Cinéma turc: une mutation réussie | babelmed
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Cinéma turc: une mutation réussie | babelmed
F. Ozpetek
Les pages culturelles du quotidien Radikal daté du 1er mars, relatent en bonne place et avec photos à l'appui, le gala du nouveau film de Ferzan Ozpetek, tenu à Rome… En Turquie, tout le monde est fier de ce jeune cinéaste de 44 ans qui a vite gravit les échelons.
Ozpetek qui s'est installé en Italie où il est venu faire des études de cinéma, s'est trouvé propulsé au devant de la scène dès son premier film, Hammam (1996), qui avait été sélectionné pour une section parallèle du Festival de Cannes. L'histoire d'un jeune italien qui découvre Istanbul et qui en tombe amoureux, en avait alors séduit plus d'un.Après ce début prometteur, vint Harem soirée (1999), film d'une facture plus académique sur les dernières années du fameux quartier des femmes des sultans ottomans.

Présent également à la Quinzaine des réalisateurs sur la Croisette avec ce deuxième long-métrage, Ferzan Ozpetek peut s'estimer heureux d'avoir des producteurs qui ont pignon sur rue. Harem soirée dont la grande chaîne de télévision française TF1 est coproducteur, bénéficie également d'une bonne distribution en France où il trouve un public plus nombreux qu'en Turquie même! Son troisième film, Les Fées ignorantes (Cahil Periler / Le Fate Ignoranti, 2001) où il développe d'une manière plus directe et plus franche le thème de l'homosexualité qui a été pudiquement évoqué dans ses deux précédents films, lui vaut une sélection en compétition officielle au Festival de Berlin et quelques trois millions spectateurs en Italie…
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F. Ozpetek (Bagno turco)
Aujourd'hui, Ferzan Ozpetek revient donc à l'affiche dans la capitale italienne avant Istanbul, avec La finestra di Fronte (La Fenêtre en face) (2003) où il a dirigé le célèbre acteur italien Massimo Girotti qui est décédé juste après le tournage. L'actrice turque de théâtre et de cinéma, Serra Yilmaz qui a joué pour la troisième fois sous la direction d'Ozpetek, est cette fois-ci candidate au prix Donatello du meilleur second rôle féminin. Début avril, Serra Yilmaz retournera à Rome où elle est devenue populaire, dans l'espoir de rentrer au pays avec un prix prestigieux…

REUSSIR D'ABORD A L'ETRANGER
Les Turcs ont toujours été exagérément fiers des succès obtenus à l'étranger par leurs artistes. Au-delà de la fierté naturelle qu'éprouve tout un chacun devant une reconnaissance internationale, ce type de succès, surtout s'il a lieu dans un pays occidental, ouvre pas mal de portes et focalise l'attention des médias turcs. Le virage radical vers l'occidentalisation que le kémalisme s'est fixé comme objectif, il y a maintenant 80 ans, peut-il suffire à expliquer cette réalité? Sans doute pas. La globalisation est également passée par-là, en modifiant les données du problème, peut-être plus particulièrement dans le domaine du cinéma. L'importance d'une sélection dans les festivals les plus prestigieux est en effet indéniable pour qui souhaite accéder à une carrière internationale et à de nouvelles sources de financement. D'ailleurs, les coproductions avec les pays européens se développent régulièrement depuis une quinzaine d'année. Le soutien des fonds d'aide internationaux est même devenu indispensable. Par exemple, depuis 1990, date de l'adhésion de la Turquie au Fond Eurimages du Conseil de l'Europe, pas moins de 35 films turcs, dont la quasi-totalité est d'excellente qualité, ont été soutenus par ce fond.

En ce mois mars 2003, les journaux annoncent d'ailleurs qu'un 36ème film turc vient d'obtenir le soutien de l'Eurimages. Ali Ozgentürk qui a été l'un des assistants de Yilmaz Güney, vient d'obtenir une ligne de financement de 261 mille euros pour un nouveau projet qui sera son sixième long-métrage. Ce cinéaste avait fait ses premiers pas à une époque où le cinéma turc, malgré le début d'une crise sans précédent, commençait à attirer l'attention du monde occidental. Ses deux premiers films, Hazal (1980) et Cheval, mon cheval (1982) ont été sélectionnés par la Quinzaine des réalisateurs à Cannes où Yol (cosigné par Serif Gِren et avec Yilmaz Güney) allait partager la Palme d'or en mai 1982…

LE SUCCES DES FILMS POPULAIRES
Depuis cette période qui marqua le sommet de la reconnaissance internationale, le cinéma turc ne finissait pas de traverser une crise chronique qui semble, enfin, avoir abouti à une nouvelle donne. Aujourd'hui, beaucoup moins de films sont réalisés (une bonne trentaine par an, en moyenne) mais bien plus de plaisir, qu'il s'agisse de divertissement ou de pure cinéphilie, remplit le peu de salles que les distributeurs concèdent à la cinématographie nationale.
La situation est en effet bien paradoxale. Alors que les grosses production hollywoodiennes occupent près de 95% des écrans, le public plébiscite les réalisateurs turcs de films populaires. Il s'agit souvent de comédies à caractère social ou historique qui présentent souvent une richesse thématique inattendue. Du point de vue formel, ceux-ci sont, en plus, bien mieux réalisés que les mélodrames qui déferlaient sur les écrans dans les années 70 au cours desquelles la production annuelle, portée par la vague "arabesque" et les films pornographiques, avait atteint le seuil record de 300 films. Il est significatif que parmi les 20 meilleures entrées de tous les temps, comptabilisées au début de cette année, se trouvent 9 films turcs réalisés après 1996; 3 de ces titres occupent d'ailleurs les 4 premiers rangs. Seul Titanic se hisse en deuxième position devant Le Bandit (Eskiya, 1996) de Yavuz Tugrul, longtemps sans rival. Le Bandit qui trouve sa richesse hors des recettes classiques, reste le meilleur exemple d'un cinéma populaire authentique. Il est solidement ancré dans la riche complexité du terreau culturel. Le héros, la soixantaine dynamique, originaire de l'Est de la Turquie ravagée par "le conflit" kurde, vient de purger une peine de 40 ans. Libéré, il ne reconnaît plus son Anatolie natale.
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G. Yolculuk (Voyage vers le soleil)
Les valeurs élémentaires que même les bandits mettaient un point d'honneur à respecter se sont émiettées. La corruption et la malhonnêteté sont devenues des règles de vie. Notre vieux bandit se donne alors la mission de défendre les valeurs humanistes, de voler au secours des marginaux, tous victimes du désordre libéral, et de punir les plus hypocrites, fussent-ils ses anciens amis.

Dès lors, il n'est pas étonnant que plus de 2 millions et demi de spectateurs se soient reconnus dans l'interrogation existentielle soulevée par cette comédie lucide et ironique.
D'autres exemples, autant de variantes moins abouties, suivirent l'exemple et déplacèrent les foules dans les salles dont la répartition territoriale reste disparate. Le nombre de salles de cinéma continue de progresser après le creux historique du milieu des années 90, mais d'une manière très hétérogène. Alors que plus du quart des 1002 écrans, réunis dans quelques 350 cinémas et complexes présentant une capacité totale de 193000 fauteuils en 2002, se trouve concentrés à Istanbul qui compte plus de 10 millions d'habitants, 13 chefs-lieux de département n'ont aucune salle de cinéma! Quant à l'équité face à la distribution, tout simplement elle n'existe pas. Avec une part de l'ordre de 6 % du marché, les films turcs ont du mal à trouver suffisamment de salles pour s'adresser à leur public potentiel.

PROGRES DU CINEMA D'AUTEUR
L'autre caractéristique de la mutation radicale subie par le cinéma turc, est le développement du cinéma d'auteur qui gagne en estime hors des frontières. L'industrie du septième art ayant toujours été moribonde, beaucoup de cinéastes ont été contraints de devenir leur propre producteur. Aujourd'hui, l'indépendance financière et la liberté d'expression acquises, ils parviennent même à faire des bénéfices avec des films à petit budget qui remportent succès et prix internationaux. Les réalisateurs qui échafaudent des coproductions avec l'appui de fonds européens sont également nombreux. Il n'est donc pas étonnant que de plus en plus de cinéastes soient invités dans les manifestations internationales. Soulignons au passage que certains festivals de films, parmi lesquels Locarno et Rotterdam arrivent en tête, ont crée leur propre fond de soutien aux réalisateurs des pays dont la cinématographie reste peu connue. C'est de bonne guerre pour la chasse aux "bons films" que les sélectionneurs mènent sans merci, année après année…

UN FILM TURC EN COMPETITION A CANNES?
En ce printemps, des rumeurs persistantes annoncent que le dernier opus de Nuri Bilge Ceylan, Loin (Uzak), son troisième long-métrage, sera à coup sûr candidat à la Palme d'or, en mai prochain… Cette place d'honneur consacrerait le nouvel élan du cinéma turc qui n'a été présent en compétition à Cannes qu'à trois reprises, deux fois avec Yilmaz Güney, (Yol, co-réalisé avec Serif Gِren en 1982, puis Le Mur, en 1983) et une troisième fois avec Tevfik Baser (Au revoir étrangère concourrait en 1991 sous les couleurs allemandes).
En mai 2002, un autre événement qui fut une première dans l'histoire du Festival de Cannes, la sélection de Zeki Demirkubuz dans la section Un Certain Regard avec deux longs-métrages en même temps, Confession (Itiraf) et Le Destin (Yazgi), premiers volets d'une trilogie, témoignait déjà de la vivacité de ce cinéma d'auteur.

Ceylan et Demirkubuz, qui avouent aimer le cinéma iranien et avoir été influencés par la lecture de Dostoïevski, Tchekhov et Camus, décrivent chacun à sa manière des tranches de vie d'une Turquie contemporaine secouée par divers conflits. Alors que Nuri Bilge Ceylan privilégie une approche distanciée des interrogations existentialistes de ces personnages coincés entre deux modes de vie et deux réalités contradictoires, son compère Zeki Demirkubuz apporte souvent un éclairage socio-politique pour mieux analyser et souligner l'impasse dans lequel tous se débattent. Avec Yesim Ustaoglu, réalisatrice de la même veine, encouragée par le succès international du Voyage vers le soleil (Günese Yolculuk, 1999), ils forment le trio de tête de ce nouveau cinéma d'auteur audacieux, qui, comme partout ailleurs, fait pâle figure au box-office.

Pourtant, il ne s'agit pas d'œuvres esthétisantes, hermétiques au grand public. Tout au contraire, Ustaoglu et Demirkubuz prennent clairement position sur le plan socio-politique et dénoncent vigoureusement l'inacceptable, avec plus de finesse et de subtilité que leurs aînés.

Dans ce tableau contrasté du cinéma turc, l'élément le plus important est sans aucun doute le dynamisme qui ne faiblit pas contre vents et marées. L'activité se développe en effet dans tous les secteurs. Plus de festivals organisés sur des thèmes diversifiés, de plus en plus d'écoles de cinéma, plus de courts-métrages et de documentaires réalisés par des jeunes, et surtout, plus de premiers films remarquables: Nulle part (Hiçbiryerde) de l'écrivain Tayfun Pirselimoglu et 9 de ـmit ـnal ont été les plus prometteurs de la cuvée 2002... En même temps, des cinéastes confirmés comme Omer Kavur, Yusuf Kurçenli, Ali Ozgentürk et Zeki Okten continuent de tourner; des jeunes issus de l'immigration, comme Fatih Akin en Allemagne, font entendre leurs voix...
Tout espoir est alors permis. Mehmet Basutçu
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