfants, des acrobates, des hommes montés sur des échasses, des «géants», des marchands de barbe à papa, de glace, d’épis de maïs, distraient les passants.
On croise même des Ramazan Davulcusu, ces joueurs de tambour qui, vers 3h du matin, parcourent les rues et réveillent les fidèles en battant des rythmes variés pour les inviter à prendre leur petit déjeuner (Sahur) avant l’aube. Le premier soir du ramadan ils chantent un «mâni», un court poème de quatre vers, qui salue le mois de Ramadan, «onbir ayin sultani», ce mois qui est une «princesse» au regard des onze autres mois du calendrier lunaire. A la fin du mois, les joueurs de tambour viennent sonner aux portes des habitants du quartier pour demander leur salaire.

Chacun, en son âme et conscience…
Cette année le jeûne de ramadan ayant lieu au mois d’août, il est particulièrement long et difficile. Supporter la chaleur sans boire une goutte d’eau est une rude et longue épreuve. Après le Sahur, pris vers 3h du matin, le croyant devra jeûner jusqu’à 20h30 environ, soit 17h30 de jeûne. C’est pourquoi, étant donnée la durée du jeûne, certains ont choisi cette année de ne pas jeûner.
Dinçer, contrôleur des finances dans une entreprise turque, après avoir essayé de tenir pendant les deux premiers jours, a décidé de ne plus jeûner, car il était trop fatigué et ne parvenait pas à être suffisamment productif au travail. Dans un pays où la croissance économique a été de 11 % pour le 1er trimestre de 2011, le rythme de travail est soutenu. Pas question de ralentir la cadence pendant le ramadan. Entre tradition et modernité, les habitants d’Istanbul composent avec les contraintes économiques d’une part et leurs convictions religieuses d’autre part.

Ender Y. a 24 ans. Son père, un kémaliste convaincu, ne jeûne pas, mais, comme beaucoup d’hommes du pays, cesse de boire de l’alcool pendant le ramadan. Sa mère, quant à elle, pratique le jeûne du ramadan. Ender, lui, a jeûné de 8 ans à 16 ans. Puis, lorsqu’il est entré au lycée, le baccalauréat se profilant, sa mère lui a dit que les études étaient en elles-mêmes comme une prière, que Dieu serait content de le voir étudier avec application, et que cela était aussi important que le jeûne. Depuis l’âge de 16 ans, Ender a cessé de jeûner et considère que chacun est libre de décider en son âme et conscience de jeûner ou non.

De très louables pâtissiers

Ziad C. gère une pâtisserie dans le quartier d’Eminönü. Lui-même, et l’ensemble de ses employés, jeûnent. Ils sont particulièrement méritants car d’exquises effluves leur passent sous le nez tout le jour….Pendant le Ramadan, ils préparent notamment la Güllaç (feuilles de riz, lait et eau de rose), ainsi que des beignets frits appelés «lokma» et « tulumba », des kazandibî et le tavukgöğsü…Mais si le mois de ramadan est difficile pour les pâtissiers en raison du jeûne, c’est par ailleurs un mois béni pour ces artisans du sucre… En effet, le chiffre d’affaire mensuel double et parfois triple, culminant lors de la fête du sucre «Şeker Bayramı», qui vient clore le mois de ramadan.
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A l’école de la tolérance

Ziad C. nous confie aussi que pendant ce mois de ramadan, son voisin juif cesse de venir prendre le café dans sa pâtisserie, car il a la délicatesse d’éviter de boire devant quelqu’un qui jeûne afin de ne pas le tenter. D’autres politesses ont cours entre les différentes communautés de la ville: dans le quartier de Kuzguncuk, un iftar est organisé par la synagogue à l’intention des voisins musulmans. Quant à l’évêque grec orthodoxe, le patriarche Bartholomaios Ier, il est invité chaque année par «Diyanet» (le conseil du culte musulman) pour le partage d’un iftar.

La tolérance est également une réalité entre musulmans pratiquants et non pratiquants. A la terrasse d’un café de Sultanahmet, quelques hommes discutent, sans boire ni fumer. Un nouveau venu s’installe près d’eux, commande un café, allume une cigarette. Les autres lui souhaitent la bienvenue. Aucun reproche. Chacun est libre de jeûner ou non. Istanbul rassemble des habitants de toute la Turquie, venus avec leurs traditions, leurs identités, leurs pratiques ou leur laïcité….Les habitants ont appris à se respecter, à coexister: ceux qui jeûnent tolèrent ceux qui ne jeûnent pas. Et réciproquement.


Florence Ollivry
(31/08/2011)


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