Entretien avec Ayşe Böhürler, journaliste, femme politique et cinéaste documentariste «islamiste» | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Entretien avec Ayşe Böhürler, journaliste, femme politique et cinéaste documentariste «islamiste» | Mehmet Basutçu
Nous mettons cet entretien en ligne, grâce à l’aimable autorisation de la rédaction de «Bleu Bazar», une nouvelle émission mensuelle sur la chaîne francophone TV5 Monde, dont l'ambition affichée est de «faire en sorte que le nord et le sud de la Méditerranée se comprennent mieux».
Les propos qui suivent ont été recueillis à Istanbul le jeudi 15 mars 2007 par Marian Naguszewski, journaliste à TV5 Monde. J’étais pour ma part, conseiller et interprète de cette petite équipe. Il s’agissait de préparer un reportage de 6 minutes sur la situation actuelle du cinéma documentaire en Turquie qui sera diffusé le 15 mai prochain.
Nos chemins avec Marian Naguszewski, se sont d’ailleurs croisés grâce à Babelmed. Connaissant notre site, Marian avait demandé à la rédaction de Babelmed, à Rome, les coordonnées de quelqu’un qui pouvait les renseigner et les aider sur ce sujet, à Paris et en Turquie…

Bien qu’il ne soit pas directement lié aux relations entre la Turquie et l’Union européenne, cet entretien est intéressant à double titre.

D’abord parce qu’il y est question d’une série de films documentaires sur la vie des femmes musulmanes dans 13 pays, réalisée par une cinéaste turque, elle-même musulmane pratiquante. Ayşe Böhürler, née en 1963, est journaliste de formation; elle travaille à Kanal 7, l’une des plus grandes chaînes de télévision privées turques et elle réalise des films documentaires. Elle a également des responsabilités politiques dans les instances dirigeantes du parti islamiste au pouvoir, même si elle ne revendique pas cette étiquette d' «islamiste» qui lui paraît trop réductrice par rapport à la complexité de sa réalité de femme engagée, active et musulmane pratiquante...

Ensuite, parce que cet entretien est également une rencontre incongrue, un face à face inhabituel, entre l’un des doyens du cinéma documentaire turc, Enis Rıza, intellectuel de gauche tendance trotskiste et une femme documentariste qui fait de ses croyances religieuses une règle de vie, pas seulement privée mais aussi professionnelle.

Voici donc l’essentiel de ce qui s’est dit lors de cette rencontre provoquée in extremis par notre demande insistante, juste quelques heures avant que Madame Ayşe Böhürler ne s’envole pour Londres afin d’assister à la projection de son dernier documentaire, «BEHIND WALLS, women in islamic countries» (DUVARLARIN ARKASINDA, Müslüman Ülkelerde Kadın) et participer à une table ronde…
Entretien avec Ayşe Böhürler, journaliste, femme politique et cinéaste documentariste «islamiste» | Mehmet Basutçu
Sur le tournage
Marian Naguszewski: Pouvez-vous nous parler de votre dernier film?
Ayşe Böhürler: Nous avons commencé à travailler sur ce projet il y a deux ou trois ans. Nous souhaitions savoir comment vivaient les femmes dans différents pays musulmans. Quelles étaient leurs conditions de vie, les problèmes quotidiens auxquels elles devaient faire face? Quels regards portaient-elles sur le monde moderne? Nous avons abordé les questions de mariage, de couple, de violence conjugale, d’éducation etc… Le premier voyage que nous avons effectué nous a mené à Oman, il y a déjà deux ans. C’était le point de départ d’un grand projet de recherche. En dehors de la Turquie nous avons tournés dans 13 pays. Le film comporte finalement 15 épisodes dont trois sur la vie des femmes turques. Nous avons constaté qu’il y avait une grande diversité dans les conditions de vie et dans la priorité des problèmes rencontrés par les femmes...

Enis Rıza: C’est un très beau projet. J’en suis vraiment jaloux! J’aurais aimé faire ce film. Mais je crois que cela devait être réalisé plutôt par une femme. C’est mieux ainsi.

Ayşe Böhürler: Il y avait aussi des hommes parmi mes assistants et dans l’équipe qui a réalisé cette longue série! Nous avons beaucoup voyagé et tourné dans des lieux différents, pas seulement dans les grandes villes mais aussi beaucoup à la campagne, dans les villages, dans le désert… C’était une véritable aventure qui nous a beaucoup appris sur la condition féminine dans les pays musulmans. Nous avons interviewé quelques 200 femmes musulmanes au total! Nous avons constaté qu’elles étaient toutes différentes. L’islam était leur point commun mais leurs conditions de vie étaient intimement liées aux différences culturelles et géographiques. Dans chaque pays, les femmes avaient des priorités différentes par rapport à leurs problèmes quotidiens. Au Soudan, la pratique de l’excision les préoccupait plus que d’autres problèmes. Cette pratique traditionnellement perpétuée par les grands-mères, n’a d’ailleurs rien avoir avec l’islam. En Egypte le souci principal des femmes est l’inégalité dont elles souffrent sur le plan juridique…

Enis Rıza: En Turquie c’est le problème du foulard islamique. Si nous pouvions résoudre ce problème cela irait mieux!

Ayşe Böhürler: Le problème du voile est malheureusement devenu un symbole politique, quelque chose d’artificielle. C’est dommage. Cela marginalise les femmes; au fond, c’est discriminatoire et injuste.

Enis Rıza: Nous, nous disons que le problème le plus important pour les femmes, réside dans les inégalités sociales...

Ayıe Böhürler: Nous avons réalisé ce documentaire pour casser certaines idées reçues, aussi. Dans les pays occidentaux, notamment depuis le 11 septembre 2001, les gens pensent qu’il existe un seul type, un seul modèle de femme musulmane. C’est faux. Par exemple, en Turquie, l’islam n’a jamais été vraiment radical. Même à l’époque ottomane, malgré le droit basé sur la loi coranique, il y avait une approche séculaire. La société turque a un passé européen; elle a été au croisement de plusieurs civilisations. Elle a su réunir en son sein plusieurs cultures, plusieurs ethnies. La radicalité est le résultat de l’ignorance, du repli sur soi et de la féodalité. Quand vous êtes ouverts au monde, il ne peut y avoir de la radicalité. C’est ce que l’on constate dans la géographie des pays musulmans. Par exemple, en Indonésie, il n’y a pas de radicalité non plus, contrairement à l’idée reçue que nous avions. Nous avons par ailleurs constaté que la situation des femmes musulmanes turques était bien meilleure que dans les autres pays. Il y a un peu partout, des femmes actives qui exercent des responsabilités, qui ont un rôle politique ou économique à jouer, mais il s’agit souvent des femmes des milieux aisées, appartenant aux classes dirigeantes. En Turquie, les femmes ont plus de liberté et quel que soit leur milieu socio-économique, elles participent activement à la vie sociale et politique de leur pays. C’est une différence fondamentale.

Marian Naguszewski: Vous travaillez comme journaliste et cinéaste dans une chaîne de télévision islamiste. Vous-même, vous êtes une femme islamiste. Quelles sont les incidences de vos croyances dans l’exercice de votre métier? Cela influence-t-il, par exemple, le choix des sujets et thèmes à traiter?
Ayşe Böhürler: Nous n’acceptons pas au Kanal 7 le qualificatif de chaîne islamiste. Nous sommes une chaîne généraliste et nous nous adressons à un large public. En ce qui me concerne, je ne me définis pas non plus comme une journaliste ou une cinéaste ‘islamiste’. Ma religion définit les règles que j’observe dans ma vie privée. Par exemple, je ne bois pas d’alcool, je n’ai pas de relations extraconjugales, je fais ma prière et je jeûne pendant le ramadan; à part cela, je fais dans ma vie quotidienne ce que d’autres femmes font. J’ai un métier, je gagne ma vie, je suis libre et je ne sens sur moi aucune pression, ni religieuse, ni masculine, y compris de la part de mon mari. J’accepte les limites que l’islam m’impose, c’est tout. Quant à leur incidence sur mon travail, cela se situe à un niveau moral, celui de l’honnêteté intellectuelle. Je ne peux pas dire que mon regard soit islamiste. Je fais attention à ne pas trahir la vérité et les gens. Le genre documentaire a un langage propre qu’il faut respecter. J’essaye toujours de bien comprendre ce que les gens me disent afin de ne pas déformer leurs propos. Je cherche à bien refléter la réalité de la vie dans son déroulement quotidien. Par ailleurs, je n’utilise jamais les images tournées dans la rue, sans avoir l’autorisation des personnes filmées.

Enis Rıza: Voilà, nous sommes bien d’accord sur tout cela. Il s’agit bien de l’éthique du documentariste que nous partageons. A partir de là, chacun peut avoir sa sensibilité, peut choisir le sujet qui lui semble le plus important.

Marian Naguszewski: Votre sensibilité et votre croyance ne vous interdisent pas certains sujets, certains thèmes?
Ayşe Böhürler: Pas vraiment. Je peux traiter tous les sujets dans les limites de mon éthique. Néanmoins, il m’est arrivé de renoncer à filmer certaines réalités. Par exemple, quand nous étions au Pakistan, il y avait dans le quartier chaud une rue dénommée, «la rue de la lumière rouge» où se prostituaient des jeunes femmes mais aussi des hommes homosexuels. J’ai été curieuse de ce qu’ils pouvaient me dire. J’ai eu envie de les filmer mais je me suis dit que ce n’était pas à moi de parler de cette réalité là.

Marian Naguszewski: N’est-ce pas là une forme de censure?
Ayşe Böhürler: Pas tout à fait. Je n’interdis à personne de filmer cette réalité. Je pense tout simplement que ce n’est pas à moi de le faire. Par contre, je voudrais bien savoir comment ces hommes et ces femmes vivent leurs conditions, ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent etc. Qu’un autre documentariste tourne la vie dans cette «rue de la lumière rouge», je serai curieuse de voir son film!

Entretien avec Ayşe Böhürler, journaliste, femme politique et cinéaste documentariste «islamiste» | Mehmet Basutçu
Une femme engagée
Lors de cet entretien, je n’ai pas songé à photographier Ayşe Böhürler. Dans mon inconscient, c’était probablement un respect excessif des interdits que j’attribuais à une femme islamiste. C’était tout simplement ridicule. Elle avait effectivement le foulard islamique sur la tête et une tenue stricte, mais elle qui est une femme de télévision, cinéaste de surcroît, ne parlait-elle pas avec aisance et un naturel confondant devant la caméra de TV5?...
Quand nous sommes arrivés dans son bureau, nous n’avions pas osé lui tendre la main non plus. Enis Rıza qui n’avait jamais rencontré Ayşe Böhürler, nous avait mis en garde: «Certaines femmes islamistes ne serrent pas la main des hommes ; je ne crois pas qu’elle soit stricte là-dessus, mais il faut avoir cela en tête»…
Nous ne lui avions donc pas tendu la main au début de l’entretien.
A la fin, c’est elle qui a pris l’initiative de nous les serrer, nos mains. Mehmet Basutçu
(29/03/2007)
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