Itinéraires croisés: Istanbul | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Itinéraires croisés: Istanbul | Mehmet Basutçu
photo: Sandra Sunseri
Multiplicité et vitalité
Istanbul surprend, interpelle l'étranger. Ce fut d'ailleurs toujours le cas, d'Anton Ignaz Melling à Constantine Cavafis, de Gentile Bellini à Lamartine, de Fausto Zonaro à James Baldwin, Istanbul a dialogué avec ses visiteurs en plusieurs langues.(1)
Les civilisations s'y sont croisées, affrontées, épanouies depuis des millénaires. Curieusement, son identité multiple est apaisante, joyeuse; elle s'impose au visiteur dès son premier pas sur ce sol qui a offert hospitalité à beaucoup et qui en a refoulé tant d'autres. La multiplicité qui le guette à chaque coin de rue est étrangement diffuse. Elle n'est pas qu'ethnique, culturelle ou religieuse; bien plus que tout cela réuni, elle est autre. La cohabitation des dissemblances, enchevêtrées par des siècles de vie commune, témoigne aussi d'une "ouverture" et d'une "tolérance" singulières qui semblent, par moments, concilier les extrêmes presque par enchantement. Il faudrait inventer d'autres mots pour décrire cette disponibilité, cet état d'âme aux bras tendus... A découvrir, constamment... Puis, de curieux contrastes apparaissent rapidement sous des couleurs vives. De Byzance à la République turque, Istanbul n'en finit pas de se transformer tout en gardant au plus profond de son cœur une fraîcheur qui préserve jalousement son unicité malgré l'érosion du temps et la bêtise des hommes. Peu importe que l'on soit à son premier ou nième voyage, la ville aux sept collines est à découvrir, constamment. Les précédents séjours n'entament en rien l'intensité de l'émerveillement; il s'agit toujours de la première fois.
Difficile donc de décrire cette ville qui étonne et séduit son visiteur à chaque instant, immanquablement. En ce mois de juin 2003, nous lui rendons visite pour l'observer à nouveau, pour l'interroger avec nos sensibilités "méditerranéennes" aux résonances différentes. Je serai irrémédiablement subjectif, un brin nostalgique. Depuis trente ans, je ne suis plus qu'un visiteur inassouvi de cette ville qui fut celle de mon adolescence.

Istanbul est une mégalopole qui ne cesse de grandir. Aujourd'hui, avec ses plus de 12 millions d'habitants, elle surprend même ce qui l'ont quitté quelques années auparavant. A chacune de mes visites régulières, elle me paraît transformée, voire radicalement changée, mais elle demeure curieusement la même. Cette alchimie inexplicable est unique jusque dans le détail. Sur le macadam de la Place de Taksim, au cœur de la ville, les étalages à même le sol des vendeurs ambulants de livres proposent au passant Paulo Coelho côtoyant Nazim Hikmet qui n'est plus interdit depuis longtemps, alors que le dernier pavé de Yasar Kemal rivalise avec une traduction approximative de Frédéric Beigbeder Tous ces auteurs, d'univers si différents, se retrouvent dans le prix unique de ces livres d'édition récente, mais bel et bien soldés sous un soleil radieux; moins de deux euros, soit le tiers du prix affiché dans les nombreuses librairies de la rue Istiklâl, à cinquante mètres plus bas, où les dernières réflexions de Noam Chomsky -l'universitaire contestataire américain, très apprécié dans les milieux intellectuels, est régulièrement invité pour donner des conférences jusqu'à la ville de Diyarbakir au sud-est de l'Anatolie- trouve sa place à côté du dernier roman d'Orhan Pamuk qui vient d'être distingué, lui, comme lauréat du prestigieux Prix littéraire de Dublin, IMPAC.

Artère initiatique au cœur de la ville
Je me propose de commencer, comme d'habitude, par la rue Istiklâl (2), artère emblématique s'il en fut. Elle s'élance depuis la sortie du vieux funiculaire que l'on nomme Tünel, à deux pas de la Tour de Galata, pour rejoindre la place de Taksim. Ce trajet initiatique revêt pour moi un caractère de pèlerinage dans un quartier qui respire la ville dans toute sa complexité et qui concentre l'ensemble de ses caractéristiques. Immense héritage culturel, métissage ethnique, interpénétration de différents modes de vie, coexistence de plusieurs religions, une surprenante fébrilité artistique, tout y est.

Je passe d'abord devant l'ancienne librairie Larousse. C'est toujours une librairie mais on y trouve maintenant plus de publication en anglais qu'en français. Juste à côté, au 3ème étage d'un immeuble plus que centenaire, l'un des plus célèbres exemples du style art nouveau signé par Raimondo d'Aranco, se trouve le bureau de Ferit Edgü, écrivain et spécialiste de la peinture contemporaine turque. Il n'est pas là. J'aurais aimé discuter un peu avec lui de l'actualité de ce bouillonnement culturel qui caractérise Istanbul, de l'évolution du marché de l'art et de l'édition, de jeter un coup d'œil à ses anciens et nouveaux tableaux de maîtres. Je le croiserai sans doute une autre fois, peut-être à Paris.
Je continue sur ce même trottoir, toujours sur le côté droit. Si je parle de trottoir, c'est en fait par l'habitude de mes années d'enfance. Aujourd'hui, il n'y a plus de trottoir. Istiklâl Caddesi n'est plus qu'une rue piétonne, depuis plus de vingt ans déjà. Seul reste le vieux tramway aux grincements nostalgiques, qui fait le va-et-vient entre Tünel et Taksim. Circulent aussi sur cette voie quelques vieilles voitures de police, dont seules les sirènes à l'accent New-Yorkais sont du dernier cri.

Notre inoubliable professeur, le père Dubois, alias "curé sans foi"
Une dizaine de mètres plus loin, je m'arrête devant l'église Saint-Antoine. Impossible de ne pas avoir une pensée émue pour celui qui nous a appris à penser plus librement, à réfléchir aux contraires, à douter tout naturellement. Le père Dubois, alias "curé sans foi" (Allahsız Papaz) formé chez les capucins, officiant dans cette église catholique d'Istanbul, a été le professeur de philosophie de plusieurs milliers d'élèves du lycée de Galatasaray(3). Installé en Turquie où il vient en 1932 pour rencontrer des russes afin de mieux étudier le mysticisme slave, le père Dubois était devenu une figure incontournable du lycée où il fut enseignant de français et de philosophie durant plus de 30 ans. A sa mort en 1989, à l'âge de 83 ans, plusieurs centaines de Galatasarayl(4) lui rendirent un dernier hommage, prièrent Dieu dans toutes les langues pour demander paix à son âme, écrivirent des articles, publièrent même un livre(5)... Je me souviens encore de certains sujets de réflexion qu'il nous proposait au début des années 70, après avoir commencé son premier cours par un étonnant "Et si Dieu n'existait pas?" Il méritait bien son surnom le père Dubois!… Mais quelque chose d'autre m'étonne encore plus aujourd'hui. Durant trois décennies, pas un parent d'élève, pas un seul à notre connaissance, ne s'était levé pour protester contre le fait que l'on puisse confier la formation d'adolescents turcs, quasiment tous musulmans, à un ecclésiastique chrétien. Pas une seule fausse note! Certes, le père Dubois était un excellent professeur, apprécié et aimé de tous jusqu'à l'adulation; mais enfin, nous étions à l'école publique d'une république laïque peuplée de 99% de musulmans! Il s'agissait de surcroît d'un lycée prestigieux -à la porte duquel se pressaient tous les gamins pour passer le concours d'entrée- pas l'un de ces "Kolej", établissements privés, donc payants, où l'on dispensait également un enseignement bilingue. On aurait pu alors se demander, si quelqu'un d'autre, également professeur de philosophie et représentant de son église ou de sa synagogue, pouvait-il enseigner dans un établissement public d'Istanbul, aussi librement que le père Dubois? La question est légitime. Mais il me semble qu'il ne s'agissait vraiment pas, à l'époque, d'une exception liée à la personnalité de notre cher "Allahsız Papaz", mais c'était tout simplement la règle.
Par contre, la Turquie d'aujourd'hui, où l'on en est arrivé à se batailler pour ou contre le port du foulard islamique par les étudiantes, peut-elle toujours faire preuve de ce merveilleux sens du discernement et surtout du respect de l'autre? Je commence malheureusement à en douter. J'ai d'ailleurs envie de poser la question autrement, en la transposant avec un peu de provocation. En ce début de millénaire où il est encore question de guerre de religion, où l'on va jusqu'à dresser les civilisations les unes contre les autres, où l'on se permet, sous prétexte d'endiguer des "activités terroristes" qui s'inspirent d'un islamisme politique radical, de jeter la suspicion sur l'ensemble des populations qui croient en Mahomet, il est difficile de ne pas s'interroger sur certaines dérives fondamentales. Voici donc ma question: aujourd'hui, un dignitaire religieux musulman, par exemple l'imam d'une mosquée de l'une des grandes villes de l'Europe occidentale, pourrait-il enseigner en toute tranquillité, une matière dont il a la compétence, dans l'un des lycées de cette ville? J'en doute fort. D'ailleurs, même il y a trente ou quarante ans, une telle aventure aurait-elle été envisageable, sans réactions de rejet dans un pays un comme la France, l'Italie ou l'Espagne? Poussons l'hypothèse un peu plus loin, en l'explicitant: serait-il possible que, par exemple, les anciens élèves du Lycée Louis le Grand de Paris puissent rendre hommage aujourd'hui à leur ancien professeur d'histoire répondant au nom supposé d'Imam Hüseyin qui vient de décéder, en publiant un livre sur sa vie et ses idées, afin de garder sa mémoire vivante? Outre les thèmes de la laïcité dans l'enseignement public et de la tolérance à l'égard de celui qui est d'une confession différente, ces questions s'ouvrent sur de sérieux débats théologiques, concernant le dogmatisme ou le doute dans l'appréhension de la parole de Dieu en fonction du livre sacré en question… Ne pouvant ouvrir ici ce débat, je me contenterai de remarquer que le cas du père Dubois est avant tout indissociable de l'état d'esprit qui régnait alors dans le pays qui l'a accueilli. En d'autres termes, s'il avait choisi comme destination une autre grande métropole musulmane, par exemple Le Caire ou Téhéran, son vécu aurait été certainement bien différent...

Fondations privées au service de l'art
Je continue de marcher, toujours sur cet inexistant trottoir de droite. Quelques dizaines de mètres plus loin, au numéro 421, se trouve le Centre culturel de Borusan. Une fondation privée, portant le nom de l'une des grandes entreprises turques qui œuvre, entre autres, dans le secteur de l'acier et de l'automobile. Les cinq étages rénovés de ce bel immeuble abritent bibliothèque, musicothèque, salles de conférence et des bureaux. La fondation Borusan Kültür ve Sanat dont les activités sont principalement axées sur la musique classique et la publication des beaux livres d'art, a constitué, il y a déjà quatre ans, son propre orchestre philharmonique sous la baguette d'un prestigieux chef, Gürer Aykal. Le rez-de-chaussée de ce centre est une galerie consacrée à l'exposition des œuvres d'art contemporain où l'on inaugure, ce mardi 3 juin, la toute dernière installation de la plasticienne Handan Börüteçene, intitulée "Un salon, une chambre: la sérénité…" J'ai avancé mon voyage de quelques jours pour pouvoir être là, au soir du vernissage. Handan est une amie de longue date, une artiste de talent, une plasticienne inventive qui honore avec élégance le riche héritage culturel qui est le sien.
Nous allons découvrir, ci-après, l'œuvre de Handan Börüteçene et mieux la connaître à travers l'entretien passionnant au cours duquel elle nous a parlé des réalités de son pays et de sa vision d'artiste, avec franchise et lucidité. (Voir l'entretien La mémoire des Orients par Antonia Naim)

Longues discussions autour d'un verre de Raki
La soirée n'est pas terminée. Après le vernissage de l'exposition de Handan Börüteçene, la nuit sera longue dans ce quartier proche du Tünel, qui est devenu, en l'espace de quelques années, le nouveau lieu de rendez-vous pour d'interminables dîners entre amis. De nombreux restaurants ont en effet investi les lieux jusqu'au plus petit local qui donne sur l'une des rues étroites descendant vers le célèbre hôtel Péra... Nous sommes une douzaine à s'attabler avec Handan au Sofyali qui n'est pas forcément, malgré son nom, spécialiste de la cuisine balkanique, mais où l'on peut déguster de succulentes entrées (meze) et de délicieux plats de viande mijotée. Minuit passé, je passe dire bonsoir à d'autres amis qui dînent encore, comme à leur habitude, chez Yakup 2, lieu privilégié des intellectuels, journalistes et écrivains. Nul besoin de se donner rendez-vous. Un petit tour dans ces restaurants bien connus (qui ont d'ailleurs tout d'un bistrot avec une bonne petite carte, ou d'une brasserie où le raki a remplacé la bière) suffit pour retrouver une bonne dizaine d'amis et de reprendre la conversation avec eux, comme si l'on n'était séparé que la veille, alors qu'avec certains nous ne nous étions pas vus depuis plus de cinq ans! Une bonne partie de nos discussions tournent, évidemment, autour du succès à Cannes de Nuri Bilge Ceylan. Les avis sont partagés. Quelques-uns n'ont toujours pas vu Uzak (Lointain). Un universitaire, chercheur et homme de lettres, est allé le voir cette semaine, puisque le film est à nouveau à l'affiche après son triomphe cannois. "Pour ma part, j'ai beaucoup aimé Uzak mais nous n'étions qu'une trentaine dans la salle; près de la moitié des spectateurs sont d'ailleurs sortis avant la fin" regrette-t-il. Les tables du restaurant commencent enfin à se vider ! Dans quelques heures le soleil pointera… Sur le chemin du retour, je n'ose plus franchir le seuil du Refik restaurant -du nom de son vieux et jovial patron qui sert à ses habitués une cuisine familiale- de peur d'y trouver, parmi les derniers clients, d'autres connaissances...

Un cinéaste propriétaire de restaurants chics
Le lendemain, le 4 juin au soir, nous sommes invités à la soirée d'ouverture du lieu estival d'un restaurant très connu, le Zarifi, qui se trouve loin du centre, sur les hauteurs du Bosphore. Son propriétaire, Fehmi Yasar, est un cinéaste qui a réalisé au début des années 90 un seul film au demeurant très prometteur, avant d'ouvrir le Café rêve (Hayal Kahvesi) en plein Beyoglu à deux pas de la rue Istiklâl. Aujourd'hui, il est à la tête d'une dizaine d'établissements prestigieux. Il n'a plus le temps de faire du cinéma!
Très bon-chic-bon-genre, les invités de Zarifi qui se pressent devant les bars où l'alcool coule à volonté, sont pour la plupart des personnes appartenant aux classes sociales les plus privilégiées; certains mènent sur les bords du Bosphore une bien meilleure vie que les princes sur la Côte d'Azur ou les vedettes de cinéma en Californie. Cette élégante assemblée où les nombrils bronzés des jeunes filles délicatement ornés de petits bijoux, n'ont d'égaux que les discrètes boucles d'oreilles scintillantes des jeunes hommes dont le machisme traditionnel semble avoir été laissé un instant au vestiaire. D'autre part, aucun foulard islamique n'a droit de cité ici, bien sûr...
Un orchestre, au milieu de cet espace sous les étoiles, joue des airs connus mais peu entendus en ce genre d'endroit. Les musiciens non plus, ne semblent pas être des habitués de ce genre d'établissement. Ce sont de modestes tziganes, surpris eux-mêmes du monde qui les entoure. Plusieurs couples dansent avec un réel plaisir et une étonnante adaptation à cette musique des quartiers périphériques. Nous voilà en face d'une synthèse, certes musicale mais certainement pas sociale. Sur les visages typés, joliment basanés des musiciens immigrés d'on ne sait quel coin des Balkans, on peut observer le reflet d'un petit choc culturel...
Cette fête en plein air, sur le versant d'une colline qui descend abruptement sur le Bosphore, n'est qu'un petit révélateur bien innocent - soft diront les plus in- des contrastes socioculturels de la Turquie d'aujourd'hui. Remarquons juste que la facture d'une soirée pour deux, dans l'un de ces nombreux restaurants chics, -qui présentent par ailleurs toutes les caractéristiques d'une boite de nuit- peut bien dépasser le salaire minimum mensuel.
(Voir l'entretien Les souterrains du cinéma turc par Antonia Naim)

Le lendemain, le jeudi 6 juin, nous avons une invitation pour nous rendre à la soirée d'ouverture du Festival International de Musique et Danse d'Istanbul organisé par la fondation IKSV…

(voir Les voies de l'archéologie par Antonia Naim.)

Un mariage pas comme les autres à l'église arménienne
La veille de mon retour à Paris, le dimanche 8 juin, nous avons deux invitations. Pour un dîner en l’honneur des invités du Festival de films sur l’environnement qui aura lieu dans l’un de ces restaurants chics de notre ami ancien cinéaste Fehmi Yasar, sponsor tout désigné des activités cinématographiques internationales. Nous sommes donc invités à Lacivert, un lieu unique pleine d’histoire, sur la rive asiatique du Bosphore. Ce superbe villa au bord de l’eau, avait servi de décor à de nombreux films commerciaux dans les années 60 et 70. Dîner dans ce lieu magique face aux lumières du Bosphore en compagnie des cinéastes et cinéphiles, est difficile à refuser. Pourtant, nous nous excusons auprès de notre ami avec un sincère «nous passerons peut-être juste pour le dessert»… Nous préférons effetivement rester de l’autre côté du Bosphore, à Kuruçesme où le mariage d’un couple d’amis est célébré dans l’église arménienne de cette localité. J’avais connu Anna quand elle avait commencé à travailler pour les pages culturelles du quotidien Cumhuriyet, il y a déjà plus de dix ans. Très cultivée et douée pour l’écriture, elle avait un bel avenir… mais pas dans la presse turque incapable de donner aux meilleurs les moyens de leur épanouissements. Anna partit donc avec Cengiz, également journaliste dans ce quotidien, pour créer une société de conseil et de relations publiques. Le succès fut au-delà de toute espérance. Ils sont aujourd’hui en charge, entre autre, des relations publiques de deux grands groupes industriels qui sont justement les plus importants organisateurs de manifestation culturels du pays à travers leurs fondations. Anna et Cengiz se sont mariés ce soir là, devant quelques centaines d’invités parmi lesquels beaucoup de personnalités du monde des affaires et des médias. Le patriarche arménien dont le turc était beaucoup plus élégant et juste que celui de beaucoup de journalistes qui signent dans la presse, a tenu son rôle de prêtre avec un discours plutôt moderne et ouvert. Nous avons écouté avec plaisir et émotion les chants grégoriens; puis bavardé jusqu’à minuit dans le jardin de l’église, devant un somptueux buffet riche de toutes les cuisines anatoliennes et méditerranéennes. Pas de temps pour traverser le Bosphore et aller prendre le café au Lacivert. L’heure du retour a sonné.

Coincidences significatives
Le lecteur de ce récit a pu avoir de légitimes doutes sur l'enchaînement des évènements et des rencontres évoquées ci-dessus. Il peut penser que tout cela fait partie d'un scénario écrit à partir des faits, certes réels, mais remodelés pour aboutir à un condensé évènementiel. Il n'en est rien. Aucun détail, aucun enchaînement n'est le fruit d'une quelconque recomposition. Tout s'est déroulé, chronologiquement dans l'ordre décrit et s'est trouvé groupé dans un séjour d'une semaine. Le hasard du calendrier et des rencontres ayant été le seul maître du fil conducteur suivi.
D'ailleurs, je ne m'étonne plus, depuis longtemps déjà, de cette féconde fébrilité de la vie culturelle d'Istanbul, plus particulièrement de cette convivialité étrange qui en fait l'essence. La complexité de l'héritage oblige...

Agacements et fierté
Justement, cet héritage culturel plusieurs fois millénaire, enrichi de mille apports, assure probablement que la créativité des uns et des autres restera constamment en éveil malgré toute sorte de difficultés. La situation sociale, politique et économique est en effet de plus en plus inquiétante. En privé, tous les artistes et intellectuels se plaignent de l'état du pays, expriment leurs craintes face à l'avancée d'un certain islamisme modéré, d'une administration liberticide, du manque d'intérêt de l'état pour les activités artistiques -les ministères de la culture et du tourisme ne sont-ils pas, récemment, fusionnés?- de l'énorme dette du pays qui entrave gravement son indépendance sur le plan diplomatique en le mettant à la merci de ses pourvoyeurs de fonds, FMI, Etats-Unis et Europe en 0tête… Ils sont inquiets, non seulement pour leur propre avenir d'artiste, mais aussi pour l'avenir du pays. Pourtant, face à certaines prises de position qui sont monnaie courante dans le monde occidental, ils se rebiffent. "A force de revenir toujours sur les mêmes problèmes, en utilisant des arguments souvent fabriqués de toute pièce, pensent-ils, cela devienne de la propagande anti-turque au service des nations puissantes qui voudraient nous diviser et affaiblir comme elles l'ont fait depuis des siècles…". Je ne pense pas qu'il s'agisse là, de leur part, d'une réaction épidermique ou franchement nationaliste au point d'épouser la position officielle des gouvernants ; non, je crois qu'ils sont bien sincères et qu'ils ont mûrement réfléchi dans une perspective historique. Même ceux qui se situent à l'extrême gauche de l'éventail politique, expriment le même agacement devant ce que l'on appelle là-bas, le double standard. L'affaiblissement politique et économique va de paire dans l'esprit des occidentaux avec sous développement culturel pour les plus cultivés d'entre eux, voire la barbarie pour les moins instruits, disent-ils. S'il devait y avoir une échelle des civilisations, la leur n'aurait rien à envier aux autres, bien au contraire ! Dans ce climat à fleur de peau, amalgames ou erreurs, même les plus anodins, deviennent vite agaçants. Par exemple, les plus francophones ont lu avec étonnement, dans le très sérieux Le Monde qui analysait le palmarès du Festival de Cannes par ailleurs avec justesse et clairvoyance, que le jury aurait attiré l'attention sur les films venus du monde "arabo-musulman" puisque deux films, l'un turc, l'autre iranien ont été primé!

Turquie l'européenne?
L'heure du retour sonné, embarqué dans l'avion qui m'emmènera à Paris, tôt le lundi 9 juin, je prends plusieurs journaux que les hôtesses de Türk Hava Yollari me proposent avec le sourire.
En page 13 du quotidien Le Monde, daté du dimanche 8 - lundi 9 juin 2003, je découvre l'article d'un ami écrivain turc installé à Paris: Nedim Gürsel qui est un autre membre parisien de la famille des Galatasaraylı nous parle de "Relier les deux rives".
Parmi mille et une conclusions possibles et toutes aussi significatives, je vais privilégier le clin d'oeil du hasard en choisissant quelques paragraphes de cet article:

"En novembre 1991, (...) nous étions nombreux à signer un manifeste intitulé L'Autre, une idée neuve en Europe. Depuis, cette idée ne semble pas avoir fait son chemin. Certes, l'élargissement de l'Europe vers sa périphérie est à l'ordre du jour, mais au sommet de Copenhague, on a envoyé une fois de plus aux calendes grecques la date de l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie. On dirait qu'au-delà de ses lacunes en matière de démocratie et de droits de l'homme, ce pays fait peur, qu'il réveille les vieux fantasmes ancrés dans l'inconscient collectif . S'il est aujourd'hui un spectre qui hante l'Europe après le communisme, c'est bien celui du Grand Turc, musulman de surcroît. L'Autre par excellence, qu'il conviendrait de repousser jusque-là d'où il est venu. La légende dite de "l'arbre sacré", une vieille légende byzantine, désigne ce lieu comme "les limites du monde civilisé". Or, c'est justement à partir de cette limite que l'idée d'une Europe dont je partage les valeurs me semble intéressante(...)"

Istanbul reste la figure emblématique de ce questionnement permanent d'un pays qui ne trouvera peut être jamais une définition simple à son identité. Je suis de ceux qui, devant ce constat, lèvent aujourd'hui les mains pour s'exclamer: tant mieux!

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1. Anton Ignaz Melling (1763-1831) peintre et architecte allemand, venu servir le Sultan Selim III à la fin du 18ème siècle est connu par ses dessins d'Istanbul et du Bosphore. Quant à l'écrivain américain james Baldwin, il a longument vécu à Istanbul dans les années 60.
2. La traduction correcte de "Istiklâl Caddesi", serait l'Avenue de la Libération. Cette artère commerçante de la vieille ville cosmopolite est tellement étroite que beaucoup préfèrent l'appeler la rue Istiklâl en français.
3. Lycée de Galatasaray est un établissement public d'enseignement secondaire. Ses origines remontent au 15ème siècle, aux débuts de l'Empire ottoman. L'enseignement y est dispensé en turc et en français depuis plusieurs siècles. Il existe aussi, depuis bientôt 10 ans, l'Université de Galatasaray, établissement public aidé par la France et qui fonctionne sur les mêmes principes que le lycée.
Galatasarayli (celui qui est de Galatasaray) est l'adjectif utilisé pour désigner les anciens élèves de ce lycée.
4. Galatasarayli Monsenyör, Vatikan'in Türkiye dinsel temsilcisi Pierre Dubois'in Ani ve Görüsleri (Les souvenirs et points de vue de Pierre Dubois, Galatasarayli Monseigneur, représentant du Vatican en Turquie).
Par Niyazi Öktem, Kemal Suman et Turhan Ilgaz. Editeur: Zaman Kitap / Istanbul, 1ère édition: octobre 1989, 2ème édition: mars 2001 Mehmet Basutçu
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