L’Europe, un amour impossible? | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
L’Europe, un amour impossible? | Nathalie Galesne
Le pont sur le Bosphore
Istanbul
On pourrait contempler Istanbul à l’infini, tantôt d’une de ses deux rives, l’Asiatique, tantôt de sa voisine: l’Européenne. D’un côté comme de l’autre, elles se regardent, se font face, s’appartiennent, à peine séparées par un bras de mer: le Bosphore sur lequel la lumière projette des nappes de vaguelettes argentées par temps de pluie, ou qu’elle inonde d’azur quand le soleil est au rendez-vous. Mais par tous les temps, le Bosphore semble une créature marine mécanisée en perpétuel mouvement. Mer-fleuve sillonnée par le va et vient incessant des bateaux – Vapur (1) cargos, bâtiment de croisière, barques des pêcheurs, chaluts - qui dessinent sur l’eau l’arabesque de leurs remous.

Le Bosphore en a fasciné plus d’un comme en témoigne les illustrations de l’orientaliste italien Amadeo Preziozi que l’on peut découvrir en ce moment dans une galerie de la rue İstiklâl, une des artères les plus fréquentées d’Istanbul. Ce dernier y a croqué la ville sous ses mille facettes, ponctuant les détails minutieux de son dessin par des tâches de couleurs d’une étrange modernité, anticipant ainsi la bd quelques deux siècles plus tôt.

Mais la rêverie orientaliste sied mal à une ville comme Istanbul et à un pays comme la Turquie. Définitivement ancrée dans la modernité, Istanbul bouillonne avec sa population de 12 millions d’habitants qui donne à ses rues un air de jeunesse en marche, et où se déploie un brassage culturel d’une singulière effervescence.

Et pourtant Istanbul est aussi une ville blessée où, le 23 janvier dernier, plus de 100.000 personnes descendaient dans la rue pour venir rendre un dernier hommage à Hrant Dink, rédacteur en chef de «Agos», homme de gauche et fervent défenseur de la cause arménienne, assassiné par un adolescent de 17 ans, Ogün Samast, de toute évidence manipulé par un groupe d’ultranationalistes qui aurait su trouver des complicités au sein des services secrets, un phénomène que les Turcs appellent «l’Etat profond».

Coincée entre son passé prestigieux d’empire, la grandeur de sa mythologie nationale, et un présent incertain (avec ou sans l’Europe?), la Turquie semble travaillée de l’intérieur en proie à de nombreux tiraillements. Et pourtant sur fond de poussée islamique et de dérive nationaliste, la société civile turque apparaît tout aussi, si ce n’est plus, vitale et combative que celles de la vieille Europe.

Rien de tel qu’un petit détour du côté des artistes et des intellectuels d’Istanbul pour sonder la complexité de la société turque et la multiplicité des voix qui s’en dégagent. On les écoute, d’une rive à l’autre, laissant tanguer ses certitudes sur le bac qui relie l’Europe à l’Asie.

Voyage chez des Stambouliotes particulièrement accueillant et diserts…

«Tu m’aimes, moi non plus…»
«L’Europe, un amour impossible», pense-t-on forcément quand on essaie de se représenter les relations de la Turquie à l’Europe? En tout état de cause, il s’agit bien d’un amour déçu qui a laissé un goût d’amertume et de frustration dans la bouche de plus d’un Turcs. Toutes générations et tous milieux confondus, ceux-ci sont incapables de cacher leur humiliation et leur sentiment de frustration à l’égard de l’Europe, tous sans exception évoquent une Europe injuste, au double standard, qui a tourné le dos à leur pays.

Car la Turquie moderne, la jeune nation abreuvée aux sources de l’Europe depuis Atatürk n’a jamais été reconnue par cette vieille dame qui n’a cessé au cours des dernières décennies d’ouvrir la porte de sa maison à ses voisins du nord et de l’est, à l’exception de cette grande nation musulmane. Ce n’est pourtant pas faute, côté turc, d’avoir formé pendant plus d’un siècle ses élites dans les écoles et les universités européennes, d’avoir importé et imposé dans les familles turques, y compris les plus modestes, les arts (musique, danse, théâtre….) et coutumes européennes.

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Refik Akyüz
«Nous avons tous en nous une identité européenne, m’explique Refik Akyüz, rédacteur en chef de la revue photographique Geniş Açı (grand angle). Mon père a fait ses études au lycée allemand d'Istanbul, j’ai étudié à l’Université américaine, je pense aussi que l’influence des Balkans, mais aussi l’influence kurde et arménienne font partie de nous, cette pluriidentité est inscrite dans le ADN turc. Je suis favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne même si ce sentiment est de plus en plus confus, je pense que les critères européens aideront la Turquie. Pour moi une des choses les plus importantes, c’est le respect des différences et de la diversité d’opinion, mon rapport aux autres passe par un regard, une avidité culturelle internationale, c’est le monde qui m’intéresse.»

«Aujourd’hui, on rencontre de plus en plus d’intolérance, entre autres liée aux difficultés de l’adhésion et du repli que cela provoque. On a vraiment l’impression d’un double standard, de deux poids, de deux mesures. La Turquie traîne devant la porte de l’Europe depuis 40 ans, alors que la Bulgarie vient d’entrer avec une facilité désarmante. Cela conduit le peuple à devenir ultranationaliste, à se fermer de plus en plus au projet européen ».

Même son de cloche de la part de la jeune réalisatrice Pelin Esmer, plusieurs fois primée pour son film « Oyun ». On retrouve, chez elle aussi, la même envie de se dégager du carcan identitaire de l’obsession européenne. Pelin déteste les identités closes, sa démarche consiste à aborder la culture dans la dimension la plus ample, la plus ouverte, une dimension quasi-universelle.
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Pelin Esmer
«En Turquie, l’identité est un problème capital, on a toujours vécu avec ce type d’interrogation, cela fait partie de nous. dit-elle. Je ne refuse donc pas le questionnement identitaire, mais je me méfie de l’identité vécu comme prêt-à-porter simpliste. Certains Turcs changent d’identité comme de chemise par besoin d’affirmation lié, entre autres, à la frustration et à l’humiliation infligées par l’Europe.»
«Quand je pense aux Européens, j’ai la sensation d’avoir les mêmes sentiments et les mêmes réactions qu’eux, mais s’il s’agit de l’Union Européenne, alors là les choses se compliquent, on entre dans l’identitaire. Pour moi la culture européenne, ce n’est pas seulement celle des Européens de souche, de ceux qui habitent l’Europe depuis des générations. Il y a aussi la richesse culturelle qu’apportent les migrants, par exemple l’apport arabe à la culture européenne me semble important. Pourtant, aujourd’hui, tout le monde a peur de la différence et de la diversité, pas seulement ceux qui accueillent, les nouveaux arrivés, aussi, ont peur de l’assimilation et se replient sur eux-mêmes».(2)

C’est à présent le réalisateur et critique cinématographique Engin Ayça qui me reçoit chez lui dans une agréable demeure faisant face à la tour de Galata d’un côté, et à la Corne d’or de l’autre. Engin, qui a une bonne trentaine d’années de plus que Refik et Pelin, me raconte comment les jeunes de sa génération ont été formés dans le moule européen. Il a fallu contrecarrer cette vieille habitude instaurée avec la République turque en opérant plus tard une sorte de retour aux sources qui n’a pas été aisé. L’hégémonie européenne passait aussi à travers cette main mise culturelle sur les pays orientaux. Renversant la situation, Engin m’illustre, en ayant recours à mille exemples, comment la culture européenne est pétrie d’apports anatoliens. Il y a en lui une sorte d’orgueil et de fierté pour son pays, que l’on retrouve souvent chez les personnes de sa génération, même chez ceux qui se défendent d’être nationaliste.
« Moi, je connais l’Europe, mais l’Europe ne me connaît pas, souligne Engin, que sait-elle de la musique turque par exemple, que sait-elle de l’histoire culturelle millénaire de la Turquie ? »
« Ce que je crois, finit-il par conclure, c’est que si nous entrions en Europe avec 70 millions d’habitants, nous aurions une certaine force au Parlement Européen, or il existe en Europe une vieille turcophobie, que l’on retrouve jusque dans les expressions de la langue française ou italienne, pour ne pas parler de l’islamophobie qui règne désormais un peu partout en Occident».(3)

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(1)-Vapur: nom en turc de ces grands vaporettos qui transportent les Stambouliotes d’une rive à l’autre
(2)-cf. l’interview complète de Pelin Esmer
(3)-cf. l’interview complète de Engin Ayça
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Nathalie Galesne
(28/03/2007)
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