L’Europe, un amour impossible? (suite) | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
L’Europe, un amour impossible? (suite) | Nathalie Galesne
Ali Sirmen
«Dès le 19ème siècle, l’Europe pour les Turcs, c’était leur Amérique. A Istanbul, le lycée de Galatasaray avait comme mission de créer une conscience ottomane. Ce fut un échec, en revanche il a créé une conscience républicaine, m’explique à présent Ali Sirmen, une des plus grande signature du journalisme turc, éditorialiste au quotidien Cumhuriyet («République» en turc). Lui aussi m’a ouvert les portes de son appartement, un lieu à la fois élégant et accueillant. Et, tandis qu’il prépare un café, j’en profite pour échanger quelques politesses avec le chat venu me saluer et regarder les toits qui s’étalent devant moi surplombant le Bosphore. «Cumhuriyet pour certains c’est un journal réactionnaire, pour d’autre un journal de gauche», me dit Ali Sirmen en posant les tasses de café fumant sur la table basse devant nous. Il est vrai que l’on accuse ce quotidien de «gauche kémaliste» de devenir de plus en plus nationaliste.
«Il y a de grands malentendus entre l’Europe et la Turquie, reprend le journaliste, par exemple les valeurs européennes sont des valeurs universelles dont L’Europe n’a pas l’exclusivité. Le système laïc chez nous est bel et bien une dynamique qui naît avec la nation turque.»
«Je suis très sceptique sur l’entrée de la Turquie en Europe. Si on observe avec attention le processus de négociation, on voit très bien dans le texte approuvé le 17 décembre 2004 que la Turquie ne fera pas partie de l’Europe. Pourtant chez nous l’intelligentsia pense que les Turcs sont incapables d’améliorer seuls leur situation.»
«Par ailleurs, un régime islamique n’a pas sa place en Europe. La Turquie est en train de s’éloigner à grands pas du monde contemporain et de la laïcité, et je ne vois pas d’alternative politique. Les islamistes sont astucieux, ils ont compris qu’avec l’appui des puissances étrangères, ils seront plus forts. En fait, l’islam modéré est bien considéré parce qu’il laisse les capitaux étrangers se glisser dans le système financier turc. Mais revenons à cette soi-disant tolérance de l’islam modéré ! A-t-on vraiment oublié le massacre de Sivas, en juillet 1993? Des artistes et intellectuels progressistes turcs avaient péri brûlés vifs dans l’hôtel où ils s’étaient réunis pour leur colloque. Tout cela devant les yeux de l’Etat et de l’opinion publique. L’avocat des assassins fanatiques, Monsieur Şevket Kazan, est devenu par la suite Ministre de la justice! Il a tout fait à l’époque pour étouffer cette sinistre affaire. C’est lui encore qui a réussi à bloquer la loi sur l’interdiction du port du voile».(1)

Cette autre facette de la politique turque, avec ses zones d’ombre, m’est également illustrée par l’écrivaine Aslı Erdoğan. Elle fait partie des intellectuels qui, forts de leur notoriété, sont descendus dans la rue pour vendre à la criée le premier numéro de «Agos» paru après l’assassinat de Hrank Dink. Quelques quarante mille exemplaires, soit six fois plus que le tirage habituel.
«Nous sommes huit parmi les intellectuels qui distribuaient «Agos» –cinq femmes et trois hommes- à avoir vu nos noms publiés dans un journal islamiste de droite, m’explique Aslı Erdoğan. En fait cela participe du climat extrêmement tendu auquel nous assistons et qui fait planer ses menaces sur tous les démocrates turcs. Des mails chargés de haine ont été envoyés à la rédaction de «Agos». Il y a en ce moment en Turquie une sorte de conflit très dur, de mur contre mur, qui oppose les démocrates aux anti-démocrates. Cela ne date pas d’aujourd’hui. En 1999, j’ai été tracassé après avoir écrit un article dans «Radikal» dénonçant le massacre de dix prisonniers politiques. Le gouvernement voulait alors faire passer les faits pour une mutinerie, et la presse parlait à l’unisson de soulèvement. Or, un an plus tard il a été démontré qu’il s’agissait bien d’un massacre, les traces de balles à l’intérieur des cellules indiquaient clairement qu’il n’y avait pas eu de véritable affrontement. Le procès a duré un an et demi, mais les coupables n’ont pas été condamnés.
L’Europe, un amour impossible? (suite) | Nathalie Galesne
Tilbe Saran
Trois groupes de maisons plus loin, en remontant vers la place Taksim, rendez-vous avec Didem Boy et Tilbe Saran en haut de la rue İstiklâl dans l’un des plus jolis restaurants d’Istanbul : le Hacı Baba dont la vaste salle style art nouveau donne sur le jardin d’une église orthodoxe. La nourriture y est excellente, mais peu arrosée. Depuis que le parti islamique turc est au pouvoir, les taxes qui se sont abattus sur les boissons alcoolisées rendent le vin inabordable. Enfin, ne soyons pas trop exigeants: si ce restaurant se trouvait à proximité d’une mosquée, il serait tout simplement impossible d’y consommer la moindre goutte d’alcool ! En pareil cas, la licence est catégoriquement refusée au nom du respect des interdits religieux.

Didem Boy est étudiante en sciences politiques. Elle a décidé de poursuivre un master en relations internationales, avec une attention particulière aux rapports entre la Turquie et l’Europe. «On a le sentiment que la Turquie est devenue une petite marionnette dans les mains des institutions européenne», dit-elle amère.
«La Turquie est infantilisée, montrée du doigt par l’Union Européenne. Elle n’existe tout de même pas seulement en fonction de l’Europe. Ces réformes, elle doit les entreprendre pour elle-même. Les Turcs ont fini par perdre leur espoir dans l’Union Européenne, à prendre une certaine distance. Il faut dire que la première demande d’adhésion remonte à 1963, que depuis le lancement des négociations huit chapitres ont été bloqués alors que l’Europe vient d’élargir de manière indolore ses frontières à la Roumanie et la Bulgarie. Moi-même je me demande à présent si cette adhésion est une bonne idée, n’existe-t-il pas déjà un partenariat privilégié avec l’Europe à travers l’Union douanière, qui a d’ailleurs coûté gros à la Turquie. Peut-être vaudrait-il mieux trouver un plan alternatif: un Moyen-Orient stabilisé, un grand ensemble auquel la Turquie pourrait appartenir, jouant un rôle de leader».
La Turquie à la tête d’un grand ensemble formé de pays arabes? Didem ne serait-elle pas en train de fantasmer un nouvel Empire ottoman, version troisième millénaire ?

Est-ce parce qu’elle est artiste que Tilbe Saran voit les choses sous un tout autre angle. Tilbe est comédienne, elle joue depuis plusieurs mois dans «Nathalie» de Philippe Blasband, une pièce qui a eu un incroyable succès à Istanbul et dans le reste de la Turquie. «Le grand metteur en scène italien Eugenio Barba disait que les hommes et les femmes de théâtre n’ont pas besoin de passeport. Je suis d’accord avec lui. Je ne comprends pas la politique, mais je crois dur comme fer à la politique culturelle pour créer les conditions d’un dialogue, et poser des ponts entre l’Europe et la Turquie. L’adhésion de la Turquie ne peut être en ce sens que positif, pour elle-même et pour l’Europe aussi. Si on veut éduquer les gens, leur faire comprendre les différences des uns et des autres, aller au-delà des préjugés, on a besoin de cette Europe culturelle. Continuer de repousser la Turquie ne peut que favoriser cette vague ultra-nationaliste à laquelle on assiste actuellement et que l’on retrouve derrière l’assassinat de Hrank Dink. Nous avons tous un rat mort dans la bouche, toutes les nations doivent faire les comptes avec leur propre histoire, c’est l’unique moyen de vivre ensemble».

Tilbe ne se trompe pas, car si des milliers de personnes, de tous âges, sexes, et origines confondus, sont venues crier aux obsèques de Hrank Dink «Nous sommes tous des arméniens», on a entendu aussi s’élever, en réaction, dans les stades des provinces anatoliennes la voix survoltée d’ultranationalistes reprenant en chœur: «nous sommes tous des Mustafa Kemal, nous sommes tous des Ogün». Ogün Samast, le jeune assassin du journaliste arménien avait fait l’objet, quelques jours après son arrestation, d’une vidéo le montrant aux côtés de policiers se précipitant pour être photographiés avec lui.

La question arménienne reste un sujet douloureux en Turquie, même les démocrates les plus ouverts, les plus prompts à reconnaître la tragédie arménienne, ont du mal à prononcer le mot «génocide» pour désigner ce qu’ils préfèrent qualifier de «massacres d’Arméniens», et dont ils déplorent par ailleurs l’horreur très sincèrement.

«Je ne suis pas nationaliste mais l’Europe nous a blessé, notamment la France avec sa loi sur le génocide arménien. Au point que Hrank Dink - vrai patriote turc et défenseur du peuple arménien qui a payé de sa vie - avait annoncé qu’il irait en France proclamer qu’il reniait le génocide alors qu’il pensait exactement le contraire», m’explique sur un ton grave Sunay Akın, directeur de l’unique musée du jouet de Turquie. Un lieu exceptionnel installé dans une ancienne maison de bois de la rive asiatique d’Istanbul, qui a miraculeusement échappé aux grues des promoteurs.
«En 1915, c’est l’Europe qui nous a envahis, alors quand elle nous sollicite sur cette page de l’histoire, on a envie de lui dire ‘mais vous, vous nous avez occupés, vous aussi avez commis des massacres que nos grands-parents nous ont racontés. L’Europe est très forte pour remettre l’autre en cause, mais, elle, elle n’a jamais su faire son autocritique sur cette période. Or, il y a encore beaucoup à faire pour arriver à une mise en perspective historique partagée. Les souffrances vécues, les « grandes douleurs » de notre histoire, ne sont pas exclusivement arméniennes, elles se sont abattues sur la mosaïque ottomane des peuples».
Décidément, les voix qui s'écoutent à Istanbul racontent mieux que tous les manuels la vivacité bigarrée de la société turque. A lire cependant le numéro d’«Autrement» consacré à l’émergence de la société civile stambouliote. Il y est question de développement économique, de la place de la femmes et des communautés (juive, arménienne, etc.) dans la société turque, d’arts et d’éducation racontés par 26 acteurs de la vie culturelle et sociale stambouliote. Bref, il y est question de cette Turquie dynamique et vivante que l’on aimerait tant voir triompher des convulsions chauvines et haineuses dont elle est parfois la proie.

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(1)cf. l’interview complète d’Ali Sirmen
(2)cf. le portrait de Sunay Akın
(3)Defne Gürsoy et Uğur Hüküm, Istanbul, Emergence d’une société civile, “Autrement”, collection villes en mouvement.
________________________________________________________________ Nathalie Galesne
(28/03/2007)
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