Omer Kavur: talent confirmé sous les feux des festivals | babelmed
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Ömer Kavur
Ömer Kavur qui vient de triompher avec la Rencontre (Karşılaşma, 2003), son treizième long métrage en trente ans de carrière, est l’une des grandes figures du cinéma turc. Les œuvres de ce cinéaste qui appartient pratiquement à la même génération que Yılmaz Güney, se distinguent par leur richesse thématique et la singulière manière de l'auteur de placer l’individu au centre du récit.
Les personnages d’Ömer Kavur, l’un des rares à avoir régulièrement collaboré avec les meilleurs écrivains turcs, sont en effet à la quête d’eux-mêmes. Cette recherche existentialiste n'est pas forcément nombriliste; elle implique tous, dans l’infini espace du temps réapproprié. Justement, la notion du temps, l'un des thèmes favoris du réalisateur, s'épanouit en autant de spirals inattendus, tout comme les rebondissements des histoires magistralement mises en scène.

L'interrogation métaphysique des héros d'Ömer Kavur se transforme souvent en des aventures intimes, mystérieuses, voire surréalistes, narrées dans le style des contes orientaux qui semblent délicieusement sans fin. En outre, une trame policière vient souvent agrémenter cette recherche désespérée que mènent les personnages au plus profond d'eux-mêmes. C'est également le cas de ce dernier opus, la Rencontre. Ömer Kavur amène son spectateur sur une petite île de la mer Egée, en compagnie d'un architecte qui y vient pour croiser le destin d'un autre, mystérieux homme d'affaire rencontré lors d'une séance de chimiothérapie dans un hôpital à Istanbul. Il trouvera sur cette île où les éoliennes murmurent sans cesse la monotonie de la vie insulaire, le cadavre de cet homme malade... Il y rencontrera également une belle femme, mère d'un adolescent énigmatique, qui a été une amie intime de l'homme assassiné...

La Rencontre vient de remporter au Festival national du film d'Antalya, lors de son quarantième édition tenue en octobre dernier, six prix décernés par le jury officiel, dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario. Il a également été plébiscité par les spectateurs d'Antalya qui lui ont donné attribué le Prix du public. Pourtant, la sortie commerciale de ce film, en début d'année, a été un relatif échec, du fait principalement des difficultés liées à la distribution des films nationaux. La Rencontre qui a également été en compétition au Festival de Montréal en août dernier avant de participer à une programmation spéciale composée de 9 films de 3 réalisateurs turcs au Festival International du Film de Toronto, est un exemple significatif du cinéma d'Ömer Kavur. La Rencontre est une œuvre de maturité, le plus réussi des derniers films de son auteur, bien qu'il ne puisse s’imposer devant les deux chef-d’œuvres de qui font l'unanimité des critiques: l'Hôtel de la mère Patrie (1986) et le Visage secret (1991)

Cineaste de l’indicible
Quelle place, ce réalisateur internationalement consacré, occupe dans le large éventail du cinéma turc ? Sans aucun doute, une place de premier plan.

Comment pourrait-on définir son cinéma ?
Il est difficile de résumer l’univers cinématographique d’Ömer Kavur en quelques lignes ou de se risquer à le qualifier par quelques adjectifs. Néanmoins, tentons de le faire:

Continuité, discrétion et profondeur du regard en quête permanente du mystère humain...
Curiosité intellectuelle qui se double, plus particulièrement dans ses premiers films, de réalisme poétique...
Vif intérêt pour le citadin, qu'il soit de la grande métropole ou de la petite ville. Attention affectueuse pour cet individu qui se débat au milieu des turbulences sociales, culturelles et économiques de son époque, subtil fil conducteur du récit...
Sensibilité profonde. Regard volontiers méditatif...
Engagement pour un cinéma, qu’il nomma à ses débuts, progressiste...
Engagement définitif pour un cinéma d’auteur...
Soucis esthétiques loin des pièges du maniérisme et des modes dominants...
Approche de plus en plus intériorisée des êtres tourmentés par d’obsédantes interrogations existentielles, en prise avec leurs propres mémoires...
Temps dilaté. Temps de réflexion. Lente maturation…
Ömer Kavur est décidément, le cinéaste de l'indicible par excellence.

Parcours exemplaire
Proche de la soixantaine, 14 films (y compris un moyen métrage) à son actif de cinéaste producteur, Ömer Kavur est l’une des principales figures du cinéma turc contemporain. Bien qu'il soit atypique, inclassable, personne ne peut nier qu’il a réussi à donner les meilleurs exemples des courants qui secouèrent le cinéma turc depuis le début des années quatre-vingt: film intimiste, film social, film d'art et essai...
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L’un des rares cinéastes de sa génération ayant eu une formation de cinéma digne de ce nom -de surcroît acquise à l’étranger, puisqu’il suit, dans les années 60, les cours du Conservatoire indépendant du cinéma français à Paris, avant de poursuivre ses études de l’histoire du cinéma sous la direction de Marc Ferro- Ömer Kavur flirte beaucoup avec la littérature et ne craint pas la collaboration avec les meilleurs écrivains du pays. Son premier film, Eminé couche toi-là (Yatık Emine, 1974) est déjà une adaptation littéraire. Il s’agit d’une nouvelle de même nom, pris dans le recueil intitulé Nouvelles du pays (Memleket Hikayeleri) de Refik Halit Karay, dont il écrira le scénario lui-même. Il se heurte à la censure dès ce premier pas: cette histoire qui a tout d’un fait divers sera refusé par la commission, tant son scénario comporte des éléments qui rappelleraient la situation tendue de l’époque. Il récidive en modifiant son texte : nouveau refus. Il demande alors l’aide d’un homme de théâtre, Turgut Özakman, qui réécrit ce scénario en arrondissant quelque peu les angles et grâce à sa notoriété -il est le Directeur général du théâtre au ministère- l’obstacle de la censure est franchi. Ce premier essai réussi que le cinéaste considère lui-même qu’après plus de vingt ans il n’a pas pris beaucoup de rides, ne donnera pas pour autant à Ömer Kavur de nouvelles possibilités de retourner sur les plateaux. Le cinéma qu’il souhaite faire ne s’inscrit nullement dans le genre de films populaires que les producteurs financent à tour de bras dans ces années prolifiques - entre 200 et 300 films par ans- qui voient même la montée des films érotiques de plus en plus nombreux.

Après quelques travaux alimentaires -films publicitaires et documentaires- Ömer Kavur décidera de devenir son propre producteur, seul possibilité pour faire le cinéma qu’il désire en toute liberté. Il garde toujours cette casquette d’auteur producteur indépendant, quand il passe derrière la caméra.

Résolument engagé, dès le départ, pour le cinéma d’auteur, Ömer Kavur ne refusera pas dans un premier temps de conjuguer son art avec les vents dominants de son époque, sans pour autant faire des concessions, ni sur le fond ni sur la forme. Les Gamins d’Istanbul (Yusuf ile Kenan, 1979), son second long métrage, est bien un exemple de ce que l’on appelait alors “cinéma progressiste” qui porte bien la signature d’un auteur certes encore débutant mais qui s’affirme avec force. Dans sa collaboration avec Onat Kutlar, homme de cinéma et de lettres, pour l’écriture de ce scénario, transparaît déjà la préférence pour la psychologie de l’individu au détriment d’une démonstration didactique, caractéristique des meilleurs films turcs de cette période. L’histoire de Yusuf et Kenan, de ces deux frères, jeunes gamins qui quittent leur Anatolie natale après l’assassinat du père pour cause de vendetta, est exemplaire de la vie des dizaines de milliers d’enfants qui tentent de survivre dans les bidonvilles d’Istanbul. Il s’agit d’un regard sensible et perspicace face aux réalités d’un pays et les dangers qui guettent les jeunes enfants repoussés en marge d’une société, devenant une proie facile, entre autres, pour des organisations politiques extrémistes qui recrutent.

La première moitié des années quatre-vingt est une période de transition très prolifique; Ömer Kavur signe cinq longs métrages entre 1981 et 1985. Toujours en collaboration avec des écrivains contemporains, il réalise des films populaires qui sont d’autant d’exercices de style. Il s’agit de variations sur des thèmes classiques comme l’amour difficile, sinon impossible, ou bien des road movie comme il les affectionne... Ah la belle Istanbul (Ah Güzel Istanbul, 1981) est adapté d’une nouvelle de Füruzan en collaboration avec l’auteur. Le film est un franc succès populaire, puis qu’il arrive en tête du box office. Pourtant ce n’est pas vraiment un film commercial, ni un film d’auteur aux accents personnels... Une histoire d’amour brisée (Kırık Bir Aşk Hikayesi, 1981) et Le Lac (Göl, 1982) sont les fruits d’un travail commun mené avec un autre écrivain, Selim Ileri. Puis vient le temps d’une collaboration avec un jeune scénariste, Barış Pirhasan, qui a un penchant indiscutable pour le cinéma d’art et essai; ils signeront deux films: Colin-Maillard(Körebe, 1984) et La Route désespérée (Amansız Yol, 1985).

Consecration internationale
Ömer Kavur ponctue ainsi sa recherche cinématographique. Il est désormais sûr de lui pour se consacrer entièrement à un cinéma plus personnel, intimiste, privilégiant des thèmes existentiels dans un style agréable et innovant, qui puise son inspiration jusque dans des formes narratives traditionnelles fort anciennes. C’est ainsi que L’Hôtel de la Mère Patrie (Anayurt Oteli, 1986) voit le jour. Comme d’habitude, c’est une adaptation littéraire: Ömer Kavur adapte lui-même ce roman écrit par Yusuf Atılgan : l’histoire désarmante, mélancolique et tragique de Zebercet, réceptionniste de jour et gardien de nuit d’un hôtel de province, touchera jusqu’au public du Lido où le film concourt pour le Lion d’or.

L’année suivante, c’est le tour des festivaliers cannois de découvrir ce cinéaste turc qui a déjà réalisé un autre film, de la même veine: le Voyage de nuit (Gece Yolculuğu, 1987) est une réflexion réussie sur la difficulté de créer d’un cinéaste. Pour la première fois le scénario ne s’inspire d’aucun texte littéraire existant et n’est pas le fruit d’une collaboration avec un écrivain. Il est signé par le réalisateur lui-même. Le sujet est dominé, la mise en scène maîtrisée...
Puis vient un relatif silence de quatre ans. Le temps nécessaire au cinéaste pour qu’il réalise son chef d’œuvre: le Visage secret (Gizli Yüz, 1991) qui va être son deuxième film à être sélectionné pour la compétition vénitienne.
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A la recherche d'un visage perdu, dans le temps enchante d'un conte oriental aux dimensions infinies...

Le Visage secret est une œuvre de maturité. Avec ce dixième long métrage, Ömer Kavur confirme la place importante qu'il occupe dans le cinéma turc contemporain, celle du plus talentueux cinéaste de cette génération qui apporta un nouveau souffle au cinéma d'auteur vers la fin des années soixante-dix.

Le réalisateur qui privilégie depuis l'Hôtel de la Mère Patrie les thèmes relatifs à la difficulté d'être et de communiquer, élargit avec le Visage secret les frontières de cette préoccupation majeure, en la plaçant dans l'espace intemporel d'un conte oriental. C'est un film qui, d'emblée, s'infiltre avec douceur dans l'esprit du spectateur; puis, secrète lentement un élixir qui nous enchante. "Le Visage secret" est le récit d'une recherche initiatique. Une recherche guidée et éclairée par le visage de la mystérieuse femme fugitive, secrètement aimée, admirée... Il s'agit en fait de la recherche de soi-même à travers les mille et un visages qui nous entourent. Ce film emprunte aux contes orientaux leur rythme doux, leur répétitivité joyeuse et leur magie envoûtante.

Une belle femme, grave et mystérieuse, part à la recherche d'un homme dont le visage s'évanouit sur de vielles photos. Un jeune photographe doit l'aider dans cette quête du passé, quête à la poursuite d'une identité nébuleuse et fuyante, impossible à fixer sur la pellicule... Cette aventure conduira le jeune homme dans une petite ville de l'Anatolie, où d'étroites ruelles s'enlacent pour mieux faire disparaître la trace de la femme poursuivie -la personne commanditaire étant devenue l'objet de sa commande- où les vieilles maisons cachent mal les secrets millénaires, où la tour de l'horloge indique une heure sans précision aucune, mais en phase avec l'espace multidimensionnel... De curieux personnages s'épanouissent alors dans l'infini de ce temps indéfini et ne se sentent pas du tout à l'étroit dans l'exiguïté des vieux murs... Pour le spectateur la salle obscure n'existe plus ! La magie du cinéma est de nouveau là, douce et profonde.

Le Visage secret a été le produit de la conjugaison de deux talents. Le scénario du film est basé sur une idée originale d'Orhan Pamuk, à l'époque jeune romancier très en vue dans les milieux littéraires turcs avant de se faire un nom international, justement, à partir des années 90. Le fait qu'un cinéaste et un écrivain, qui occupent chacun une place de tête dans leurs domaines collaborent étroitement, est en soi un événement rare et positif. Ömer Kavur confia dans un entretien (1), l'importance qu'il y attachait: "Les jeunes romanciers comme Orhan Pamuk peuvent apporter une nouvelle vie au cinéma turc. Je crois qu'il est très important pour nous cinéastes, de dialoguer et de travailler avec des hommes de lettres. D'ailleurs, je pense que si le cinéma turc connaît actuellement une grave crise financière, c'est que nous n'avons pas été capables d'attirer vers nous de nouveaux talents et mettre à profit la créativité d'autres artistes, notamment au niveau de l'écriture des scénarios. Je pense même, que certains cinéastes ont toujours eu peur d'une telle collaboration..."

Après le Visage secret Ömer Kavur poursuivit son aventure cinématographique dans la même direction, vers l'exploration de l'indicible et l'insondable. Après un moyen métrage, Rencontre (Buluşma,1995), il réalise d'abord la Tour de l'horloge (Saat Kulesi, 1997), puis Maison des anges (Melekler Evi, 2000) et enfin la Rencontre qui le remet de nouveau au devant de la scène du septième art turc.

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(1) "A Conversation with Ömer Kavur" in BalkanMédia, 4/1992,pages 9-11 Mehmet Basutçu
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