Glob-note - Page: 20070824 Fazıl Say contre la censure et l’élitisme | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
Glob-note - Page: 20070824 Fazıl Say contre la censure et l’élitisme | Mehmet BasutçuPianiste virtuose, compositeur inventif, intellectuel engagé…
Je viens de mieux comprendre, aujourd’hui, pourquoi j’aimais bien Fazıl Say (1).
Je veux dire, pourquoi je l’aimais au-delà de son art. Pourquoi je l’aimais tout simplement en tant qu’être humain, en tant que pianiste et compositeur engagé s’efforçant de bâtir de nouveaux ponts musicaux entre le public populaire turc, peu habitué aux salles de concert classique, et les mélomanes qui l’applaudissent sous tous les cieux...

Je viens de mieux comprendre, pourquoi Fazıl Say aime tant s’inspirer des airs traditionnels de son pays. Pourquoi il est tant attaché aux grands poètes de sa langue maternelle. Pourquoi il désire tant œuvrer pour l’éducation musicale des enfants. Pourquoi il se démène autant afin de donner des concerts gratuits dans les banlieues des grandes villes ou les bourgs lointains de l’Anatolie profonde. Pourquoi il cherche sans cesse des tonalités nouvelles, souvent en caressant, parfois en violentant les cordes de son piano, d’une main tendrement et fermement plongée jusqu’au coude dans les entrailles de l’instrument...
Il est en effet rare de trouver un musicien qui parvient à un tel degré d’osmose avec son piano, lequel, s’abandonnant à son tour, à toutes les sollicitudes du maître…

Tout ce que je pressentais de complexe, de riche et de simplement grand chez ce jeune pianiste hors norme, vient de se cristalliser dans mon esprit, après la lecture des deux articles qu’il vient de signer cet été, dans les pages culturelles du quotidien turc Radikal, en l’espace de quinze jours.
C’est rare que Fazıl Say s’exprime ainsi directement et publiquement par journal interposé...

Une lettre ouverte contre la censure...

Ce deuxième article, paru dans le numéro daté du 18 août (2), est au fond un appel solennel contre toute forme de censure. C’est une sorte de lettre ouverte, ferme et courtoise, adressée aux autorités, à commencer par le Premier ministre turc.
Fazıl Say avait déjà fait état, dans son premier article paru le 7 août dernier (3), de cette abominable censure qui frappe depuis plusieurs années, l’une de ses œuvres, composée en 2002-2003 à la mémoire du poète Metin Altıok.
Dans cette première lettre ouverte, sous le titre « Pourquoi la culture n’a pu aller jusqu’aux faubourgs» il mettait également en cause les responsables d’une grande fondation privée, qui n’avaient pas fermement réagi, en 2003, à la mutilation de son œuvre par l’intervention direct du ministre de la Culture de l’époque.
Fazıl Say reproche également à la direction de cette fondation, la frilosité -pour ne pas dire le mépris- qu’elle aurait alors manifestée pour aller sensibiliser un public populaire inhabituel pour leur prestigieux festival de musique... Le jeune pianiste voulait en effet réaliser, en collaboration avec cette fondation, un projet de longue haleine qui le tient à cœur: faire entendre la musique classique jusque dans les faubourgs d’Istanbul et se lancer dans une grande action d’éducation musicale dans les écoles de la ville…
La fondation incriminée, la puissante et active IKSV (İstanbul Kültür ve Sanat Vakfı – Fondation d’Istanbul pour la culture et les arts) avait pourtant su enrichir la vie culturelle de la plus grande ville de la Turquie depuis plus de trente ans, en organisant régulièrement plusieurs festivals. (4). « Mais pour quel public ? » s’interroge alors Fazıl Say, tout en reconnaissant les services rendus par l’IKSV dans son important rôle de relais…

Glob-note - Page: 20070824 Fazıl Say contre la censure et l’élitisme | Mehmet Basutçu«Ne vous rangez pas aux côtés des assassins, mais des poètes décédés!»

Le chapeau du dernier article de Fazıl Say, résume bien son appel solennel contre la censure: «Je demande aux dirigeants de l’AKP, y compris le premier Ministre, de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que l’oratorio Metin Altıok puisse être donné en concert. Ne soyez pas des censeurs ; ne vous rangez pas aux côtés des assassins. Soyez sensibles. Tenez vous aux côtés des poètes décédés…»

Pourquoi donc, Fazıl Say a-t-il décidé de composer, l’un après l’autre, deux oratorios à la mémoire de deux poètes turcs, Nâzım Hikmet (1901-1963) et Metin Altıok (1941-1993) ?
Tout d’abord, parce qu’il avait l’ambition d’œuvrer pour un idéal : établir de solides et larges ponts, pour que le ‘petit peuple’ puisse plus facilement accéder à la ‘grande culture’ musicale...
Parce que, Nâzım Hikmet et Metin Altıok sont d’excellents poètes qui ont écrit pour leur peuple. N’est-ce pas pour cette raison, d’ailleurs, qu’ils ont été victimes, tous les deux, de l’intolérance?...
Parce que, le père de Fazıl Say, intellectuel engagé, éditeur de revue littéraire et historien de la musique, a fait connaître à son fils les meilleurs auteurs turcs, tout en lui ouvrant les fenêtres e la littérature mondiale pour que son talent ne s’épanouisse pas que sur le terrain musical...
Parce qu’un jour de septembre 1980, après le coup d’Etat des généraux, lors de la fouille de son appartement par les gendarmes, son père a été contraint de cacher dans le piano de son fils de dix ans, les livres de Nâzım Hikmet parmi d’autres ouvrages interdits… Ce qui fit d’ailleurs découvrir à Fazıl Say, par le hasard de cette fouille militaire au domicile, des capacités insoupçonnées de son instrument: les gendarmes lui demandèrent en effet de jouer un morceau populaire, histoire de s’assurer que le piano ne servait pas de cachette au père…. Le petit Say s’exécuta et découvrit ce jour-là, l’infinité des sonorités que cet instrument était capable de produire…
Parce que, aussi, Metin Altıok était l’un des amis proches de la famille. Parce que le jeune Fazıl a été bercé par d’interminables discussions sur la littérature, la musique et la politique, lors de longs dîners bien arrosés, jusqu’à ce qu’il s’assoupisse sur les genoux de son père où du poète Altıok...

Glob-note - Page: 20070824 Fazıl Say contre la censure et l’élitisme | Mehmet BasutçuPourquoi le poète Metin Altıok serait-il plus dérangeant que Nâzım Hikmet?...

Alors, pourquoi la censure frappe-t-elle plus particulièrement l’oratorio pour Metin Altıok, composé en 2002/2003, alors que l’oratorio pour Nâzım Hikmet, une oeuvre datant de 2001, est interprété à plusieurs reprises, devant les plus hautes autorités de l’Etat sans le moindre incident, sans aucune interdiction?
Pourtant, Nâzım Hikmet fut « le poète traître » par excellence; la diffusion de ses oeuvres a été était interdite durant de longues années; il a été déchu de sa nationalité en 1951 et son corps repose toujours près de Moscou… Les autorités turques ne sont pas à un paradoxe près. Nâzım Hikmet est maintenant officiellement reconnu comme grand poète national, même si les mêmes autorités refusent toujours de lui restituer, à titre posthume, sa nationalité turque !

Alors, pourquoi diable, le nom de Metin Altıok, décédé en 1993, irrite-t-il tant le pouvoir de l’AKP en place depuis cinq ans? La réponse est hélas simple. Parce que Fazıl Say, mis à part un contenu dérangeant, notamment dans la partition pour chœur de sa composition, utilise dans la mise en scène de son oratorio, des images d’archives, celles qui montrent la tragique incendie volontairement allumée par des manifestants fanatisés, qui coûta la vie au poète Altıok ainsi qu’à 36 autres artistes et intellectuels brûlés vifs!...
Venus de toute la Turquie, réunis à l’Hôtel Madımak, dans la ville de Sivas en Anatolie de l’Est, pour participer à une colloque, ces artistes et intellectuels furent, le 2 juillet 1993, la cible d’une foule de manifestants surexcités, manipulés par des forces obscures proches des mouvements islamistes qui ont soutenu, quelques années plus tard la naissance d’un parti politique dénommé AKP, se définissant comme «musulman démocrate modéré»!... Détenant le pouvoir sans partage depuis 2002, l’AKP, sorti grand vainqueur des élections législatives anticipées du 22 juillet dernier, gouvernera la Turquie, seul, pour cinq ans encore...
Le nouveau ministre de la Culture dont on connaîtra le nom fin août, pourra-t-il enfin lever la censure qui frappe l’oratorio composé par Fazıl Say à la mémoire de Metin Altıok, poète assassiné par une foule d’islamistes? Difficile d’être optimiste dans le climat politique actuel où l’esprit de revanche semble régner, avec arrogance...

Comment ne pas soutenir Fazıl Say, dans sa juste lutte…

J’ai eu une seule fois le plaisir d’écouter Fazıl Say jouer à la salle Gaveau, à Paris. J’ai la plupart de ses enregistrements que j’écoute souvent.
Je ne ai jamais rencontré Fazıl Say personnellement. J’ai pourtant l’impression de le connaître depuis longtemps.
Comment ne pas souscrire, sans réserve, à ses justes demandes?

Mehmet Basutçu
(15/11/2007)



(1)Pour mieux connaître Fazıl Say on peut consulter son site Internet: www.fazilsay.net
(2) www.radikal.com.tr
(3) www.radikal.com
(4) www.iksv.org

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