L’enseignement en dehors des sentiers battus : l’héritage vivant d’Aziz Nesin Imprimer
Clément Girardot   

Aux portes d’Istanbul un grand bâtiment blanc accueille des filles et des garçons qui ont perdu leurs parents. Ce n’est pas un orphelinat, mais “une grande maison pour une grande famille”. Le centre a été fondée par Aziz Nesin, l'un des plus importants écrivains turcs, un penseur progressiste convaincu que l’éducation est la seule clé pour que les enfants développent leur potentiel.

L’enseignement en dehors des sentiers battus : l’héritage vivant d’Aziz Nesin | Aziz Nesin, Istanbul, Calligraphie, Atay Eris, Süleyman Ciğangiroğlu, Özgün Dündar

A environ 60 km du centre historique d’Istanbul, à la limite occidentale de cette gigantesque métropole, la route vire doucement vers la gauche. L’urbanisation s’apprête à grignoter aussi cette zone rurale qui conserve malgré tout l’ambiance typique de la campagne. Les stambouliotes y viennent le week-end pour respirer l’air frais et profiter de la nature, ou pour manger aux terrasses des restaurants qui ont ouvert ça et là le long de la route principale. D’autres y sont attirés pour des raisons sociales et culturelles : un bâtiment se découpe dans le paysage, parmi les fermes et les habitations. Son propriétaire était Aziz Nesin, l'un des plus importants écrivains turcs du XXème siècle, né en 1915 et décédé en 1995, à l’âge de 80 ans.

Les visiteurs ne viennent pas jusqu’ici pour méditer sur sa tombe. Aziz Nesin était athée et a refusé toute sépulture traditionnelle. Comme il le souhaitait, ses cendres sont éparpillées parmi les arbres fruitiers qui parsèment le grand jardin autour de la maison. Cette dernière, contrairement à l’usage, n’a pas été transformée en musée. Aziz Nesin vivait ici, mais en 1970 il décida d’utiliser les bénéfices de ses droits d’auteur pour créer la Fondation Nesin. C’est cette Fondation qui a ensuite construit l’immeuble de cinq étages qui héberge des enfants orphelins ou bien venant de familles très pauvres. Mais il ne s’agit pas d’un orphelinat, les gens qui y travaillent en parle comme “d’une grande maison pour une grande famille”.

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Au dessus du grand portail on peut lire sur un panneau, “Çocuk cenneti”, en turc : “Le paradis des enfants”. Entré dans le bâtiment on remarque d’emblée les nombreuses étagères avec des livres d’Aziz Nesim, publiés par la maison d’édition propriété de la Fondation. Il y en a énormément, Aziz Nesin écrivit en effet plus de 100 oeuvres : des romans, des pièces de théâtre, des nouvelles comiques, des journaux intimes, des recueils de poèmes et des essais.

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“Si je superpose tous les livres que j’ai écrit les uns au-dessus des autres ils forment une pile plus grande que moi, mais mes détracteurs m’ont souvent fait remarquer que j’étais plutôt petit!”, disait souvent Nesin en rigolant sur sa petite taille.

Né dans une famille très pauvre, Aziz Nesin s’est battu toute sa vie pour réussir à vivre de son art. Pour subsister il écrivait régulièrement des nouvelles pour la presse, toujours avec un ton humoristique, voire satirique. Il adorait tourner en dérision les absurdités de la bureaucratie, les normes sociales et les manoeuvres politiciennes. Intellectuel de gauche qui n’arrivait pas à tenir sa langue quand il s’agissait de critiquer le pouvoir, il passa plusieurs années en prison. L’expérience de la détention le marqua profondément et inspira grand nombre de ses histoires.

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Alors qu’en Turquie se poursuit l’inquiétante vague d’arrestations de masse et l’affirmation d’un leadership politique autoritaire, les travaux d’Aziz Nesin semblent plus pertinents que jamais. Au cours de ces dernières années, Atay Eris, qui dirige la maison d’édition de la Fondation, a observé avec satisfaction l’augmentation vertigineuse de la vente des livres de Nesin. “En 2015, nous avons vendu 200 mille exemplaires des oeuvres de Nesin. Le plus vendu a été Şimdiki Çocuklar Harika”. Publié en 1967, ce roman — dont on pourrait traduire le titre par “Les enfants d’aujourd’hui sont heureux” — est devenu un long seller. C’est un roman épistolaire dans lequel deux enfants, Ahmet et Zeynep, à travers le récit de deux épisodes de leur vie, expriment leur vision sur les règles imposées par les adultes. Par cette oeuvre Aziz Nesin prend clairement parti pour une éducation avant tout centrée sur les besoins des enfants.

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Atay Eris n’a pas eu la chance de connaître personnellement Aziz Nesin, si ce n’est à travers la lecture avide de son oeuvre. Fin 2004 il a pris la direction de la maison d’édition de la Fondation Nesin. “Pendant longtemps, raconte Atay Eris, comme beaucoup d’autres intellectuels, j’avais très peu de considération pour l’oeuvre d’Aziz Nesin. J’avais lu quelques uns de ces textes dans ma jeunesse, mais en pensant que ses écrits étaient essentiellement adressés aux jeunes, je les avais délaissés au profit d’autres auteurs”.

Aujourd’hui Atay Eris est impressionné par l’engagement social et la qualité intellectuelle des livres de Nesin. “Tout au long de sa vie Nesin était convaincu qu’il était débiteur envers la société pour lui avoir donné la chance, grâce à l’argent des contribuables, d’étudier dans les écoles publiques. Dans l’impossibilité de repayer une telle dette, il a décidé d’utiliser ses bénéfices au profit de la population. C’était un homme vraiment spécial. Une fois qu’il avait défini ses objectifs, il les poursuivait sans écouter personne.”

Malgré les difficultés bureaucratiques et l’absence de financements publics, la Fondation Nesin a continué d’exister et ses activités se sont progressivement développées. Les fonds nécessaires au fonctionnement de la Fondation viennent exclusivement de la vente des livres d’Aziz Nesin, de donations privées et d’investissements immobiliers.

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Actuellement, une quarantaine d’enfants et d’adolescents vivent dans la maison de Gökçeali. Depuis 2009, c’est un ancien pensionnaire, Süleyman Ciğangiroğlu, qui dirige l’établissement. Il avait été accueilli dans la maison à l’âge de 12 ans. Il venait de Şırnak, une petite ville kurde près des frontières avec la Syrie et l’Iraq. Il a vécu deux ans avec Aziz Nesin, puis s’est diplômé à l’école d’art Mimar Sinan d’Istanbul. Jamais il n’aurait imaginé diriger un jour la Fondation créée par Nesin, dont il occupe aujourd’hui le bureau. “C’est un travail de tous les instants, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, car la Fondation est comme une famille. C’est pour cette raison que l’on travaille avec une grosse équipe, avec plus de vingt employés. C’est un travail fatigant, poursuit Süleyman Ciğangiroğlu, mais en même temps merveilleux grâce aux enfants sans lesquels ce lieu n’aurait aucun sens”.

Le bureau du directeur se trouve près de la bibliothèque qui recueille l’immense collection qu’Aziz Nesin a laissé en héritage. Sur certains ouvrages on trouve encore des notes laissées par l’écrivain avec une calligraphie arabe : il avait appris à écrire avant que la Turquie ne décide de passer à l’alphabet latin, il préférait donc prendre des notes en turc ottoman.

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Quand il vivait encore dans la maison, Aziz Nesin passait la plupart de son temps dans son petit appartement au dernier étage, au dessus des chambrées des enfants. C’est là qu’il écrivait ses textes avec sa machine à écrire. La décoration des pièces et les objets qui s’y trouvent n’ont pas bougé depuis sa disparition. Bien qu’il ait vécu sa vie comme athée déclaré, il avait reçu une éducation de musulman pratiquant, connaissait parfaitement le Coran, et maîtrisait parfaitement l’art de la Calligraphie, comme on peut le voir sur les écritures accrochées au mur choisies parmi les prix littéraires reçus tout au long de sa carrière.

“On voudrait que les jeunes soient un jour au service de leur société, et qu’il soient honnêtes. Qu’ils fassent, dans l’idéal, un métier qu’ils aiment. Pour cela nous essayons de leur donner le plus d’opportunités possible : on organise des séminaires, des événements culturels, des campus d’étude et des voyages”, poursuit le directeur. Au-delà de l’école, la Fondation propose de nombreuses activités pour développer les intérêts personnels des pensionnaires : le prêt de livre bien sûr, mais aussi des cours de peintures, de danse, de céramique, de musique, de théâtre ou de multiples sports. Pas loin, une ferme didactique permet aux jeunes d’apprendre l’élevage des animaux.

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Tout l’établissement exprime le mélange de l’art et de la vie. Sur les murs sont montées des étagères remplies de livres et d’oeuvres d’art. Il y a deux pianos dans le réfectoire et près de la bibliothèque une grande salle avec des canapés où l’on projette régulièrement des films, parce qu’ici la télévision a été interdite par Aziz Nesin en personne.

C’est une femme qui dirige les activités éducatives de l’établissement, Özgün Dündar. Quand on la rencontre elle est en train de jouer au basket dans le terrain près du bâtiment principal. Elle retrousse ses manches et s’approche de nous en buvant quelques gorgées d’eau. “Il faut toujours faire un peu de sport”, dit-elle en souriant. C’est un des rares moments de liberté qu’elle se concède dans la journée : c’est elle qui gère toutes les activités qui impliquent les pensionnaires de la maison, qui supervise le travail des assistant(e)s, qui coordonne les activités périscolaires et le support psychologique. Sa mission, dit-elle, c’est de faire en sorte que tous respectent la vision libérale de l’éducation que prônait Aziz Nesin. Dans un des textes fondateurs de ce lieu, il est écrit : “À la Fondation il est interdit d’interdire”.

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Özgün Dündar avoue qu’elle a repensé maintes fois à cette phrase. “En effet, il n’y a pas d’interdits a priori”, explique-t-elle. “Quand on pose une règle, on explique pourquoi elle existe et à quoi elle sert. Parfois on doit être sévères, mais on ne donne jamais d’ordre. Et ici il n’y a pas de punitions. Si par exemple deux jeunes se bagarrent, parfois on les met tous les deux dans la même pièce jusqu’à ce qu’ils se réconcilient”.

Des cartes de voeux écrites par les élèves pour son anniversaire sont accrochées aux fenêtres du bureau de Süleyman Ciğangiroğlu. “Mais tout n’est pas rose”, remarque-t-il. “Je ne veux pas peindre un tableau idyllique de la situation : il y a des jeunes qui sont malheureux quand ils arrivent, qui le reste et puis s’en vont”. Ciğangiroğlu repense au années 1990, quand beaucoup de villages kurdes se vidaient et que les familles étaient obligées d’émigrer vers les villes, sans pouvoir garder leurs enfants. “Certains de ces enfants ont été envoyés ici, convaincus que c’était la Fondation Nesin qui les avait séparés de leurs parents. Ils nous accusaient, causaient sans cesse des problèmes, fuguaient, même si personne ici n’est contraint par la force à rester. Mais voilà, souvent les familles ne les reprenaient pas. Récemment j’ai rencontré un de ces enfants, maintenant il est bénévole ici et étudie en Allemagne. Il se souvient combien il était en colère : il m’a dit que pendant les trois premiers mois qui ont suivi son arrivée, son sac était toujours prêt, avec toutes ses affaires, au cas où il aurait réussi à s’enfuir”.

Beaucoup d’hommes et de femmes qui ont été accueillis par la Fondation restent en contact et forment une communauté qui fait vivre les principes éducatifs d’Aziz Nesin, alors que le système éducatif turc fonce dans le sens opposé. Quand Ciğangiroğlu a besoin d’un coup de main, les anciens pensionnaires sont toujours là. Ils viennent en famille à l’occasion des fêtes de la Fondation qui jalonnent l’année, comme la “Journée des enfants” le 23 avril ou bien le pique-nique de mai, une tradition initiée par Aziz Nesin quand, en Turquie, la fête des travailleurs du Premier mai a été interdite. Un autre pique-nique se tient en Juillet pour commémorer la mort de Nesin, une journée qui ne doit être ni triste ni ennuyeuse, bien au contraire : jeunes, assistants et employés se retrouvent pour partager un repas, s’amuser et célébrer la vie. Un simple tribut pour remercier le fondateur, dans l’espoir que son héritage perdure.

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Texte et photos de Clément Girardot

Illustrations de Mert Tügen

Traduction de l’anglais Cristiana Scoppa

Traduction de l’italien Matteo Mancini