Istanbul dans tous ses états… | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
Istanbul dans tous ses états… | Mehmet BasutçuLa Turquie est en proie à de vives tensions. La radicalisation politique, déjà bien visible lors des dernières années, gagne du terrain jour après jour. En fait, depuis les élections anticipées de juillet 2007, la situation ne cesse de s’empirer. Les erreurs grossières du pouvoir en place se succèdent et s’accumulent…
S’agit-il véritablement d’erreurs politiques commises par un pouvoir dopé et aveuglé par le succès électoral, sombrant ainsi dans un irrésistible désir de revanche? Ou bien, s’agirait-il de la poursuite, pas à pas, d’un plan d’action minutieusement préparé depuis longtemps? Le nombre de ceux qui croient à un agenda caché a considérablement augmenté ces derniers mois. La partie visible de l’iceberg nourrit toute sorte d’inquiétude ; elle menace sérieusement la démocratie laïque et la république kémaliste…

L’Europe, au plus haut niveau, semble simplifier le problème en donnant la priorité au caractère démocratique du régime turc au détriment de sa nature laïque... Quel dangereux raccourci! Quelle imbécile équation!...
Manuel Barroso, en visite officielle à Ankara, il y a deux semaines, a en effet apporté son soutien au Premier ministre dont le parti -que l’on définit comme islamiste modéré sans savoir ce que cette qualification signifie exactement- fait l’objet d’un procès en interdiction, instruit auprès de la Cour constitutionnelle. L’Europe serait-elle aveugle? Quoi qu’il en soit, cette confusion des genres éloigne le citoyen turc, chaque jour davantage, du désir d’Europe… A moins que l’islamisation de la Turquie devienne, à un moment opportun, l’argument idéal pour mettre fin aux négociations d’adhésion à l’Union européenne… Dans ce contexte alourdi par des débats internes aussi stériles qu’inquiétants comme l’autorisation du port du voile islamique dans les universités, le pessimisme gagne les milieux laïques et kémalistes. La crise économique mondiale aggrave davantage les craintes d’une rapide radicalisation.
Bref, tout va mal. Sauf le cinéma!
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‘Süt’ (Le Lait)

Fuir par le cinéma…
Le cinéma est certes une porte de sortie facile, mais la fuite vers cet imaginaire peut être élégante et fertile : cinéma de la prise de conscience, cinéma de la défense des droits de l’homme, cinéma de toutes les utopies, quarante ans après un certain mois de mai… Voir et comprendre le monde tel qu’il est, pour mieux le rêver tel que nous aimerions le vivre...

İstiklâl Caddesi
, l’artère principale du centre historique, grouille de monde. Les affiches du 27ème Festival International du Film d’Istanbul, suspendues en double rangées sur les deux côtés de la rue piétonne, invitent les passants à cette enrichissante fête cinématographique. Quelques 200 films sont en effet proposés. Compétitions internationale et nationale, hommages divers, films documentaires et une dizaine de titres pour se souvenir de l’influence de mai 68 sur le cinéma… La liste est riche.
La foule qui envahit la rue İstiklâl est intarissable, colorée, contrastée et fort bruyante. Les femmes portant le voile sont minoritaires dans ce quartier cosmopolite mais les tensions sociales y sont pourtant bien palpables. Une ravissante jeune femme blonde, réalisatrice d’émissions télévisées, nous raconte comment un homme l’y a apostrophée récemment, pour lui demander d’un ton sévère, de bien boutonner sa chemisette! Ce genre de remarques désobligeantes teintées de menaces, elle n’a pas souvenir d’en avoir entendues avant la deuxième victoire électorale de l’AKP survenue en juillet denier…
La vue du creux des seins épanouis dérange certains, sans doute autant que les cheveux ondulant sous un léger vent… La Turquie en est là ! La ’pression du quartier’, l’expression qui désigne le poids de l’environnement social sur la liberté individuelle ne cesse de croître…

Triomphe du cinéma d’auteur…
Heureusement que la mixité est de règle dans les salles de cinéma ! Les spectateurs, pour la plupart de jeunes étudiants, filles et garçons, remplissent les rangs dans le désordre, selon la distribution naturelle des lois statistiques.
Les salles sont pleines, mais ils restent toujours quelques places disponibles pour les retardataires, notamment quand le programme affiche un documentaire ou un film d’auteur, qui n’attirent pas toujours les foules, même pendant le festival…

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'Yumurta' de Semih Kaplano?lu
Pourtant, c’est un exemple du cinéma d’auteur par excellence, de surcroît turc, qui remporta samedi soir la Tulipe d’or, la récompense suprême de la compétition internationale. Semih Kaplanoğlu a ainsi devancé ses onze concurrents, un Turc et dix étrangers, avec ‘Yumurta’ (L’œuf) qui a été applaudi pour la première fois à Cannes l’an dernier, dans la section «Quinzaine des Réalisateurs».
‘Yumurta’ est le troisième volet d’une trilogie qui nous raconte la vie d’un jeune poète, venu s’installer à Istanbul depuis sa province. Semih Kaplanoğlu a préféré remonter le temps en commençant par la fin. ‘Yumurta’, qui est sorti le 23 avril dans les salles en France, nous invite à la petite ville natale du personnage principal qui y retourne pour enterrer sa mère... Semih Kaplanoğlu a déjà réalisé le deuxième volet de cette trilogie, . Celui-ci sera peut-être présenté au prochain Festival de Cannes.
Quoi qu’il arrive, le cinéma turc s’affichera en bonne place sur la Croisette cette année. Avec ‘Üç Maymun’ (Trois singes), Nuri Bilge Ceylan sera très probablement en lice pour la Palme d’or aux côtés, entre autres, d’Abbas Kiarostami et de Mike Leigh qui devraient également se retrouver sur les listes de la prestigieuse compétition. Après ‘Uzak’ en 2002 et ‘Les Climats’ en 2006, Nuri Bilge Ceylan battra ainsi, avec trois films au total, le record de sélection à la compétition officielle pour un réalisateur turc, juste devant Yılmaz Güney (1937-1984) qui a été nommé à deux reprises, en 1982 puis en1983, en réussissant à gagner la Palme d’or avec ‘Yol’ (1982).
Le cinéma turc se porte décidemment bien. Mieux que le pays, en tout cas…
Mehmet Basutçu
(02/05/2008)


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