Entetien avec Ali Sirmen, éditorialiste au quotidien de la gauche kémaliste «Cumhuriyet» | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Entetien avec Ali Sirmen, éditorialiste au quotidien de la gauche kémaliste «Cumhuriyet» | Mehmet Basutçu
Quelle est la ligne politique du quotidien Cumhuriyet?
«Cumhuriyet» a d’abord été créé sous le titre de «Yeni Gün» avant la proclamation de la République, durant la première Guerre mondiale. Son propriétaire, Yunus Nadi (1880-1945), était alors député de l’Assemblée ottomane. Il a par la suite soutenu Mustafa Kemal. Après l’invasion d’Istanbul par les forces alliées, le 16 mars 1920, il s’est enfui à Ankara pour devenir membre de l’Assemblée nationale constituante de Mustafa Kemal. Il est d’ailleurs resté député de la République jusqu’à sa mort. Ankara était la capitale de la nouvelle république mais toute la presse se trouvait à Istanbul. Yunus Nadi a alors implanté son journal a Istanbul en changeant le titre sur les conseils de Mustafa Kemal en personne. «Cumhuriyet» est ainsi né en 1924, avec un nom qui soulignait sa ligne éditoriale républicaine et kémaliste. Yunus Nadi estimait qu’il fallait défendre la jeune République. Depuis sa création, notre quotidien soutient, comme son nom l’indique, les valeurs républicaines. Aujourd’hui, d’après les ultralibéraux, «Cumhuriyet» est un journal réactionnaire! Pour d’autres, c’est un journal de gauche…

Cela veut dire que les libéraux mondialistes et ceux qui détiennent le capital en Turquie, trouvent aujourd’hui que Cumhuriyet est un journal réactionnaire?
La situation est plus ambiguë que cela. Avec l’avènement de Monsieur Recep Tayyip Erdoğan, c'est-à-dire de l’islamisme au pouvoir, la donne a changé. Maintenant, une partie du capital qui a peur de la montée de l’islamisme, nous soutient pas mal, par exemple, en plaçant leurs publicités dans nos pages.

J’ai l’impression qu’en Turquie tout est d’une grande complexité: l’histoire, la politique,…
Tout y est très complexe ! D’un autre côté, c’est vrai aussi que les Turcs connaissent mal leur propre histoire. Si vous voulez savoir tout sur l’histoire de la Turquie, lisez le livre de Robert Mantran intitulé «Histoire de l’Empire ottoman» (1) paru aux éditions Fayard en 1989. Beaucoup d’historiens et turcologues français ont contribué à cet ouvrage ; parmi lesquels je voudrais citer François Georgeon qui vient de publier récemment un livre très intéressant sur le Sultan Abdülhamid II.(2) Vous pouvez également lire dans ce livre, au chapitre concernant l’effondrement de l’Empire, ce qu’il pense du «génocide» arménien. Il dit très ouvertement que c’est un sujet sur lequel on doit débattre, parce que les documents avancés comme preuves par les deux parties, présentent des lacunes...

Si l’on revient sur les relations entre la Turquie et l’UE depuis l’ouverture des négociations d’adhésion, comment évoluent-elles? Quel est l’état d’esprit des Turcs en ce moment?
L’Europe pour les Turcs, depuis 19ème siècle, c’était l’Amérique! C’était leur Amérique à eux ; comme disait Jacques Brel, «Madeleine c’est mon Amérique à moi»… Donc, un objectif à atteindre. Il ne faut pas oublier qu’en 1856, après la guerre de Crimée, lors de la conférence de Paris qui a eu lieu au Quai d’Orsay, les grandes puissances européennes ont déclaré que l’Empire ottoman faisait partie du cercle européen et que son intégrité territorial était garanti par les pays européens. Eh bien, la presse ottomane était très contente. Ils répétaient le même refrain: «Nous sommes tous devenus des Européens!» Naturellement, la presse française se moquait des Turcs.
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Ali Sirmen
Effectivement, de nombreux écrivains orientalistes se sont moqués des Turcs à l’époque. Il y a eu des propos tout à fait désobligeants, il suffit de penser au Voyage en Orient de Flaubert
Je vais vous citer encore un autre livre: «L’Empire ottoman» de Dimitri Kitsikis (3). L’auteur dit que l’Empire ottoman était un empire multinational comme tous les autres. D’après lui, prétendre que l’Empire ottoman est un empire turc, serait comme prétendre que l’Empire byzantin était grec. Il ajoute que le prétendu ‘400 ans de domination des Turcs’, serait une falsification de l’histoire par les historiens nationalistes du 19ème siècle. L’image des Turcs avant et après l’ère des états-nations, était très différente… C’est par le biais des états-nations que les empires se sont démantelés. L’Empire ottoman a vainement voulu garder son entité; c’était impossible. Prenons l’exemple du lycée de Galatasaray. Même ce lycée, qui a été fondé en 1868 avec pour objectif de créer une conscience ottomane, a échoué dans sa mission. C’est un historien turc, également ancien élève de Galatasaray, qui l’a écrit. Par contre, ce lycée a très bien su transmettre à ses élèves une certaine conscience de l’identité nationale turque.

Les anciens élèves du Lycée de Galatasaray dont vous êtes, ont traditionnellement joué le rôle d’un pont entre la Turquie et l’Europe. Que pensent-ils de la situation actuelle?
Ils sont les premiers déçus et aussi les plus critiques, en ce moment, à l’égard de l’Europe. Il ne faut pas oublier que les Turcs avaient beaucoup misé sur l’Europe, sans savoir ce qu’était exactement l’Europe. Ils la prenaient comme un grand espoir, comme une Amérique qui vous offre toutes les occasions; mais ce n’est pas le cas. Je me souviens d’avoir écrit, en 2004, un article dans le quotidien français Libération, dans lequel j’avais voulu démontrer que la révolution républicaine de Mustafa Kemal –précisons au passage que ce n’est pas une révolution faite par un seul homme, contrairement à ce que pensent les Turcs actuellement- n’était pas le fruit d’une idéologie. Le Kémalisme, qu’a-t-il démontré avec sa révolution républicaine et ses énormes réformes? Il a démontré que les valeurs européennes peuvent s’implanter dans une géographie extérieure à l’Europe et dans une société non chrétienne. Il a démontré par ce biais-là que les valeurs européens sont universelles. Ce n’est pas la moindre des choses! C’était le défi de la Turquie. Cela pourrait être le défi de l’Europe également. Les Européens n’ont pas abordé la question sous cet angle. De notre part, il faut dire que la Turquie s’éloigne de plus en plus de l’Europe. Pas simplement du fait du grand malentendu entre l’Europe et la Turquie, des préjugés, des arrière-pensées et le double standard mené par les Européens, mais également parce que la Turquie évolue de plus en plus vers un régime islamiste et notre Premier ministre qui dit que l’Europe n’est pas un club chrétien, oublie que c’est un club laïque. La Turquie s’éloigne de la laïcité de plus en plus.

Bien sûr que l’Europe est tout sauf un club chrétien, mais pas vraiment un club laïc non plus. C’est plus ambigu que cela. Notamment en Italie, comme dans d’autres pays européens, il y a eu beaucoup d’entorses historiques à la laïcité.
Oui, sans doute, mais un régime islamiste n’a pas sa place en Europe, absolument pas! Et La Turquie s’éloigne de plus en plus du monde contemporain. Le kémalisme, c’est déjà une parenthèse fermée. Il n’existe pas d’alternatif politique à la montée actuelle de l’islamisme, parce que les islamistes d’aujourd’hui, contrairement à ceux d’hier, sont plus habiles, plus astucieux et ils savent très bien qu’ils auront l’appui des puissances étrangères, surtout des Etats-Unis. L'«islam modéré» de Tayyip Erdoğan jouit de leur considération, non pas parce qu’il est modéré, mais parce que nos islamistes ont rallié leurs intérêts économiques avec ceux des puissances étrangères! C’est ce que nous appelons, chez nous, des ‘compradores’, selon la dénomination qui nous vient de la Chine (4). Il faut également rappeler que nos amis américains sont à l’origine de la montée de l’islamisme chez nous ! Quand la Turquie s’est allié aux Etats-Unis dès la fin de la Seconde guerre mondiale pour faire face aux visées de Staline sur les détroits tout comme sur les villes de Kars et d’Ardahan au nord-est de l’Anatolie, la première demande des Américains a été de renforcer la religion. Les cours d’instructions religieuses ont ainsi débutés en 1947. L’appel à la prière qui se faisait en turc à l’époque d’Atatürk, se fait de nouveau en arabe depuis les années 1950!...
Entetien avec Ali Sirmen, éditorialiste au quotidien de la gauche kémaliste «Cumhuriyet» | Mehmet Basutçu
D’après ce que vous dites, il ne peut pas y avoir en Turquie un islam respectueux de la République, à l’image des chrétiens démocrates en Europe?…
Bien sûr, il y a un islam respectueux de la République… Le modèle se trouve en Iran! Si vous voulez l’apologie de cet islam-là, lisez l’un des derniers livres de Guy Sorman, «Les Enfants du Rifaa» (5). Ce livre est sur l’histoire d’un homme religieux, Rifaa el-Tahtawi, qui a vécu en Egypte au temps de Mehmet Ali Pacha et de l’expédition napoléonienne. Cet homme a visité la France et a crée un mouvement de modernisation… Bon, c’est une idée…
Aujourd’hui en Turquie, il y a une quasi-démocratie; en Iran, il y a une pseudo démocratie. Voilà la différence! Nous allons glisser de la quasi-démocratie vers la pseudo démocratie… Finalement, je pense que la question principale ce n’est pas la religion, mais la structure de la société. La religion est l’instrument d’une société agraire. Tant que les pays musulmans resteront agraires, il n’y aura pas de démocratie. Regardez les américains qui ont viré Saddam Hussein en disant qu’ils allaient apporter la démocratie en Irak… Même si toute cette guerre n’était pas basée sur le mensonge et sur des intérêts impérialistes, même si les américains étaient sincères, ils n’y arriveraient pas implanter la démocratie!

Pour revenir à L’Europe, nous avons senti qu’il y a eu en Turquie un véritable enthousiasme, non seulement de la classe politique mais également du peuple. Mais aujourd’hui, il semble qu’il y ait une grosse déception, accompagné aussi d’un sentiment d’humiliation...
Il y a de l’humiliation c’est vrai, mais n’oublions pas que la seule personne qui ne soit pas en contradiction avec elle-même, c’est Monsieur Tayyip Erdoğan. Parce que Monsieur Erdoğan se fichait pas mal de l’Europe! Il voulait juste obtenir l’ouverture du processus des négociations, pour pouvoir dire aux Turcs: «Je suis l’homme à vous orienter vers l’Europe», et pour pouvoir changer les équilibres de la politique intérieure. Il a réussi… Le 17 décembre 2004, le texte qu’il a approuvé, démontrait très bien que la Turquie ne ferait jamais partie de l’Europe. Ce que l’on proposait aux Turcs, c’était une sorte de «partenariat privilégié», mais ce n’était pas un privilège qu’on nous offrait là! Monsieur Erdoğan a accepté cela. C’est une sorte de complexe d’infériorité qui fait dire que nous sommes incapables d’améliorer la situation, donc nous avons besoin de l’aide des Européens. Ils ont ainsi mis le chariot devant les bœufs. Parce que, si vous arrivez à résoudre vos problèmes socio-économiques, politiques et culturelles alors vous pouvez accéder à l’Europe et non l’inverse. Le système laïc, la république, les réformes, ce ne sont pas les Européens qui les ont réalisés, mais c’est une dynamique intérieure. Si cette dynamique intérieure n’existe pas, rien ne peut se faire.
Au 19ème siècle, à l’époque de Tanzimat,(6) on pensait qu’en s’alignant sur l’Europe on deviendrait plus civilisé, économiquement plus développé etc… Mais l’Empire s’est finalement effondré! Or, il existe un parallélisme énorme entre l’Ere de Tanzimat et l’aventure actuelle de la Turquie avec l’Union européenne.
Tout d’abord, il y a eu une union douanière: l’accord de 1838 avec l’Angleterre. Avec l’Europe il y a eu les critères de Copenhague et aussi l’union douanière…
Par la suite, nous avons eu l’application de la deuxième déclaration de 1856 faite à la conférence de Paris. Aujourd’hui on négocie avec le FMI les conditions de remboursement de la dette publique…
Le parallélisme est grand entre les deux époques. Je suis vraiment très sceptique au sujet des relations de la Turquie avec l’Europe.

Comment pourrait-on tenter d’améliorer ces relations pour réaliser l’adhésion de la Turquie à l’UE?
Je ne crois pas que l’on puisse les améliorer, d’autant plus qu’il y a d’énormes problèmes à résoudre. Il y a le problème kurde que les Européens abordent d’une autre façon... Il y a le problème arménien… Il y a le problème chypriote... Tout cela est beaucoup plus compliqué que vous ne le pensez. Il y a également des obstacles qui proviennent de la situation socio-économique du pays. La Turquie a une population jeune qui ne sert à rien du tout, à cause du fort taux de chômage! Il y a des millions de gens désespérés. Que voulez vous que la Turquie fasse dans l’Europe!


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(1)Au sujet de Robert Mantran qui a dirigé l’ouvrage collectif «Histoire de l’Empire ottoman», paru chez Fayard en 1989, on peut consulter sur Internet la page suivante:
www.bibliomonde.com

(2)François Georgeon Abdülhamid II - Le sultan calife
A propos de cet ouvrage on peut consulter la page Internet suivante:
www.parutions.com

(3)«L’Empire ottoman» de Dimitri Kitsikis, PUF Que sais-je? , 1985
cemoti.revues.org

(4)Voir un article récent sur les compradores chinois d’aujourd’hui
www.questionchine.net

(5)«Les Enfants du Rifaa, musulmans et modernes», Editions du Livre de Poche, 2005
www.livredepoche.com

(6)L’ère de Tanzimat (Tanzimat Devri) débute en 1939 sous l’impulsion du Sultan Mahmut II et correspond à une série de réformes conçues sur le modèle occidental, afin de réorganiser et moderniser l’Empire ottoman.
fr.wikipedia.org
________________________________________________________________ Mehmet Basutçu (28/03/2007)
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