Revue de presse turque: octobre 2003 | babelmed
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Revue de presse turque: octobre 2003 | babelmed
La réception à l'Assemblée nationale avec les invitées portant le foulard
Avantages financiers contre concessions politiques?
En septembre dernier, toute la classe politique turque s’est préoccupée de l’annonce de la signature imminente, plusieurs fois reportée, d’un contrat de prêt de 8,5 milliards de dollars consenti à la Turquie par le gouvernement américain, à des conditions avantageuses. Avec un taux d’intérêt inférieur à 5% et des délais de remboursement souples, ce prêt doit constituer un vrai ballon d’oxygène pour l’économie du pays. Il servira, en partie, à rembourser immédiatement quelques lignes de crédit contractées à taux élevé; une goutte d'eau, en réalité, comparée à l’énorme dette qui vient de franchir la barre des 100 milliards de dollars. Cette rentrée d'argent, échelonnée et soumise à des conditions politiques et économiques, permettra surtout au gouvernement de RTE (1) de financer une partie du programme de relance de l’économie du pays.

La presse a fait choux gras de ce feuilleton financier. Quelles sont les réelles conditions, surtout politiques, de ce prêt? Quelles concessions le gouvernement a-t-il dû faire, notamment sur l’Irak, pour obtenir cet argent? Pourquoi la signature est-elle sans cesse repoussée? Les dossiers spéciaux s’ouvrent dans la presse. (2) Ils révèlent les dessous, tenus jusqu’alors secrets, de l’accord politique qui n’avait pas pu se traduire dans la réalité, à cause du refus du parlement turc, lors de sa séance historique du 1er mars 2003, de donner à son gouvernement l’autorisation d’envoyer des troupes turques faire la guerre en Irak aux côtés des forces américaines. L'administration Bush, de son côté, souhaitait faire transiter ses troupes par le territoire turc... Quel dommage! s’exclament certains, avant d’énumérer les pertes d’ordre politique et économique que le pays a ainsi subies. D’autres journalistes, moins nombreux, sont plus sceptiques et se demandent si ces "révélations" ne tombent pas à point nommé, au moment où le gouvernement s’apprête à signer un accord financier important, qui engagera le pays politiquement et stratégiquement vers une intervention directe en Irak, sans même attendre le feu vert de l’ONU. L’opposition accuse l'AKP de brader l’honneur et l’indépendance du pays, pour un chèque de 8,5 milliards de dollars! ...

Citoyens méfiants, militaires à l'aide
L’homme de la rue semble méfiant. Les plus sceptiques font remarquer que la main mise de quelques groupes sur les médias étouffent les critiques légitimes et les voix qui s’interrogent n'arrivent pas à se faire entendre. Les organes de presse que l’on qualifie de libéraux où de centre droit, seraient-ils acquis à la cause des islamistes modérés? A en croire les réactions des lecteurs sur les sites Internet des journaux, la question se pose de plus en plus et les accusations fusent. D'un autre côté, le patronat qui semble s’accommoder de ce gouvernement tout en gardant un oeil critique et vigilant, dévie quelque peu de sa ligne prudente, en annonçant son hostilité à une intervention militaire turque en Irak sans l’aval de l’ONU. Devant la réaction musclée de RTE, les représentants du grand patronat, fin diplomates, font élégamment marche arrière...

Les militaires, de leurs côtés, sont de plus en plus mal à l’aise. Le gouvernement a réussi, au nom de l’adaptation aux normes de l’UE, à réduire leur influence sur la politique du gouvernement. Par exemple, le Conseil de sécurité qui se réunissait tous les mois sous la présidence du chef de l'état, avec la participation du chef d'Etat-major, a vu la périodicité de ses réunions ordinaires, passer de un à deux mois. Concernant les négociations avec l’administration Bush au sujet de l’Irak, le chef des armées avoue ne pas être au courant des termes de l'accord. RTE de s’étonner alors, en signalant à la presse que les clauses de l'accord en question sont depuis plusieurs mois dans le domaine public, puisque accessibles sur le site Internet du gouvernement américain! Cet incident révèle le fossé qui se creuse entre le pouvoir civil et la haute hiérarchie militaire: le gouvernement n’aurait même pas jugé utile, depuis plusieurs mois, d’informer les militaires des négociations en cours avec les Américains. Pourtant ces tractations intéressent beaucoup l'Etat major, puisqu’il s’agit de définir les conditions de l’envoi des troupes en Irak. Il y a six mois, leur avis, voire leur décision dans ce genre de dossier, étaient incontournable…

Indépendance des milieux universitaires
La loi qui régit les universités, YÖK (Yüksek Öğretim Kurumu) doit être réformer. Sur le constat tout le monde est d'accord. Avec la croissance du nombre des universités, publiques comme privées, et l'augmentation du nombre de candidats (le bac n'ouvre plus, depuis longtemps, les portes des facultés; il faut obtenir un bon score à l'examen d'entrée des universités pour pouvoir choisir les meilleurs établissements; le secteur privé se base également sur cet examen pour recruter) l'éducation nationale doit s'adapter pour pouvoir aller de l'avant. Par contre, le contenu de la réforme suscite de violentes réactions de la part des universitaires. On reproche au gouvernement d"islamiser" en douce l'enseignement supérieur. L'enjeu est de taille. Il y va de laïcité (le foulard islamique est sujet à d’incessants débats) et de l'indépendance de l'éducation nationale. Le recteur de l'Université du 9 septembre, à Izmir, s'oppose à cette réforme en des termes plus durs et plus engagés que beaucoup de ses collègues. Devant la menace obscurantiste, il pousse sa verve et son attachement aux valeurs kémalistes assez loin, en affirmant, au détour d'une phrase: nous serons des nouveaux Kubilay s'il le faut". Il s'agit d'une allusion au soulèvement qui a eu lieu près d'Izmir quelques années après la proclamation de la République, orchestrée par des "islamistes" radicaux, nostalgiques de l'époque ottomane. Les insurgés assassinèrent alors un jeune officier, Kubilay, qui s'était opposé à leur mouvement, défendant corps et âme les valeurs kémalistes… La rébellion matée, Kubilay est devenu un héros national, symbole du don de soi pour la survie de la République. Face à cette allusion historique, RTE se fâche carrément et prononce des mots qui mettent de l'huile sur le feu. La résistance des recteurs ne faiblit pas et va aller jusqu'au boycott des réunions préparatoires de cette réforme qu'ils rejettent en bloc...

L'envoi des troupes en Irak...
Dans ce climat économiquement et politiquement détendu, le gouvernement n'éprouve pas trop de difficultés pour faire adopter au parlement l'autorisation d'envoyer des troupes en Irak, sans attendre une quelconque résolution de l'ONU. Les députés de la majorité qui s'étaient montrés réticents, voire rebelles le 1er mars dernier, s'exécutent dès le début de la nouvelle session. Malgré le refus de l'opposition parlementaire et de la société civile, les élus de l'AKP, soulagés de ne pas être obligés de se représenter devant leurs électeurs dans l'immédiat, votent comme un seul homme dans le sens souhaité par RTE. La presse évoque le chiffre de 10 milles soldats turcs qui seraient envoyés pour épauler l'armée américaine qui peine à rétablir l'ordre. Cette décision qui satisfait l'administration Bush, suscite le rejet des irakiens, notamment des kurdes de l'Irak qui s'inquiètent pour leur ambition d'indépendance. Deux semaines plus tard, après différentes réactions et un attentat anti-turc commis en Irak, Donald Rumsfeld affirme à Washington, que l'envoi des troupes par Ankara n'est pas encore à l'ordre du jour, vu les exigences formulées par les autorités turques. (3) RTE avait annoncé la couleur quelques jours plus tôt, en affirmant "Nous ne sommes pas très désireux d'envoyer nos soldats en Irak. S'ils n'en veulent pas, nous n'irons pas."

Vers un nouveau modèle de l'Islam moderne?
De concert, le Président de la République -depuis la Malaisie où il est en visite officielle-, le chef du gouvernement -également en visite à l'étranger- et le Directeur des affaires religieuses -depuis Ankara-, plaident pour l'émergence d'un islam de nouveau type, plus exactement pour une image moderne de l’islam qui doit être transcrite dans la réalité. Il n’est pas étonnant que la Turquie (pays dont la population est musulmane à 99%, état laïc depuis 80 ans et qui vit en démocratie pluraliste depuis plus d’un demi-siècle, mis à part quelques parenthèses dues aux interventions militaires dont le but affiché a toujours été la sauvegarde des valeurs républicaines et kémalistes) prenne les devants d’un mouvement de modernisation devenu indispensable face à l'image dont le monde musulman souffre en ce début de millénaire.

Dans ce contexte, il est significatif que RTE, en visite à Bruxelles pour participer au sommet européen où il est question de la future constitution de l'UE, se fasse accompagner, en l'absence de son Ministre des affaires étrangères qui se trouve en Malaisie, par Mehmet Aydın, Ministre d'état, universitaire spécialiste en théologie. La Turquie qui souhaite devenir membre à part entière de l'UE, n'est pas d'accord, bien entendu, que la future constitution mentionne explicitement la religion officielle de l'Union. "L'Europe ne doit pas être un club chrétien; cela serait une erreur". L'idée est reprise dans la presse, toute tendance confondue. RTE, lors de son périple européen, s'est également arrêté à Madrid, non seulement pour chercher un appui à sa candidature européenne, mais aussi pour améliorer les échanges commerciaux entre les deux pays.
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Lors de l'ouverture du congrès de CHP, Deniz Baykal, assis au centre.
Le foulard islamique est redouté, surtout lors des réceptions officielles...
Le foulard islamique continue d'être un symbole de la lutte entre les kémalistes laïcs et les islamistes "modérés". La chasse au foulard est particulièrement âpre dans les universités et les administrations; elle se prolonge jusque dans l'enceinte des institutions officielles comme le parlement en avril 2003. En ce mois d'octobre, la polémique s'envenime autour de la réception que va donner le Président de la République, Ahmet Necdet Sezer, dans sa résidence de Çankaya, à l'occasion du 80ème anniversaire de la naissance de la République turque, le 29 octobre. Pour éviter les tensions liées au port du foulard islamique par les épouses de certains députés de l'AKP (au premier rang desquelles se trouve celle du Président de l'assemblée nationale, Madame Arınç) lors des réceptions officielles, la solution trouvée par Çankaya serait de n'inviter que Messieurs les députés de l'AKP, alors que ceux de l'opposition ont eu droit à une invitation comportant la mention Monsieur et Madame ! Cette initiative est évidemment dénoncée par Monsieur Arınç lui-même, comme un double standard! Partis politiques: déficit de démocratie interne…
Appartenant au seul parti d’opposition ayant pu franchir le barrage pour obtenir 175 députés à l'Assemblée nationale, les sociaux démocrates de CHP que dirige Deniz Baykal, préparent leur congrès qui doit se réunir les 25 et 26 octobre pour aussi élire son nouveau président. Deniz Baykal, le chef toujours réélu mais constamment contesté au sein du parti, autant qu'il est critiqué dans la presse, est de nouveau le candidat favori pour sa propre succession. Des voix discordantes se font évidemment entendre, comme d'habitude, mais cette fois-ci la presse s’intéresse particulièrement aux points de vue de Kemal Derviş, la personnalité la plus médiatique et la plus populaire du parti... Ce spécialiste des finances de renommée internationale, a été appelé au secours par Bülent Ecevit, au printemps 2001, pour résoudre les problèmes causés par une crise économique aiguë. Kemal Derviş, aujourd'hui député du CHP, appelle au rajeunissement de l'équipe dirigeante du parti, mais ne se porte pas candidat pour la présidence...

Quant à l'AKP qui pèse de tout son poids sur le pouvoir, Sedat Ergin, dans son article intitulé "Erdoğan aime la discipline" (4) fait un bilan de l’évolution des règles de fonctionnement de ce parti. Le constat est sans appel: aujourd'hui, RTE, son Président et Premier ministre, exerce sans partage un pouvoir de plus en plus musclé. Le journaliste de Hürriyet énumère les modifications des statuts, intervenues depuis un an et demi, dont la dernière réduit considérablement l'espace démocratique des délégués qui doivent désormais réunir les signatures d'au moins la moitié d'entre eux, contre 20% auparavant, pour pouvoir convoquer un congrès extraordinaire en vue de renouveler les membres du bureau politique. Ainsi, l'AKP est bel et bien devenu, pas à pas, le parti d'un seul homme, juste deux ans après son entrée sur la scène politique (il a été officiellement constitué le 14 août 2001) et moins d'un an après la conquête de la majorité absolue au parlement.

Le Premier ministre peut désormais régner en maître absolu sur ses fidèles. Le vote positif du parlement dès l'ouverture de la nouvelle session au début du mois d'octobre, qui autorise le gouvernement d'envoyer des troupes en Irak comme bon lui semble, ainsi que le relatif mis à l'écart des militaires dans les allées du pouvoir, en témoignent…

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(1) De nombreux journalistes utilisent désormais cette abréviation, pour désigner le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan.
(2) "Les documents secrets des négociations sur l'Irak" dossier préparé par Mustafa Balbay dans le quotidien "Cumhuriyet", du 30 septembre au 3 octobre 2003
(3) Radikal du 23 octobre 2003 titre: "Le soldat turc, dossier en attente"
(4) Hürriyet du 17 octobre 2003 Mehmet Basutçu

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