Biennale d’Istanbul: l’optimisme à l’ère de la guerre globale | babelmed
Biennale d’Istanbul: l’optimisme à l’ère de la guerre globale Imprimer
babelmed   
Biennale d’Istanbul: l’optimisme à l’ère de la guerre globale | babelmedLe postulat de Hanru est simple: nous vivons dans une ère de guerres globales, la plupart se déroulant dans les pays en développement, comme si «le centre de l’Empire avait brutalement exporté la violence dans d’autres parties du monde». Lequel monde en développement est confronté au défi de la transition entre colonisation et indépendance vers modernisation et mondialisation.

Question centrale: «Est-ce que le monde non-occidental peut encore réinventer des modèles de modernisation afin d’affronter les défis de la mondialisation qui sont déterminés par le capitalisme libéral et dominés par les puissances occidentales?».

«La Biennale se fixe donc l’ambitieux objectif, pas impossible, mais nécessaire», de revitaliser le débat entre modernisation et modernité par le biais de l’art contemporain. Lequel «est créé et présenté partout, bien au-delà de l’Occident».

Dans ses choix artistiques et de lieux, la Biennale est loin d’une exposition d’un art contemporain qui serait confiné à des lieux conventionnels. Au contraire, par le choix des lieux, des thèmes et des modes de présentation, elle le mêle à la vie, combien vibrante, de cette cité cosmopolite. Du centre à la périphérie, de l‘Europe à l’Asie, d’un centre d’art contemporain à un entrepôt du port, la Biennale veut être «une machine non-stop pour la créer une nouvelle vie urbaine».

De fait, la Biennale se déroule dans quatre lieux principaux, du plus prévisible au plus surprenant.

Au Centre Culturel Ataturk (AKM), sur la Place Taksim au cœur de la ville moderne, 15 artistes exposent sur le thème «Faut-il le brûler ou pas?» Cette question provocante s’adresse à l’architecture conventionelle et massive du Centre lui-même!

A «Antrepo N°3», un (vrai) entrepôt du port d’Istanbul dans le quartier de Tophane, au centre de cet incroyable activité maritime au carrefour du Bosphore, de la Corne d’Or et de la Mer de Marmara, ce sont 10 artistes qui constituent une Dream House, une «maison de rêve» qui fonctionne tard dans la nuit.

Au Marché du Commerce Textile d’Istanbul (IMC), situé dans le quartier d’Unkapani, 20 artistes ont créé une «Usine mondiale» (World Factory), là même où la prospérité du secteur textile turc a atteint le monde entier dans ce qui constitue l’un des plus grands succès de l’économie du pays.

Enfin, à «Santral Istanbul», une centrale électrique désaffectée dans le quartier d’Eyüp qui a été donnée à l’Université Bilgi pour en faire un centre d’exposition et de création artistique, on visite le lieu d’une étonnante opération de rénovation urbaine, transformant une banale (et assez laide en soi) infrastructure énergétique urbaine en un centre dynamique de création artistique.


S’il fallait une démonstration de la présence d’Istanbul dans la mondialisation d’aujourd’hui, la voici faite par le choix des lieux, avant même que vous n’ayez franchi la porte de l’une des expositions.

Et s’il vous fallait un prétexte pour visiter ou revisiter Istanbul, vous n’avez plus d’excuses. En guise d’incitation, voici la présentation résumée de trois oeuvres présentées à la Biennale.
«The Road Map» par Multiplicity
C’est d’une ironie acide dont font preuves les architectes et géographes de l’agence milanaise Multiplicity en reprenant pour leur création vidéo le titre de la fameuse (et infructueuse jusqu’ici) initiative de paix entre Israël et Palestine.
Biennale d’Istanbul: l’optimisme à l’ère de la guerre globale | babelmed
Présentée à la Biennale d’Istanbul dans le lieu inhabituel d’Antrepo N°3 à Tophane, ce montage vidéo de Sandi Hilal, Alessandro Petti et Salvatore Porcaro reste d’une actualité brûlante bien que filmé en janvier 2003. Hélas, les choses n’ont pas changé, elles ont plutôt empiré.

L’idée est simple, lumineuse et politiquement révélatrice: filmer un même trajet par la route dans les Territoires palestiniens, selon que l’ont est colons israéliens ou citoyens palestinien. Selon que l’ont est éligible au parcours sur les voies rapides, viaducs et autres passerelles destinées à vous faciliter la conduite, ou selon que l’ont est soumis aux barrages, contrôles, écrans de barbelés, interruption de routes quand on est Palestinien.

Cette méthode pour rendre palpable le quotidien inimaginable des Palestiniens avait déjà été utilisée sous al forme d’un récit d’Azmi Bishara, écrivain arabe israélien dans Checkpoint (Actes Sud, 2004). Voir www.babelmed.net

Deux écrans donnent à voir un étonnant parallèle: d’un côté le voyageur israélien parcourt son trajet de Kiriat Arba à Kudmin sur des voies rapides, larges et bitumées, dotées de tunnels et de viaducs, en moins d’une heure. Sur l’autre écran, le voyageur palestinien buttent de barrage en contrôle - tous imprévisibles puisqu’ils changent quotidiennement -, change de taxi plusieurs fois, et finit par mettre cinq heures et demi pour un trajet similaire, de Hebron à Naplouse.

Les deux routes commencent et finissent à la même latitude, elles se croisent quelquefois. Mais les temps de parcours sont bien différents.

Résumé sur: www.iksv.org/

Vahram Aghasyan, artiste arménien
L’un des mérites de cette dixième Biennale est d’avoir amené un artiste arménien, pari difficile s’il en est. Intitulé «Ghost city», la ville fantôme, le montage photographique d’Aghasyan montre la ville de Gyumri, dont le quartier de Mush est aussi neuf que vide, construit sous l’ère soviétique pour reloger les victimes d’un tremblement de terre, mais avorté.

«En Arménie, la modernité ne s’en ira jamais complètement, parce qu’elle n’est jamais vraiment arrivée». Auréolé de la promesse d’un avenir meilleur, Mush est un symbole de modernité autant que de régression puisque commencé en 1989 mais jamais achevé.

Le montage crée un choc certain avec ses immeubles inachevés présentés comme flottant sur un lac imaginaire.

Détails sur : www.iksv.org

Buthayna Ali, artiste syrienne
Buthayna Ali a étudié les Beaux-Arts à Damas, puis à Paris à l’Ecole Nationale Supérieure (ENSBA) et l’histoire de l’art islamique à la Sorbonne (Paris IV), avant d’enseigner à la Faculté des Beaux-Arts de Damas, tout en continuant sa propre création artistique.

Son installation, une multitude de balançoires pour enfants dans une pièce aux murs nus et bruns, est des plus étonnantes. En théorie, chacun peut s’asseoir et mettre sa balançoire en mouvement. En réalité, elles sont si proches les unes des autres que tout mouvement est impossible, seuil ou à plusieurs.

Contradiction entre l’acte individuel et le milieu. L’artiste décrit son installation d’un bref poème:

Nous

Chacun choisit sa propre balançoire
Nous nous balançons tous comme des enfants
Pourtant quelqu’un d’autre tient la corde
La poussée la plus forte est encore à venir,
Politique, Economie, Religion, Amour,
La Guerre contre la Paix
L’amour contre la haine
Nous sommes ici et là-bas, nous sommes vivants.
Nous sommes des êtres humains

(25/09/2007)


Présentation sur: www.iksv.org/

mots-clés: