Une médersa comme théâtre | Övgü Pinar, Roberta Quarta, Astragli Teatro, Şirince, Théâtre Madrasa, Sevan Nişanyan, Erdem Şenocak, Ilgaz Ulusoy, Fabio Tolledi, WALLS – Mondes séparés, Marie Bossaert
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Övgü Pinar   

Une médersa comme théâtre | Övgü Pinar, Roberta Quarta, Astragli Teatro, Şirince, Théâtre Madrasa, Sevan Nişanyan, Erdem Şenocak, Ilgaz Ulusoy, Fabio Tolledi, WALLS – Mondes séparés, Marie Bossaert

« Ce théâtre est quelque chose de spécial. On dirait que chaque pierre est une broderie. Douceur. » C’est en ces termes que Roberta Quarta, actrice est coordinatrice des projets internationaux de la compagnie Astragli Teatro, définit le Théâtre Madrasa (Tiyatro Medresesi). Situé à Şirince, près d’Izmir en Turquie, Le Théâtre Madrasa, centré sur la recherche interculturelle et sur des activités d’atelier, est un lieu culturel unique dans ce pays. C’est en effet l’un des bien rares exemples d’établissement autogéré et fondé par des donations publiques, et il pourrait en ce sens constituer un modèle pour repenser la fonction et le rôle des institutions culturelles.

« Le Théâtre Madrasa, expliquent ses fondateurs, est conçu comme un centre international destiné à la recherche, à la création et à la représentation de spectacles à Şirince, un village de Selçuk. Madrasa se veut un lieu alternatif qui accueille les artistes ayant pour ambition d’affronter les questions actuelles sur le théâtre et les arts du spectacle, mais aussi d’en soulever de nouvelles. »

Construit au beau milieu des oliviers, dans le village idyllique de Şirince, le Théâtre Madrasa accueille des artistes et des chercheurs provenant de tous les domaines de l’art. Les invités qui participent à des ateliers et à des séminaires de recherche ont l’opportunité ici d’échapper au train-train quotidien, de s’isoler du « monde réel » et de se concentrer exclusivement sur l’interaction artistique.L’expérience collective est rendue plus intense par l’organisation des tâches quotidiennes, comme la cuisine et le nettoyage, dont s’occupent les participants aux ateliers. Après une intense journée de répétitions et de discussions, les participants dorment dans des dortoirs qui peuvent compter jusqu’à dix lits, situés dans la Madrasa.

Le Théâtre Madrasa est conçu comme une médersa typique, avec une cour, des arcades, des dômes, des dortoirs, des salles d’étude, etc. La principale cour fermée fait 200 mètres carrés, et la cour en plein air de 600 mètres carrés inclut un amphithéâtre.

L’idée de construire un complexe a commencé comme la poursuite d’un stage de théâtre estival. Celal Mordeniz, directeur de « Seyyar Sahne » (« Théâtre ambulant »), principal maître d’œuvre derrière le Théâtre Madrasa, souhaitait réaliser un espace culturel polyvalent.Ilgaz Ulusoy, l’un des membres fondateurs, explique qu’au départ il avait imaginé un lieu de dimension beaucoup plus modeste, mais que le projet a pris de l’ampleur avec le temps, et qu’ils se sont finalement retrouvés avec un immense établissement, unique en son genre dans le panorama culturel turc.

Le célèbre architecte, linguiste et auteur Sevan Nişanyan a accepté de construire le Tiyatro Medresesi. Erdem Şenocak, l’un des fondateurs de Madrasa, raconte comment ils ont décidé de l’architecture, et relate la rencontre du groupe avec Nişanyan : « Nous étions assis dans un « han » de Diyarbakır (auberge historique, typique en Turquie) avec Celal Mordeniz. Il y avait une cour impressionnante. Alors nous nous sommes dit ‘C’est à cela que notre théâtre devrait ressembler’, et nous avons commencé à dessiner les premières ébauches architecturales sur des serviettes. Avec nous, il y avait aussi d’autres architectes, qui ont évalué le projet à 300 000 lires turques (TL) (111 000 euros). Et nous avons pensé ‘Très bien, on peut trouver cet argent !’. Mais maintenant, même s’il n’est pas encore fini, il a déjà coûté plus d’1,1 million (408 000 euros)… Après avoir décidé que nous voulions que le théâtre ressemble à cet « han » de Diyarbakır, nous avons commencé à chercher un nom approprié pour l’endroit. On a fait un brainstorming et on a fini par se mettre d’accord sur « Madrasa ».

Plus tard, j’ai revu Sevan Nişanyan lors d’un événement et je lui ai annoncé : ‘ On veut faire une médersa de théâtre’. Il m’a simplement regardé pendant un instant, et il a dit ‘Vous devez trouver un million de lires’ et il est retourné manger. ‘ Vous dites cela juste pour vous débarrasser de moi, ou il nous faut véritablement un million ?’ ai-je ajouté, ce à quoi il a répondu : ‘Vous devez vraiment trouver un million !’ Un mois plus tard, je lui ai à nouveau rendu visite, et je lui ai montré nos esquisses. C’est là qu’il a compris que nous étions sérieux. Il a dit que c’était aussi un de ses rêves que de construire une médersa, et il a commencé à songer à l’apparence que pourrait prendre la cour, etc. Et il a dit que nous devrions la construire à Şirince, et a accepté d’en être lui-même le constructeur. »

Grâce aux dons publics, le Théâtre Madrasa a vu le jour en juillet 2012. « Seyyar Sahne » était la force principale derrière ces dons. Ils ont créé un « pool » de financements, et aussi mis en scène des pièces de théâtre, dont tous les bénéfices sont allés à la construction de la Madrasa. A elle seule, Seyyar Sahne a levé près de 250 000 TL pour Madrasa. Le reste des financements est venu des proches des fondateurs, de dons privés, et d’aides en nature. Certains artistes célèbres ont accepté de faire des spectacles gratuits pour la Madrasa.

Selon les fondateurs, le coût total, à la fin de tous les travaux de construction, devrait atteindre 1.5 millions de TL. Erdem Şenocak, Ilgaz Ulusoy and Dogu Can, les trois fondateurs, disent qu’ils ont encore besoin de dons pour continuer le projet, et demandent à ceux qui les soutiennent de visiter leur site web pour voir comment ils peuvent aider. Pour l’anecdote, les fondateurs ont des plaques où sont inscrits leur nom, en leur honneur, sur les pierres de la Madrasa.

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Un nom polémique

Le nom du théâtre est lui aussi suggestif. Les médersas étaient des lieux d’étude, où les étudiants musulmans disposaient de logements, de salles de prières, de salles de lecture, d’une bibliothèque, etc. avant la fondation de la République Turque. Comme les fondateurs de la Turquie moderne entendaient couper tous les liens avec l’Empire ottoman, les médersas ont été interdites en 1924. Et après cela, les nom de « médersa » lui-même est devenu controversé.

Les fondateurs du Théâtre Madrasa concèdent ce caractère polémique dont ils doivent rendre compte. Ils disent que le Théâtre Madrasa est une connexion entre la très ancienne tradition de la médersa et le théâtre, qui est un des symboles de la modernisation de la Turquie.

Erdem Şenocak, l’un des fondateurs, dit que certaines personnes ont pensé que le nom renvoyait à une nostalgie pour l’Empire ottoman et ont refusé de faire des dons à cause de cela. Et puis il y a les plus conservateurs, qui pensent que les médersas sont des institutions religieuses, et qu’elles ne devraient être associées en aucun cas au théâtre.

 

Le nouveau mur de l’identité

Le Théâtre Madrasa a accueilli la première phase du projet « WALLS – Mondes séparés » la résidence théâtre internationale intitulée « Drama at the crossroads – new identity walls » (« Le Drame au carrefour – les nouveaux murs de l’identité »).Bien qu’elle n’ait duré qu’une semaine environ, la résidence théâtrale a laissé une impression durable sur lss participants. Comme le disait l’un des acteurs qui a participé au projet Walls à Şirince : « Ici, en une semaine, nous avons vécu une expérience très intense, qu’il est impossible de mesurer en termes de temps. »

Şenocak, Ulusoy et Can disent que leur implication dans le projet « WALLS – Mondes Séparés » s’est fait grâce à Astragli Teatro, avec qui ils sont entrés en contact l’an dernier, dans le cadre d’une autre initiative à Istanbul. Leur objectif premier : affronter et briser les murs mentaux à l’intérieur de nous-mêmes ».

« En plus de travailler ensemble dix heures par jour, raconte Ilgaz Ulusoy sur le blog du projet, nous avons passé aussi beaucoup de temps ensemble pour manger, nettoyer, dormir, flâner…Partager une vie collective devient une expérience extrêmement riche, il faudrait multiplier les lieux comme Madrasa. « Regarder » l’autre, comme Fabio (Tolledi) l’a abondamment souligné durant la résidence, est une dimension. Voyons à présent comment l’exploiter dans notre travail. »De leur côté, les fondateurs ne cachent pas leur enthousiasme : « Madrasa sera le lieu d’une véritable rencontre, écrivent-ils sur leur site, qui devrait pousser le public et les artistes à échanger, se rencontrer et discuter dans la cour.Nous croyons que de nouvelles relations émergeront dans la cour de la Madrasa, qui sera ouverte tout l’année aux artistes et chercheurs de différentes disciplines. » Cette dernière déclaration témoigne parfaitement de la manière dont Madrasa peut aider à abattre tous les MURS.

 

Tiyatro Medresesi: www.pam.org.tr/WPEng/

 


 

Övgü Pinar

Traduction de l’anglais par Marie Bossaert

23/10/2013