La Turquie et l’Europe: dérapage? | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
  La Turquie et l’Europe: dérapage? | Mehmet Basutçu L’Europe est inquiète. Pour l’heure, la France est la première source de ses craintes. Le pays semble en effet bloqué dans l’impasse référendaire. Quelques semaines avant le choix binaire sur le projet de la Constitution européenne, beaucoup de Français ont peur de l’Europe, viscéralement. Le rejet de la logique libérale globalisée et globalisante, devance la méfiance face à la technocratie Bruxelloise, l’attachement à la souveraineté nationale, voire même le rejet de l’intégration de la Turquie.

Pourtant, l’adhésion «programmée» de la République turque reste le sujet d’inquiétude le mieux partagé par la classe politique française. Les souverainistes et l’extrême droite dans son ensemble, sont évidemment contre l’entrée de la Turquie, mais les autres le sont également. Le président de l’UMP, principal soutien politique du gouvernement, prend constamment le chef de l’état à contre-pied, en affichant clairement son hostilité à l’adhésion turque. Parmi les socialistes français partisans du non au référendum, les opposants à la Turquie dans l’Europe, sont bien nombreux...

Sur les bords du Bosphore, la situation n’est pas plus brillante. Tous les signes de méfiance, voire de défiance provenant des «amis européens», inquiètent et agacent les Turcs. Quatre mois après la décision des 25 d’ouvrir les négociations d’adhésion, l’ensemble des réticences et pressions européennes semble avoir sérieusement entamé le moral des Turcs. Les sondages d’opinions soulignent une régression de 70 à 60 % des partisans de l’Europe. Le nationalisme grimpe dangereusement dans le pays, en réaction à la montée des revendications d’origine ethnique, notamment celles des kurdes qui ont tendance à reprendre les armes. Les actes de provocation se multiplient des deux côtés et les drapeaux turcs fleurissent un peu partout... Les arméniens de la diaspora s’agitent autour de la date anniversaire des «massacres» de 1915 ce qui indispose non seulement le gouvernement, mais aussi les arméniens du pays qui récusent eux-mêmes le terme du génocide. L’un des éditorialistes du très sérieux quotidien de gauche kémaliste, Cumhuriyet, n’hésite pas d’écrire à ce sujet, qu’« aucun état n’est obligé de reconnaître un crime qu’il n’a pas commis...» (16/04/2005). Le même quotidien titrait quatre jours plus tard, sur huit colonnes à la une «Un Pape contre la Turquie»… Le premier Ministre R.T. Erdoğan, accuse lui-même certains milieux européens de nourrir des plans pour «diviser» la Turquie! Rien que cela...
En face, d’autres voix, celles d’Européens convaincus, confiants dans l’avenir de la Turquie comme membre à part entière de l’UE, soulignent que ce genre de fluctuations dans les relations turco européennes seront désormais le lot quotidien du processus d’adhésion dont tous s’accordent sur la longue durée: de 10 à 15 ans...

Dans ce contexte de crise sérieuse d’avant le début des négociations d’adhésion, un livre qui vient de paraître en France éclaire son lecteur sur les nombreux aspects des relations turco européennes. Cet ouvrage, intitulé La Turquie est-elle européenne?, réalisé sous la direction de Jean-Paul Bourdy, maître de conférence d’histoire à l’Institut d’études politiques de Grenoble, réunit plus d’une vingtaine de signatures (Valéry Giscard d’Estaing, Daniel Cohn-Bendit, Michel Rocard, Alexandre Adler, Thierry de Montbrial, Gilles Veinstein parmi les plus connus) pour nous permettre de mieux cerner les dimensions historiques, économiques, politiques, sociales et culturelles du débat qui agite aujourd’hui les sphères européennes.

________________________________________________________________ La Turquie est-elle européenne?
Contributions au débat

Ouvrage dirigé par Jean-Paul BURDY
de l’Institut d’études politiques de Grenoble

Editions Turquoise, Paris
Illustration: Dessins de Plantu et divers, cartes


Bref résumé
S’interroger sur la Turquie revient en réalité à s’interroger sur le sens de la construction européenne. La vieille “question d’Orient” suscite encore les passions, attise les peurs. En abordant les principaux arguments historiques, religieux (islam et laïcité), géographiques et économiques, cet ouvrage entend contribuer au débat politique (pour et contre) et citoyen sur la candidature turque sans oublier les problèmes des arméniens, des kurdes, des droits de l’homme et les dernières réformes réalisées par le gouvernement turc etc.
Une analyse complète de Jean-Paul Burdy précédée d’une vingtaine d’articles écrits par les meilleurs spécialistes et hommes politiques de premier plan, parmi lesquels Valéry Giscard d’Estaing, Michel Rocard, Daniel Cohn-Bendit, Alain Besançon, Jacques Delors, Jean-François Bayart, Jean-Paul Roux, Gilles Veinstein, Thierry de Montbrial, Henri Tincq, Hubert Védrine, Michel Wiviorka...
L’ouvrage est illustré par Plantu et présente une chronologie très détaillée de l’histoire de la Turquie avec cartes à l’appui.

QUELQUES EXTRAITS

La diversité de l’islam turc
En général confondu avec l’islam du Machrek arabe, l’islam turc est mal connu dans sa diversité et son syncrétisme intégrant des composantes chamaniques et paléochrétiennes. La majorité sunnite de l’islam turc appartient à l’école juridique modérée du hanafisme. La composante alévite mêle à des références chiites sensiblement différentes de celles du voisin iranien, des apports chamaniques asiatiques antéislamiques, et des références chrétiennes anatoliennes. Les alévis représentent 15 à 20 % de l’ensemble de la population. Ne faisant pas de prosélytisme, n’édifiant pas de mosquées et de minarets, pratiquant leur culte en toute discrétion avec une forme de communion où intervient l’alcool, prônant l’égalité des hommes et des femmes, ils ont souvent été victimes de persécutions des sultans/califes et des radicaux sunnites, qui les qualifient d’hérétiques. Enfin, au-delà des images spectaculaires des transes des derviches tourneurs, les nombreuses et parfois très anciennes confréries sunnites soufies ont toujours joué, autour de leurs maîtres mystiques, un rôle spirituel et social structurant. […]

Laïcité turque et laïcité française
On comprend, dès lors, la satisfaction de la France radicale et anticléricale de l’époque, par exemple chez Édouard Herriot, grande figure du radicalisme "IIIe République": l’abolition du califat est "une victoire de la Raison et des Lumières sur la superstition et l’obscurantisme"; le «gazi», titulature religieuse attribuée à Mustafa Kemal après sa victoire en 1922, devient "le petit père Combes de l’islam", "le pourfendeur des hodjas et des cheiks ", le champion de la Raison souveraine, le pédagogue de la république laïque… Il est vrai que le terme retenu en turc, «laiklik», signe l’emprunt au terme français qui, apparu dans les dictionnaires seulement en 1871, est lui-même un quasi-néologisme. Dans la réalité, les choses sont évidemment moins simples. L’impact du laïcisme a été très surestimé, et par les kémalistes, et par nombre de témoins étrangers (français,en particulier). La sécularisation sociale a été très variable selon les régions et les couches sociales. Elle a trouvé ses appuis constants auprès des " élites républicaines": dans les couches urbaines, dans les groupes des fonctionnaires et des intellectuels, des instituteurs et des enseignants, des militaires; et dans l’ouest du pays. Les petites villes, le monde rural, les départements d’Anatolie et de l’Est ont été beaucoup moins réceptifs, quand ils ne se sont pas insurgés contre la laïcisation, tels les Kurdes soulevés par cheik Said dès 1925. "Une nation sans religion est vouée à disparaître", affirme Mustafa Kemal en 1932. De fait, la Turquie nouvelle est anticléricale, mais non anti-religieuse: l’islam/religion y a sa place en tant que source de la vie spirituelle, et élément structurant de la culture nationale, de l’identité turque. C’est pourquoi la proposition du sociologue positiviste et nationaliste Ziya Gökalp de retenir le terme de «lâdinî» "non religieux" à la place de «laiklik», avait ainsi été écartée, car trop radicale. Mais ces réformes, menées dans la contrainte et sans construction réelle du consensus social, susciteront résistances sur le moment, et, ultérieurement, à partir des années 50, le retour du refoulé ou du réprimé. […]

Les Arméniens: massacre ou génocide?
Formulée progressivement à partir de 1965, 50e anniversaire de l’arrestation des notables arméniens à Istanbul le 24 avril 1915, la revendication de la reconnaissance par la Turquie de la qualification de "génocide" pour les massacres massifs d’Arméniens dans l’est de l’Empire en 1915-1916 n’a d’abord été portée que par des organisations arméniennes: en
général au plan politique, parfois aussi par le terrorisme contre les représentants turcs (en particulier entre 1973 et 1986, la décennie sanglante de l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie, l’Asala). Progressivement, l’avancée des recherches historiques sur les événements; les progrès de la réflexion historique, juridique et morale sur les génocides du 20ème siècle; l’efficacité des groupes de pression arméniens et leur poids électoral dans certains pays, ont donné un écho plus important à cette revendication, qui n’est bien évidemment pas seulement sémantique. Elle est parfois posée comme condition à l’acceptation de la candidature turque. […]

Les droits des minorités: la "question kurde"
La "question kurde" est un des volets de la question des droits de l’homme: depuis le milieu des années 80, au motif d’une guérilla séparatiste sanglante, elle a entraîné la multiplication des violations des droits de l’homme dans plusieurs départements du sud-est du pays, soumis pendant une quinzaine d’années à l’état d’urgence. Bien qu’apaisée depuis peu, elle reste un des obstacles à l’intégration européenne. En effet, l’un des critères politiques de Copenhague concerne le droit des minorités.
[…] Mehmet Basutçu
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