Turquie: Un mur à la frontière syrienne pour séparer les Kurdes | Övgü Pınar, curdi, Nisibis, confine turco-siriano, Ayşe Gökkan, Nusaybin, Qamishli, Recep Tayyip Erdoğan
Turquie: Un mur à la frontière syrienne pour séparer les Kurdes Imprimer
Övgü Pınar   

Turquie: Un mur à la frontière syrienne pour séparer les Kurdes | Övgü Pınar, curdi, Nisibis, confine turco-siriano, Ayşe Gökkan, Nusaybin, Qamishli, Recep Tayyip ErdoğanNusaybin et Qamishli, deux petites villes faisant autrefois partie de l’ancienne cité de Nisibis qui fut divisée après les accords Sykes-Picot de 1916 : Nusaybin en Turquie, Qamishli en Syrie. Depuis, bien qu’il existe de fait une frontière physique, les résidents peuvent aller et venir pour visisiter leurs parents qui vivent au-delà du confin. Une réalité menacée, car depuis peu la Turquie a entrepris l’édification d’un mur de séparation, indignant la population, principalement kurde.

En octobre, les autorités turques ont envoyé sur place une équipe de maçons pour commencer à construire le mur. Le ministre de l’intérieur turc a dit que le but était de garantir la sécurité de la région, en empêchant le passage illégal d’une ville à l’autre et la contrebande de et vers la Syrie en guerre. Mais la raison invoquée par le gouvernement turc est peu crédible aux yeux de la communauté kurde qui souligne que la frontière turco-syrienne fait 910 kilomètres, alors que le mur ne concerne qu’un segment de 7 kilomètres entre Nusaybin et Qamishli. Ce mur d’une hauteur d’un mètre cinquante et de cinquante centimètres de large devrait être rehaussé d’un mètre cinquante de barbelé. Les habitants des deux villes soutiennent que le véritable objectif de cette construction est de séparer la population kurde.

 

//Ayşe Gökkan, maire de Nusaybin, durant sa grève de la faim.Ayşe Gökkan, maire de Nusaybin, durant sa grève de la faim.Ayşe Gökkan, maire de Nusaybin du parti pro-kurde “Paix et Démocratie” (BDP) a entamé une grève de la faim le 30 octobre. Elle a raconté que le gouvernement ne l’avait pas avertie de la construction de ce mur qu’elle avait apprise en lisant les journaux. Depuis, Cinquante personnes se sont unies à son combat. Parmi elles, Salih Tekin un des membres du Conseil Provincial de Mardin : “Construire un mur sur une infime partie de la frontière ne fait aucun sens, a déclaré celui-ci. En outre, quatre ou cinq rangées de fils barbelé sont prévues, or les personnes traversent les champs de mines et les barbelés depuis 1950, malgré tous les drames et toutes les blessures, rien ne semble pouvoir les en empêcher. Les villes de Nusaybin et Qamishli sont loin d’être un cas isolé, il y en a beaucoup d’autres qui séparent la Turquie de la Syrie. La frontière discrimine les familles. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui encore, les gens désignent cette zone par serhat (au-dessus de la ligne) et binhat (en dessous de la ligne) et continuent de passer d’un côté à l’autre pour voir leurs proches.”

Le 7 novembre des milliers de personnes se sont retrouvées à la frontière pour prostester contre la construction du mur et ont été violemment dispersées par les forces de l’ordre turques à coup de gaz lacrymogènes. Le même jour, le maire avait annoncé une interruption momentanée des travaux et avait suspendu la grève de la faim, mais de nombreux média ont rapporté que l’édification du mur a repris deux jours plus tard. “Les fontières sont une honte, s’est insurgée Ayşe Gökkan avant d’interrompre sa protestation. Nous n’en avons pas besoin. Et c’est encore plus honteux de construire des murs à l’intérieur même des zones-confins.

Ayşe Gökkan a également critiqué les déclarations du gouvernement qui affirmait que la construction du mur était motivée par des problèmes de sécurité. “Il n’y a jamais eu de conflit armé sur ce morceau de frontière, a-t-elle précisé. Le terrain est en pente et peut être facilement contrôlé. Il y a aussi des mines anti-homme. C’est sans nulle doute la partie de la frontière avec la Syrie la plus sécurisée. Pourquoi en revanche ne pas construire un mur à l’ouest où les rebelles et les miliciens d’Al-Qaeda passent librement ?

De son côté, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, a repoussé ses accusations : “Il est absolument erronée de penser que des groupes tels que Al Noursra et Al-Qaeda puissent se réfugier dans notre pays” a-t-il affirmé. Sur les deux millions de personnes qui ont laissé la Syrie, environ 600.000 individus ont trouvé refuge en Turquie. Le gouvernement, qui s’oppose durement à Bachar Al-Assad est aujourd’hui accusé de

soutenir les rebelles proches de Al-Qaeda.

Alors que les sources officielles démentent, les habitants de Qamishli et Nusaybin soutiennent en revanche que la construction du mur est un signal très clair de ce soutien parce que les groupes islamistes comme “Jabhat al-Nosra” et “l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant” ont déjà attaqué de nombreux villages Kurdes. Les habitants de ces deux villes frontières pointent aussi l’inquiétude du gouvernement turc qui a pris acte que plusieurs villes syriennes sont passées désormais sous contrôle kurde. Au moment où la Turquie est impliquée dans le processus de paix avec le PKK (Parti des travailleurs Kurdes), après plusieurs décennies de guerre, cela représente sans doute pour le gouvernement turc un réel problème d’avoir un pouvoir Kurde fort de l’autre côté de la frontière. En effet cela pourrait faire basculer le rapport de force à son désavantage.

 


 

Övgü Pınar

Traduction Nathalie Galesne

08/12/2013