De Locarno à La Havane, portrait -incomplet- d'une artiste plasticienne turque | babelmed
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  De Locarno à La Havane, portrait -incomplet- d'une artiste plasticienne turque | babelmed Gülsün Karamustafa, invitée cet été au Festival de Locarno avec ses travaux réalisés en vidéo, prépare un nouveau court métrage qui devrait être présenté à la Havane à la fin de l'année.

AU CROISEMENT DU CINEMA ET DES ARTS PLASTIQUES
Dans le paysage de plus en plus vaste et brumeux des manifestations cinématographiques internationales, le Festival de Locarno demeure l'une des plus étonnantes. Solidement implémenté en terre européenne avec ses cinquante-six bougies, ce festival a su se métamorphoser discrètement, d'année en année, pour s'ouvrir vers plus d'aventures, culturelles bien entendu, mais pas seulement en direction des nouvelles recherches formelles ou esthétiques du septième art; Locarno se frotte également à d'autres formes d'expression artistique qui interpellent le cinéma jusque dans ses exemples les plus avant-gardistes. Des œuvres d’artistes qui ne sont pas forcément des cinéastes, mais qui utilisent les techniques de l’image et du son, s'y croisent et s'interrogent sur l'essence même de leurs existences propres.

Gülsün Karamustafa, artiste plasticienne turque, fut témoin cet été à Locarno de la riche diversité créative qui y règne. Gülsün que j’ai connue il y a treize ans, quand son premier -également le dernier à ce jour- long métrage de fiction a été sélectionné à la Semaine Internationale de la critique française, au Festival de Cannes, est une artiste polyvalente, familière du cinéma. Soulignons au passage que sa comparse d'alors, Fürûzan, qui a cosigné la mise scène de cette première expérience cinématographique, n'est pas non plus une cinéaste à part entière, puisqu’elle est d'abord une femme écrivain qui a marqué de son nom la littérature turque du vingtième siècle. "Mes cinémas" (1990) a d'ailleurs été l’adaptation à l'écran de l’un de ses romans qui porte le même titre.

Je ne m'étonne donc pas vraiment de trouver le nom de Gülsün Karamustafa dans l'épais catalogue du festival de Locarno. Elle y est venue présenter deux réalisations vidéo dans la nouvelle section intitulée In Progress qui a vu le jour l’année dernière, dans le but de confronter aux films venus du monde entier, les oeuvres des artistes plasticiens qui utilisent l’outil des cinéastes pour créer ‘autre chose’ que du cinéma... Le programmateur d'In Progress n’est autre que Harold Szeemann qui fut naguère directeur de la Biennale di Venezia. De Locarno à La Havane, portrait -incomplet- d'une artiste plasticienne turque | babelmed ART "IN PROGRESS"…
Deux cubes imposants, tout vêtu de blanc, transpirent mollement sous le soleil étouffant des Alpes suisses. Situés des deux côtés d'une allée qui relie les principales salles de projection qui se trouvent à la FEVI, le coeur excentré du festival, ces deux cubes accueillent dans leur majestueuse simplicité haute d’une dizaine de mètres, les vidéo-installations des artistes venus de l’Asie, de l’Europe et de l’Amérique du Sud...

En pénétrant dans l'un de ces cubes jumeaux par l'étroite porte rectangulaire qui apparaît comme une tache noire sur fond blanc, le cinéphile curieux distingue dans un pénombre dense, un nouveau cube, un peu à la manière des poupées russes, habillé cette fois-ci tout en noir… Une fois glissé à l'intérieur de ce deuxième cube, le voici en face d'un grand écran blanc, un carré de plus de 6 mètres de dimension où sont projetés les œuvres sélectionnées dans le programme In Progress.

Durant les quatre premiers jours du festival, sur l'un de ces écrans carrés, on pouvait voir, en boucle, deux films en noir et blanc, réalisés en vidéo par Gülsün Karamustafa. Le premier, intitulé "Les hommes qui pleurent", réussit à prendre totalement à contre-pieds, en vingt minutes, la trame classique des mélodrames à l'eau de rose que le cinéma turc a produit en grand nombre dans les années 60 et 70. Le deuxième, "Les Escaliers" est un sobre constat de la détresse des enfants immigrés, obligés de gagner leur vie en faisant de la musique dans les ruelles d'Istanbul.
Dans "Les Hommes en pleurs", trois célèbres jeunes premiers des années 60 qui faisaient alors rêver toutes les jeunes filles, pleureront aujourd'hui, dans leur rôle si naturel de 'vieux derniers', femmes et maîtresses qui les abandonnent. Sans recourir aux dialogues, Gülsün Karamustafa met en parallèle, avec finesse, le présent douloureux de ses personnages avec leur passé glorieux. Pour la réalisation, elle a demandé à Atıf Yılmaz, vieux routier du cinéma turc qui connaît si bien les femmes et qui a réalisé dans sa jeunesse quelques dizaines de ces mélodrames, de lui donner un coup de main de maître. Dans une mise en scène sobre et efficace, la caméra devient alors témoin de ce passé nostalgique jamais évoqué, en ne nous montrant que les larmes d’aujourd’hui; ces larmes, empruntées dans une inversion des rôles salutaire, aux femmes et maîtresses d’antan qui ont été lâchement abandonnées, ne peuvent ni absoudre les consciences meurtries ni laver la triste réalité du présent.

"Les Escaliers", beaucoup plus court (20 mn), est encore plus économe en dialogue. Avec la seule force des images, toujours en noir et blanc, et du son, nous visitons l’enfer dans lequel vivent des jeunes enfants immigrés venus des pays balkaniques, contraints de gagner leur vie en jouant de la musique devant les marches d'un escalier, dont le style européen du 19ème siècle rappelle le tissu cosmopolite de la ville. La tristesse qui se dégage du regard de la petite fille de dix ans, témoin d'une étonnante maturité acquise au prix de mille souffrances, suffit à résumer toutes les contradictions de notre monde globalisé.

LA FORCE DES FILMS DOCUMENTAIRES…
La section Settimana della critica du Festival de Locarno, est une mine de découverte. Elle ne déçoit presque jamais son spectateur. Avec peu de films, tous des documentaires choisis aussi bien pour la force du sujet traité que la qualité du langage cinématographique, la "Semaine de la critique" marque les esprits et secoue parfois les consciences. C’est donc l’occasion rêvée pour aller voir avec Gülsün Karamustafa l'un des films qui y est présenté. "The Weather Underground" réalisé par Sam Green traite de la jeunesse contestataire américaine des années 70. Pendant toute la projection, Gülsün est très émue, animée d'une tension intérieure de plus en plus manifeste.

A la sortie de la salle, elle me parle longuement de sa propre expérience d'étudiante engagée dans la Turquie des années 70. C'est un douloureux vécu qu'elle raconte avec lucidité et émotion, sans la moindre amertume dans la voix. Après l'intervention des militaires, en mars 1971, elle et son mari -aujourd'hui un artiste graphiste internationalement connu-, alors étudiants aux beaux arts, sont arrêtés par la police pour avoir hébergé des activistes. Elle restera incarcérée près de six mois; lui, davantage. Pire, tous le deux seront privés de leur passeport, durant dix-huit longues années!

Gülsün avoue se sentir aujourd'hui plus libre quand elle réalise ses œuvres en collaboration avec les institutions étrangères que quand elle travaille pour une exposition locale. Pourtant, il n'existe plus aucune censure officielle en Turquie, aucune privation de liberté ne la frappe. C'est ainsi, parce que tout simplement, elle est désormais bien introduite dans le cercle international de l'art contemporain. Elle repartira en Allemagne, en septembre, pour un nouveau projet. Elle en a bien d'autres en gestation.

DE LOCARNO A LA HAVANE
Quand je l'ai revue brièvement à Istanbul, fin septembre, Gülsün m'a parlé d’un tout nouveau projet qu’elle souhaitait rapidement réaliser pour pouvoir le présenter lors d'une manifestation à La Havane à laquelle elle participera en novembre prochain. L'idée de ce projet avait germé à Locarno. Elle se préparait à réaliser un court métrage d'un quart d'heure environ, toujours en vidéo, pour capter les souvenirs d'une amie de jeunesse qui partagea, voici trente ans, la même cellule qu'elle lors de leur garde à vue. Les militaires nous détenaient dans une caserne, m'avait-elle raconté à Locarno. Mais ce bâtiment n'était pas du tout adapté aux besoins de sécurité et d'isolement d'une prison. Il n'y avait aucun mur d'enceinte. De notre fenêtre, nous pouvions voir la vie se dérouler à l'extérieur. Un beau matin, nous vîmes des ouvriers s'affairer dans le jardin. Les maçons commencèrent à construire un mur. De jour en jour, ce mur s'étendait et s'élevait devant nos yeux. Nous avons été témoins, en direct, de notre propre encerclement… Gülsün Karamustafa prépare aujourd'hui le témoignage filmé de ce vécu qui devrait être, comme ses précédentes réalisations, une œuvre inclassable, au croisement du cinéma et des arts plastiques. Mehmet Basutçu
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