Le débat sur la mixité en Turquie | Övgü Pınar, Tayyip Erdogan, Kemal Kilicdraoglu, Muammer Guler, Marie Bossaert, Matteo Mancini, Female Homicide
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Övgü Pınar   

//Le Premier Ministre Turc Tayyip ErdoganLe Premier Ministre Turc Tayyip ErdoganLe Premier Ministre Turc Tayyip Erdogan, connu pour son franc-parler et selon certains son absence totale de diplomatie, a provoqué à nouveau un vif émoi lorsqu’il a annoncé que le gouvernement empêchera toute colocation étudiante mixte.

Erdogan, dont les positions toujours plus autoritaires agacent de plus en plus les défenseurs de la démocratie, vient encore de franchir un pas dans le débat sur le « respect de la vie privée ». Le 2 novembre dernier il a déclaré la guerre aux habitations étudiantes mixtes, en les définissant : “incompatibles avec notre structure qui est conservateur - démocrate”, et a demandé aux gouverneurs de l’aider à régler ce « problème ». « On nous informe que ce qui se passe dans ces résidences n’est pas très net, a-t-il poursuivi. Tout peut arriver. Ensuite, les parents s’écrient « Mais où est l’Etat ? » Des mesures vont être prises pour montrer que l’Etat est bien présent. Il nous faut intervenir. »

Les mots choisis par Erdogan, lorsqu’il a déclaré que ces résidences sont « incompatibles avec notre structure qui est conservateur – démocrate » ont suscité de nouvelles accusations. Le caractère « conservateur » de son gouvernement n’a jamais été remis en question, mais après ces remarques, sa supposée nature « démocratique » est devenue l’objet de vifs débats.

//Le leader du parti d’opposition laïc, Kemal KilicdraogluLe leader du parti d’opposition laïc, Kemal KilicdraogluLe leader du parti d’opposition laïc CHP (Parti Républicain du Peuple), Kemal Kilicdraoglu, a accusé Erdogan d’essayer de séparer l’éducation des hommes et des femmes et a déclaré : « Cette mentalité voyeuriste ne peut pas apporter la démocratie ni la laïcité en Turquie. »

Erdogan et son Parti pour la Justice et le Développement (AKP) sont critiqués parce qu’ils tentent d’imposer des valeurs islamiques à la société. Bien que la population turque soit majoritairement musulmane, la laïcité et la protection des modes de vie font et ont toujours fait l’objet d’une grande attention. Les voix qui s’élèvent pour critiquer le gouvernement craignent que la Turquie ne devienne un Etat régi par des principes religieux. La restriction sur la vente d’alcool, approuvée en mai dernier par le Parlement, où l’AKP est majoritaire, est l’un des exemples qui ont montré que ces craintes ne sont pas sans fondement.

//Le ministre de l'intérieur Muammer Guler Le ministre de l'intérieur Muammer Guler Après les réactions furieuses qu’ont suscité ces propos, les alliés d’Erdogan sont allés encore plus loin en établissant un lien entre les résidences étudiantes mixtes et le terrorisme. Le ministre de l'intérieur Muammer Guler s'est empressé de commenter les déclarations d' Erdoğan qui, d'après lui, ne visent qu'à prévenir “la dépravation, le trafic de drogue, la prostitution et le terrorisme”. Et de poursuivre : “Les enquêtes sur le terrorisme montrent comment ses organisations s'infiltrent dans le milieu universitaire. Ces groupes criminels recrutent les jeunes dans les résidences mixtes. De nombreux terroristes ont instrumentalisé la jeunesse pour atteindre leurs objectifs. C'est ça le pire aspect : non pas que les gens vivent légalement ou illégalement ensemble, ni même qu'ils cohabitent dans des habitations mixtes, mais plutôt que ces jeunes puissent devenir les victimes d'organisations terroristes. Les familles ont le droit de savoir dans quels milieux vivent leurs enfants. L'État est responsable de leur protection, c'est pourquoi il doit adopter des mesures de prévention”.

Sans perdre de temps, des fonctionnaire zélés, aidés par les forces de l'ordre, ont pris au pied de la lettre les propos du premier ministre et mis sur la sellette les premiers étudiants vivant dans des logements mixtes. Après le discours d’Erdogan, des enquêtes ont été menées contre des étudiants de certaines villes d’Anatolie ainsi que dans les quartiers conservateurs d’Istanbul. La police a demandé aux étudiants l'identité de tous les colocataires ainsi que leurs trajets quotidiens. L’intrusion dans la vie privée des citoyens est à n’en pas douter discutable, mais la perspective d’une « punition sociale » laissée au bon vouloir des propriétaires, des voisins et même du quartier tout entier, constitue une forme d’oppression puissante organisée par le Premier Ministre en personne.

Ce dernier qui déclare protéger ainsi les « valeurs morales turques » a poursuivi en ces termes : « Il y a une vie légitime et une vie illégitime. Naturellement, nous avons des devoirs sur ce point. Ces devoirs sont définis par la loi. Nous prendrons nos mesures comme la loi l’exige. »

Le fondement légal de ces propos fait débat. Les étudiants qui vont à l’université sont pour la plupart majeurs, et sont par conséquent libres devant la loi de décider où et comment vivre. En outre, la constitution turque protège la vie privée des citoyens. Mais cette inviolabilité peut perdre effet dans le cas où la justice décide qu’il est nécessaire de prévenir la criminalité ou de protéger la morale publique.

Les militants pour les droits des femmes ont soulevé un autre problème après les derniers propos du premier ministre : ses déclarations semblent concerner principalement les femmes, qui, bien plus que les hommes, seront stigmatisées et accusées de mener une “vie illégitime” si elles sont prises en flagrant délit de cohabitation mixte...

Dans un pays où les femmes font l'objet de violences conjugales et de “délits d'honneur”, dénigrer les jeunes étudiantes quant à leur mode de vie, soit disant “illégitime”, pourrait avoir des conséquences encore plus dramatiques. Le groupe de défense des droits des femmes “Stop the Female Homicide” a demandé au premier ministre de ne plus s'immiscer dans la vie privée des citoyens et de trouver plutôt une solution au fléau du féminicide.

 


 

Övgü Pınar

Traduction Marie Bossaert et Matteo Mancini

07/12/2013