Norgunk, une aventure éditoriale | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
Une étoile bleue et un petit M, en bas à droite. Un carré noir, et un petit N, à gauche. Le logo de Norgunk, maison d’édition indépendante installée à Istanbul, est un hommage aux Editions de Minuit, et à leur fondateur, Jérôme Lindon.
L’aventure commence à Paris, un soir de mars 2001: deux jeunes Turcs, Ayse et Alpagut Gültekin, voient un documentaire sur Jérôme Lindon, et décident de fonder leur propre maison d’édition. Un an après, c’est chose faite. De retour à Istanbul, sans un sou, ils publient un livre – Chelsea Otel Manifestosu/ Chelsea Hotel Manifesto , d’Yves Klein-; c’est le premier, ils ne savent pas s’ils en publieront d’autres…
Huit ans plus tard, Norgunk existe toujours. Avec un catalogue qui fait rêver, à la fois exigeant et éclectique : traductions de Deleuze, Beckett, Latour; publications de poètes et d’essayistes turcs peu connus dans leur propre pays ; scénarios…
Norgunk occupe une place à part sur le marché de l’édition en Turquie, jusque dans les livres eux-mêmes, avec leurs couvertures et leurs pages bien reconnaissables, un peu épaisses, flexibles, granuleuses...
Norgunk, une aventure éditoriale | Marie Bossaert
Traduction de J. Lindon, de J. Echenoz, 2009
Je rencontre Ayse au café Pera, au cœur de Beyoglu. Elle est venue avec une pile de (beaux) livres, des cartes postales, et les épreuves du neuvième numéro de Doxa, la revue de Norgunk. Nous feuilletons ensemble les ouvrages, un par un. Parmi ceux-ci, un livre écru, mince, avec au centre, une étoile bleue et un petit M : la traduction, en turc, du Jérôme Lindon , de Jean Echenoz.

L’occasion, pour Ayse, de revenir sur la fondation de Norgunk.
Nous avons fondé Norgunk après avoir vu un documentaire sur Jérôme Lindon, le directeur des Editions de minuit. A cette époque, je faisais mon DEA à Paris, nous regardions la télévision dans notre petite chambre et nous avons vu ce documentaire. Avec Alpagut, mon mari, nous avons décidé de fonder une maison d’édition, au retour à Istanbul. Il avait un bloc-notes, il a écrit la date, le 18 mars 2001, et a dit : « Norgunk est fondée ». Et un an plus tard, à peu près aux mêmes dates, en mars, nous avons créé notre maison d’édition.
Nous avons voulu publier ce livre parce qu’il est très bien écrit, mais aussi parce que c’est un hommage à Jérôme Lindon. Jean Echenoz, un des écrivains des Editions de Minuit, l’a écrit après son décès. C’est comme un voyage qu’il fait au passé sur sa relation avec son éditeur, devenu son ami. C’est un livre que j’aime beaucoup, c’est moi-même qui l’ai traduit parce que c’était quelque chose d’important pour nous. Au début, nous avons écrit un petit texte sur la fondation de Norgunk en hommage, en reprenant le style de Jean Echenoz.

Comment avez-vous fait pour créer Norgunk?
Nous n’avions aucun fonds. Nous avons travaillé chez nous pendant trois années. Puis nous avons collaboré avec une autre maison d’édition. Nous avons partagé leur bureau quelques années. Maintenant nous sommes de retour à la maison. C’est un peu bordélique de temps en temps, avec tous ces livres-là, toutes ces choses-là.

Vous accordez une grande importance au livre comme objet, par exemple à la mise en page, aux couleurs, au papier… Comment avez-vous choisi ce dernier?
Le papier, c’est quelque chose de très important pour nous. Au début on utilisait un papier italien, Tintoretto pour les couvertures. Après on en a trouvé un autre, également italien –ça s’appelle Merida. Comme personne n’utilise ce papier, nous sommes obligés de le faire importer d’Italie.
En Turquie, en général, on préfère pour la couverture quelque chose de plastifié, et quand on la touche, on ne sent pas le papier. Nous nous aimons le grain, l’odeur, du papier.

Vous publiez moins de dix titres par an, tirés entre 1000 et 2000 exemplaires. Réussissez-vous à trouver un équilibre? Vendez-vous suffisamment de livres?
Pas assez. Au début, c’était beaucoup plus difficile. Nous essayions de moins dépenser pour d’autres choses, et nous financions nos livres. Mais maintenant (Norgunk a été fondée en 2002, 8 ans ont passé), les livres ont commencé à subventionner un peu leurs frais.

Qui vous lit? Des fidèles, une élite? Les livres que vous éditez sont souvent très difficiles.
N’êtes-vous présents qu’à Istanbul?
Les gens nous écrivent de temps en temps, quelquefois pour remercier, quelquefois pour demander ce qu’ils peuvent faire pour nous. Il y a eu des jeunes gens qui ont aidé à certaines publications. On nous dit qu’il y a des gens qui achètent tous les livres de Norgunk, des fidèles, des collectionneurs.
D'autre part, la distribution, c’est quelque chose de très difficile en Turquie. Nous avons changé plusieurs fois de distributeurs. Nous sommes surtout diffusés à Istanbul, à Ankara et Izmir.

Votre public est-il surtout turc?

Oui, probablement, parce que la plupart des livres sont en turc. Mais par exemple, nous publions désormais notre revue Doxa en anglais. Dès le premier numéro, en 2006, nous visions à la publier en deux langues à partir du 10e numéro. Mais en faisant une recherche l’année dernière sur les sites internet des bibliothèques, aux Etats-Unis, nous avons vu que l’université de Harvard avait tous les numéros de Doxa, en turc. Ça nous a encouragés. Nous nous sommes alors demandés : pourquoi ne pas publier dès maintenant Doxa, ainsi que certains de nos ouvrages, en anglais, ou bien en français?
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Doxa, n.9, mai 2010

Comment élaborez-vous la revue?
Les numéros ne sont pas thématiques : ils correspondent à nos goûts, à notre inspiration… La revue n’a pas non plus de direction particulière, même si elle est liée à l’espace. Dans tous les sens du terme : l’espace dans l’art, dans l’architecture, dans la littérature. Nous publions d’ailleurs des textes de toute nature : poèmes, essais, entretiens…
Nous accordons aussi une grande place aux images, à la photographie et aux œuvres d’art. Nous publions souvent des inédits. Par exemple, dans le dernier numéro, Michael Snow a publié une œuvre intitulée Paper Trail, réalisée expressément pour Doxa. Il s’agit d’une succession de prises de vue, qui décomposent une photo panoramique d’un paysage de forêt.
Nous avons aussi une rubrique « History Today – Today History », dont Sarkis [Célèbre artiste contemporain, né à Istanbul et vivant en France, ndlr] a eu l’idée – il a d’ailleurs collaboré à presque tous les numéros. Dans cette rubrique, il s’agit de republier des photos d’œuvres d’art déjà présentées, des articles, des entretiens déjà publiés, pour leur éviter de tomber dans l’oubli.

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Norgunk en néon, créée par Sarkis, pour la maison d’édition
Publications, traductions, expositions… A quoi correspond la diversité de vos activités?
Nous publions un peu de poésie, un peu d’art, un peu d’architecture, surtout de la philosophie, notamment les ouvrages de Deleuze et Guattari. Nous envisageons cela comme une composition de musique. Que nous élaborons en fonction de nos goûts, de nos intérêts.
Nos activités tournent un peu autour de ces choses-là, mais elles ne sont pas surtout ni toujours liées à nos publications. Par exemple, avec Sarah Gombert [responsable de la médiathèque à l’Institut français d’Istanbul, ndlr], nous avons organisé des programmes de projection à l’Institut, de Jean Vigo avec la participation de Luce Vigo, de Jean Eustache avec la participation de Jean-André Fiesci, sur lesquels nous n’avons pas toujours publié des livres.
L’année dernière, Elliott Carter, un compositeur américain, a eu 100 ans. Il est malheureusement très peu connu en Turquie. A cet âge, il continue à composer et à recevoir des commandes. Nous avons cru que c’était quelque chose que les gens d’ici, et les jeunes, doivent aussi savoir. Pour cela, nous avons préparé un programme d’activités au Conservatoire de Mimar Sinan, avec un compositeur, Mehmet Nemutlu. Et nous avons invité les jeunes musiciens à jouer quelques pièces de Carter. Je pense que c’était la première fois qu’il était joué en Turquie. Nous avons fêté son anniversaire comme ça. Nous avons publié une carte postale pour cette occasion et l’avons distribuée dans les cafés, les librairies.

Les livres sont-ils votre priorité, ou placez-vous toutes vos activités sur le même plan?
Il y a beaucoup de choses que nous voulons faire, mais nous ne sommes que deux. Nous faisons nous-mêmes le choix des livres, nous trouvons les traducteurs. Nous faisons la rédaction, la mise en page, le travail graphique, le choix de papier. Nous l’envoyons à l’imprimerie. Nous y allons voir si tout va bien. Nous faisons le contrôle de qualité, nous faisons les paquets et nous les envoyons au distributeur. Tout ça, par nous-mêmes.

Ces différentes activités correspondent-elles à un souci de diffuser la culture, de transmettre, par exemple des textes français étrangers?
Ce n’est pas la nationalité de la culture ou des écrivains, mais ce sont les œuvres, les artistes ou les écrivains qui comptent pour nous ; les singularités.
Car il y a aussi de grands artistes qui sont d’ici, mais qui ne sont pas assez connus. L’écrivain Vüs’at O. Bener, par exemple. Selon nous, c’est un écrivain à la hauteur de Beckett. Il a écrit très peu. Des nouvelles, deux romans. Il n’a malheureusement été traduit en aucune langue, et reste peu connu dans son propre pays. C’est une de nos vocations de le faire connaître, ici, aux lecteurs turcs, et à l’étranger.

Nous avons fait deux livres pour lui. Un livre de son vivant, un autre après son décès, il y a trois ou quatre ans. Ce dernier est composé de lettres écrites et dessinées par des enfants de Diyarbakır [ville de l’Est de la Turquie, ndlr], en 6e ou en 5e, lors d’un cours de littérature. Elles sont adressées au personnage principal d’une de ses nouvelles. Nous les avons publiées en fac-similé. Nous avons ensuite étendu le projet à d’autres pays, en faisant traduire une des nouvelles en français, en anglais, en espagnol, en japonais, en allemand...

L’autre livre, La trappe , est un livre à un seul exemplaire. Fait main. Nous avons demandé à un ami, Ahmet Soysal, de traduire quatre nouvelles de Vüsat O’Bener en français. Puis nous avons demandé à un artiste, Canan Tolon, de dessiner autour de ces nouvelles. J’ai moi-même cousu la reliure de cet ouvrage. Et nous le lui avons offert.

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La trappe, quatre nouvelles de Vüsat O'Bener, traduites en français. Ici, une illustration de C. Tolon


Un livre épais, jaune ocre. En couverture, un visage de femme, coiffée d’un gros bonnet rouge, sous la neige : Iklimer, Les Climats, un film de N. B. Ceylan, célèbre réalisateur turc. Vous publiez aussi des scénarios?  
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Iklimler, Les Climats, de N. B. Ceylan, 2009
Nous publions tous les scénarios de Nuri B. Ceylan : Les nuages de mai, Uzak, Kasaba… Il n’y a pas que le scénario, parce que nous mettons aussi des articles sur le film, des reportages faits avec le réalisateur... C’est aussi pour donner une piste aux jeunes gens qui veulent faire du cinéma. Dans ce livre-ci par exemple, à la fin, il y a les notes du producteur, jour après jour. Et les notes du cameraman. Ainsi, on peut suivre le processus.

Quels sont vos projets, à court et à long terme?
Nous voulons publier tous les livres de Deleuze. C’est la première chose. Nous en avons publié 7 jusqu’à maintenant et nous avons d’autres contrats.
Et Doxa en anglais : c’est un nouveau projet pour nous. Nous voulons le présenter sur la scène internationale.

Et le prochain numéro de Doxa?
C’est prévu pour l’automne.

Le mot «Norgunk» est tiré d'une petite note écrite dans une langue inconnue, envoyée au personnage principal d'une nouvelle intitulée Korkuyu Beklerken (En guettant la peur) . L'auteur de cette nouvelle est Oğuz Atay, un écrivain turc.


Marie Bossaert.
Entretien avec Ayse Orhun Gültekin, à Istanbul
26/06/2010


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