La Turquie et l’Europe: douloureuses fiançailles sans fin?… | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
La Turquie et l’Europe: douloureuses fiançailles sans fin?… | Mehmet Basutçu
En venant de Burgaz Ada
Les relations turco européennes ont un long, très long passé. Passons vite sur l’entente entre François 1er et Soliman le Magnifique, les échanges marchands et culturels avec les Vénitiens, la conquête des Balkans et le siège de Vienne... Sur les plans social, politique et culturel, le principal virage a été négocié dès le milieu du 19ème siècle. Mahmut II, le 30ème Sultan ottoman, décida en 1839 d’engager une série de réformes connue sous le nom de Tanzimat, afin de moderniser l’Empire en prenant comme modèle le monde occidental… Près d’un siècle plus tard, l’occidentalisation fut le maître mot de la révolution kémaliste, après une victorieuse guerre d’indépendance (1919-1923) menée, précisément, contre les forces occidentales!

Quant au rapprochement avec l’Union européenne, la Turquie a clairement annoncé son intention de devenir membre de l’Union, dès 1963… L’Europe politique n’était alors qu’aux premiers pas de sa construction et la démarche des Turcs s’inscrivait dans une ligne historiquement cohérente. Faire partie de l’Europe politique n’était-ce pas la vocation naturelle de la République turque?… Il a pourtant fallu flirter pendant plus de 40 ans avant que les fiançailles soient publiquement célébrées! Drôles de fiançailles d’ailleurs… Dès l’annonce officielle des cérémonies lors du Conseil européen de Bruxelles des 16 et 17 décembre 2004, avant même que les négociations pour le futur mariage, prévues à partir de 3 octobre 2005 ne débutent, le climat s’alourdissait de jour en jour. On commença par annoncer que ce mariage tant attendu n’aurait sans doute pas lieu avant dix ou quinze ans. Pire, beaucoup de responsables politiques européens, au premier rang desquels les Français, déclarèrent clairement qu’il ne souhaitent pas vraiment un véritable mariage et proposèrent avec force, une forme de concubinage présenté par l’une de ces subtilités diplomatiques comme un «partenariat privilégié»…

Résumé ainsi, tout peut paraître tellement caricatural que l’on aurait du mal à y croire. C’est hélas, la réalité. D’ailleurs, cette longue dérive explique, en partie, la désillusion de l’homme de la rue qui se dit aujourd’hui, de moins en moins favorable à l’intégration de son pays à l’Union Européenne.

Indivisible Etat-nation…
«Notre pays est aujourd’hui attaquée de toutes parts sur le plan diplomatique, voire humiliée», remarquent certains. D’autres pensent même que les ’puissances occidentales’ voudraient au fond, rouvrir le dossier du traité de Sèvres (1920) qui avait entériné le partage de l’Empire ottoman entre les pays alliés, mais que Mustafa Kemal Atatürk, justement, avait rendu caduc en gagnant la Guerre d’indépendance. Le traité de Sèvres a alors été remplacé en 1923, par celui de Lausanne qui a marqué la naissance de la République turque et tracé ses frontières. Un nouvel Etat-nation venait de se construire sur les cendres d’un empire.
Aujourd’hui encore, pour une majorité de Turcs, le concept d’Etat-nation ne peut être mis en cause. Quant à ceux qui se permettent de le faire, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ils porteraient atteinte à l’indivisibilité du territoire national; ils sont alors forcément ennemis du peuple turc!

L’équation est simple, l’acte d’accusation sévère.
Mais qui sont-ils alors ces ‘ennemis’ que les turcs, de plus en plus nombreux, accusent d’avoir de mauvaises intentions?

D’abord, tous les étrangers qui se rendent coupables du délit d’ingérence dans les affaires intérieures. Par exemple, ceux qui s’inquiètent des droits civiques et culturels des kurdes, citoyens de la République turque… Ceux qui insistent pour l’ouverture sans conditions des ports et aéroports turcs aux transporteurs chypriotes grecs… Ou encore, ceux qui qualifient de ‘génocide’ les ’massacres’ dont furent victimes les Arméniens… Toutes ces ‘ingérences’ entraînent une condamnation sans appel d’une majorité de citoyens, toutes tendances confondues. «Ils remettent sur le tapis les vieilles questions pour tenter de mieux nous diviser!», pestent les plus radicaux...

Sont ensuite considérés comme ennemis, ceux qui pointent du doigt la question des droits de l’homme, plus particulièrement celle de la liberté d’expression dont le respect laisse effectivement beaucoup à désirer. Le fameux article 310 du code pénal –dans sa nouvelle mouture qui devrait théoriquement être en harmonie avec les critères de Copenhague- est à juste titre mis en cause «Voici la preuve que l’on veut nous empêcher de défendre l’unité nationale. Ce n’est qu’une nouvelle preuve de la mauvaise foi de nos ennemis héréditaires » rétorquent les mêmes... Pourtant, le gouvernement islamiste modéré de Recep Tayyip Erdoğan consulte jusqu’aux représentants de la société civile pour modifier ledit article afin que l’on ne voie plus un futur Prix Nobel accusé de porter atteinte à l’unité nationale par ses propos, se faire huer et insulter à l’entrée d’une salle d’audience par les militants ultranationalistes …

Il serait facile de dire que nous sommes face à un phénomène de paranoïa collective de la part d’un peuple qui a toujours eu le nationalisme à fleurs de peau. Il faudrait plutôt parler d’orgueil et de susceptibilité fort irritables au fur et à mesure que le sentiment d’être pris pour cible par les «ennemis» de toujours, devient envahissant. «Les Turcs n’ont d’amis que les Turcs eux-mêmes» dit un adage public. Ils sont de plus en plus nombreux à y souscrire…

Cette fébrilité est de plus en plus perceptible dans l’actualité quotidienne. Il suffit de jeter un coup d’œil aux nouvelles les plus significatives de ce début du mois de mars 2007.

Tensions autour de la réalité kurde irakienne
L’évolution de la situation politique au nord de l’Irak continue d’inquiéter. L’armée annonce une nouvelle fois, de la bouche d’un général quatre étoiles, que la Turquie n’hésiterait pas à intervenir au delà de ses frontières (tout en respectant le droit international, bien sûr) contre les ‘terroristes séparatistes’ qui menacent son territoire. Cette déclaration est faite à Diyarbakır où la population est majoritairement kurde Le général y est allé faire une visite surprise à l’hôpital où sont soignés les soldats blessés lors des affrontements avec le PKK.
Le général en chef de l’Armée de terre qui a fait cette déclaration, se nomme İlker Başbuğ. S’il fallait inventer un nom, on n’aurait pas trouvé mieux. ‘İlker’ signifie premier soldat; ‘Başbuğ’, chef de tribu, une sorte de seigneur féodal des temps anciens… Le général tient un langage ferme. «L’intégrité territoriale et politique de l’Irak est pour nous, un autre élément sensible. En cas de menace de nos intérêts vitaux, personne ne peut nous intimider» martèle-t-il.
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L’Armée turque, garant de la république laïque?
Le paradoxe que certains occidentaux font semblant de ne pas comprendre, c’est que l’armée ne joue pas qu’un rôle conservateur classique sur l’échiquier politique. Au contraire, elle s’affiche comme le garant infaillible des valeurs républicaines, de la laïcité et des idées kémalistes. En cela, elle est un facteur de stabilité politique, plutôt qu’un danger pour la démocratie.

Justement, avec l’arrivée au pouvoir des islamistes modéré, une bonne partie de l’opinion publique qui n’apprécie guère le virage vers l’implication du religieux dans les affaires publiques, voit en l’armée le protecteur de la démocratie. Un coup d’Etat militaire serait applaudi des deux mains par certains …

Injurier Atatürk sur l’Internet: inacceptable!
Début mars, sur plusieurs plaintes, le site Internet de You Tube est verrouillé par « Türk Telekom ». Motif : une vidéo injurieuse contre Atatürk vient d’y être mise en ligne. On ne rigole pas avec le Père des Turcs! Deux jours plus tard, le 9 mars, la vidéo en question étant retirée du site, les internautes turcs pourront de nouveau se connecter sur le fameux portail…

L’information concernant l’interdiction d’accès au fameux site, est même reprise par la presse internationale. Il s’agit, en fait, du dernier épisode d’une guerre des nerfs auquel se livrent les ultranationalistes des deux rives de la mer Egée, depuis quelques temps, par Internet interposé. La dernière ‘blague’ en date avant cet incident, serait signée par un internaute turc qui aurait déclaré que l’homosexualité ferait partie du patrimoine génétique des Grecs! Qu’à cela ne tient ! La réponse de la bergère ne tarde pas avec cette vidéo qui retourne le compliment à l’encontre d’Atatürk. Evidemment, c’est une goutte de trop. C’est inacceptable! La sérieuse entreprise turque des télécommunications intervient alors rapidement pour éviter que les internautes du pays ne s’énervent davantage. Aussitôt, les commentateurs des nombreuses chaînes de télévision se penchent longuement sur la question en se demandant si c’était là une mesure efficace… Heureusement que l’affaire est résolue en quelques jours. On est soulagé de tourner la page.
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Tayyip Erdoğan
Qui va être le prochain Président de la République?
Revenons aux sujets sérieux… 2007 est une année électorale cruciale. Un nouveau Président de la République prendra ses fonctions avant l’été, avant qu’arrive l’échéance normale des élections législatives. A moins de deux mois du vote, l’incertitude demeure au sujet de l’élection présidentielle. Le chef de l’Etat est élu par le Parlement. Même si son pouvoir politique est limité, il a les moyens de faire pression sur les décisions gouvernementales et de renvoyer les textes de loi au Parlement. Le Premier ministre actuel, Recep Tayyip Erdoğan serait décidé à prendre le fauteuil… Pourtant, fin mars, il ne s’était toujours pas déclaré officiellement candidat! Les milieux laïques et l’Armée sont en effet farouchement opposés à l’arrivée au Palais présidentiel de Çankaya, d’un islamiste dont la femme, porte, de surcroît, le voile islamique. Une femme voilée aux premiers rangs du protocole? C’est tout simplement inacceptable!… Le débat sur les différentes manières d’empêcher Monsieur Erdoğan de s’emparer de ce symbole du pouvoir, a commencé il y a déjà plusieurs moi. Même la solution extrême fut évoquée: démission de l’ensemble des députés de l’opposition qui aboutirait à la dissolution de l’Assemblée nationale. Elle ne semble pas être d’actualité.

Reste l’arithmétique parlementaire actuel. Elle est sans appel, puisque le parti du Premier ministre (AKP) détient la majorité absolue. Le candidat du gouvernement, quel qu’il soit, sera élu.

Mais qui va-t-il être ce candidat?
Le 15 mars, les journaux publient les résultats d’une enquête interne à l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi - Parti pour la justice et le développement) du Premier ministre. L’une des questions posée est la suivante: «Dans l’hypothèse où R.T. Erdoğan ne désire pas être candidat, quelle personnalité vous semble mieux placée pour être Président de la République?» Suivent quatre noms en vue, trois ministres et un député, que l’on demande aux sondés de départager. Le chapeau de l’article du quotidien «Radikal» qui donne l’information, note que ces quatre candidats potentiels ont un point en commun: leurs femmes ne portent pas le voile islamique! Ce n’est pas étonnant quand on se souvient que les milieux laïques, au premier rang desquels l’armée, ont pris pour cible symbolique le voile islamique de Madame Erdoğan. Une femme voilée au sommet de l’Etat serait, selon eux, faire injure aux valeurs fondamentales de la République laïque…
Affaire à suivre…

La Turquie n’a pas été invitée à Berlin!
En attendant, à propos de ses relations tendues avec l’Union européenne, la Turquie a officiellement exprimé son mécontentement de n’avoir pas été invitée à la réunion de famille tenue à Berlin pour fêter en fanfare les cinquante ans du Traité de Rome, signé le 25 mars 1957.
C’est tout un symbole!
Le voile islamique de Madame Erdoğan y serait-il encore pour quelque chose?

Il y aurait encore tant de choses à écrire sur cette riche et contradictoire actualité, tant de remarques à formuler sur l’évolution des relations entre la Turquie et l’Union européenne, qu’il n’est pas aisé d’en formuler la synthèse dans le contexte actuel. Nous avons donc choisi dans le cadre de cette enquête de donner la parole aux intellectuels turcs. Se fier à la sensibilité des artistes d’un pays, n’est-ce pas après tout l’un des meilleurs moyens de sonder l’inconnu de son avenir? Mehmet Basutçu
(28/03/2007)
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