Et maintenant, l’espoir | Kübra Gümüşay
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Kübra Gümüşay   

« Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais à la télévision. Quelques mois plus tôt, de telles déclarations à la suite d’un attentat auraient été inimaginables…» Texte de Kübra Gümüşay traduit en français dans le cadre du projet «Les Nouvelles Antigones».

 

Auparavant, nous, les musulmans, devions nous justifier suite à des actes terroristes. Mais quelque chose a changé.

« Non, pas encore ça ! », ai-je pensé quand j’ai appris la nouvelle des meurtres de Paris et que l’on a su que les criminels étaient des islamistes. Ils avaient instrumentalisé ma religion au profit de leur idéologie misanthrope. Et ils avaient conforté la peur de ceux qui voient l’islam comme une menace pour l’Europe.  

Je me suis sentie démunie. Les musulmans allaient-ils à nouveau être systématiquement considérés comme suspects ? Allaient-ils être attaqués de manière encore plus violente qu’auparavant ? Est-ce que j’allais être à nouveau obligée de souligner que la liberté d’expression est aussi un droit fondamental pour moi ? J’ai vécu et revécu cette situation depuis le 11 septembre 2001. J’ai dû me distancier de prétendus frères de confession et clamer le plus évident : que je ne sympathise pas avec ces fous d’Al-Qaïda, de l’Etat islamique ou avec de quelconques prédicateurs de haine.      

Je ne ressentais pas seulement de la tristesse dans ces premiers moments après l’attentat, mais aussi de la résignation et de la frustration, redoutant les réactions qu’il allait provoquer. Les médias allaient débattre sans fin sur l’islam et les musulmans – sans les impliquer.

Il y aurait des unes de journaux sur la « religion de la terreur », des débats télévisés avec comme invités des « témoins clé », qui se seraient libérés de l’emprise du si méchant islam, et raconteraient que l’islam menace l’Europe entière. La société allait être divisée entre le « Nous allemands » et le « Eux musulmans ».  

Pourtant même les musulmans sont démunis face aux terroristes islamiques. Ils sont eux- mêmes victimes des attentats, comme le reste des citoyens – à Paris, le policier Ahmed Merabet est mort lui aussi. D’un point de vue international, les musulmans représentent la majorité des victimes de la terreur islamiste.

Des parents musulmans, et leurs communautés, sont désespérés et démunis face à cette menace. Leur croyance est traînée dans la boue. Ce sont leurs enfants qu’ils perdent à cause de démagogues qui sont prêts à faire usage de la violence. Quand j’ai appris que la fille d’une famille d’amis s’était radicalisée sans que personne ne s’en rende compte, et que sa fuite vers la Syrie n’avait pu être empêchée que de justesse, j’ai réalisé une fois de plus que cette menace n’était ni abstraite ni lointaine. Elle est tout près, elle est personnelle et elle fait mal.

Le premier jour après les attentats j’ai évité les médias allemands et me suis plutôt concentrée sur la presse internationale. Le lendemain matin, j’ai été surprise en tombant par hasard sur une interview de Thomas Opperman, le chef du SPD, à la radio. « Ce qui s’est passé à Paris n’a rien à voir avec l’islam, ce sont des assassins », disait-il. Et il ajoutait : « Nous devons maintenant éviter le clivage de notre société. »

Le soir, au journal télévisé, le journaliste Claus Kleber expliquait qu’on ne pouvait pas attendre de millions de musulmans qu’ils se désolidarisent de manière explicite des assassins fanatiques. Il comprenait que les musulmans considèrent cette demande comme inacceptable. « Mes collègues musulmans n’ont pas attendu de moi que je me désolidarise d’Andreas Breivik. » (Le Norvégien qui a tué plus que 70 personnes en 2011 parce qu’il pensait devoir sauver l’Occident de l’islam.) Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais à la télévision.    

Quelques mois plus tôt, des telles déclarations à la suite d’un attentat auraient été inimaginables. Elles auraient été classées comme apologétiques, écartées comme le baratin de gens angéliques et critiquées comme une minimisation des menaces islamistes.

Mais cette fois-ci quelque chose a changé. Les médias appellent à la différenciation. Les hommes politiques soulignent la différence entre l’islam et l’islamisme. La chancelière affirme que l’islam fait partie de l’Allemagne.  

Leur message va-t-il parvenir jusqu’à la population? Jusqu’aux millions de personnes qui depuis des semaines militent dans la rue pour Pegida et ses sous-branches? Le lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, certaines de mes amies qui portent le voile ne sont pas sorties de chez elles par peur d’être insultées ou agressées. Mais d’autres m’ont raconté que des inconnus les avaient abordées dans la rue pour leur exprimer leur solidarité.

Ce qui est étrange avec Pegida c’est que ce mouvement a amplifié à la fois les voix de l’intolérance comme celles de la tolérance. La montée du mouvement anti-islam a rendu visible la discrimination aux yeux de ceux qui jusque-là ne se sentaient pas concernés.

Ni la découverte du Nationalsozialistischer Untergrund*, ni les thèses de Sarrazin*, ni les actes de violence contre des mosquées n’avaient mobilisé autant de monde. A Dresde, Leipzig, Munich et dans beaucoup d’autres villes, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre Pegida. Leur nombre a dépassé de loin celui des partisans (du mouvement d’extrême-droite).  

Quand les lumières éclairant la porte de Brandenbourg et la cathédrale de Cologne ont été éteintes en signe de protestation contre Pegida, d’autres lumières se sont allumées dans beaucoup de cœurs, comme le décrit la dessinatrice Soufeina Hamed dans sa bande dessinée. Nous avons tous ressenti la force symbolique de ce moment.  

« Depuis Pegida, l’ambiance a changé », confirment beaucoup de mes amis musulmans.

Ils ne sont plus les figurants du scénario de la peur ; on leur demande leur avis et on les considère. C’est la première fois depuis des années que les médias couvrent largement les prises de parole et les manifestations organisées par la communauté musulmane.  

A un moment où il aurait été facile de diviser notre société, c’est précisément une tragédie qui nous réunit. L’espoir grandit en moi : ce pays change. Un nouveau sentiment d’appartenance est en train de naître. Un sentiment qui intègre ses musulmans et qui se défend avec assurance contre le racisme.

 


 

Kübra Gümüşay

Traduction : Ina Studenroth. Adaptation : Nina Hubinet

 

Et maintenant, l’espoir | Kübra GümüşayKübra Gümüşay est une journaliste germano-turque et blogueuse de 26 ans. Elle vit actuellement à Oxford, en Grande-Bretagne. Ce texte a été publié dans le journal allemand Die Zeit le 15 janvier dernier, puis sur le blog de Kübra Gümüşay.

*Nationalsozialistischer Untergrund est un groupe terroriste allemand qui a commis des crimes racistes de 2000 à 2011 : les assassinats de neuf immigrés turcs et grecs entre le 9 septembre 2000 et le 6 avril 2006 dans des sandwicheries kebab et d’autres magasins et cybercafé, l'assassinat de la policière Michèle Kiesewetter à Heilbronn et un attentat à la bombe à Cologne en 2004.

* Thilo Sarrazin est un politicien socialiste (SPD), économiste et banquier allemand. Il était membre du directoire de la Deutsche Bundesbank depuis le 1er mai 2009, poste qu'il a quitté le 1er octobre 2010 suite au tollé déclenché par la parution d'un ouvrage critique sur l'immigration musulmane.

 

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