Akçakale, au rendez-vous de la Turquie avec la guerre civile syrienne | Alberto Tetta, Marie Bossaert, Fikret Bila, Milliyet, Guardian, Martin Chulov, Ankara et Damas, village syrien et Akçakale, Zeliha Timuçin
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Alberto Tetta   

//Veillée funèbre pour la famille Timucin (photo d’A. Tetta)Veillée funèbre pour la famille Timucin (photo d’A. Tetta)

Les portes et les fenêtres de la maison de Maryam sont grandes ouvertes. «Nous avons passé quelques jours au village des parents de mon mari, mais nous ne pouvons pas nous installer là-bas définitivement, donc nous sommes revenus, malgré la peur. Où est-ce que nous pourrions bien aller ?», dit-elle tout en faisant le ménage. Le bâtiment touché par le tir de mortier qui a tué Zeliha Timuçin, ses trois filles et une voisine le 3 octobre dernier ne se trouve qu’à quelques mètres de là. Sur le muret qui sépare la cour intérieure de la rue, le cratère ouvert par le missile syrien est bien visible. «Nous avons entendu une forte explosion, les éclats du projectile qui a tué Zeliha sont arrivés jusque dans notre jardin – raconte Maryam – ça faisait plus de vingt jours qu’on nous tirait dessus, mais les autorités, les hommes politiques et les journalistes ne sont arrivés qu’à ce moment-là. »

Le calme apparent qui a incité Maryam à rentrer chez elle a cependant été de courte durée. Quatre jours après la mort de Zeliha et de ses filles, le 7 octobre, un nouveau tir de mortier a frappé Akçakale, cette fois sans faire de victimes. « Il faut qu’ils nous évacuent tous, nous sommes en danger. Il suffirait de mettre n’importe quel hôtel de la ville à notre disposition, et nous pourrions nous installer dans un endroit plus sûr », dit Emine, jeune maman, sur le minibus qui mène de Urfa au village. Les autorités d’Ankara refusent cependant d’évacuer les trente mille habitants d’Akçakale, petite ville devenue malgré elle le symbole, pour le gouvernement, d’une Turquie orgueilleuse qui défend ses frontières avec courage contre les attaques extérieures.

Depuis le 3 octobre, le petit village est ainsi sous le feu des projecteurs et les visites officielles sont devenues quotidiennes. Des parlementaires des principaux partis, le préfet d’Urfa, le ministre de l’Education Ömer Dinçer et le chef d’Etat-major de l’armée Necdet Özel se sont rendus à Akçakale pour présenter leurs condoléances à Ömer Timuçin. Assis à l’entrée de la tente installée à quelques kilomètres au nord du village pour la veillée funèbre, l’homme, défait, peine à parler : «  Un tir de mortier syrien a détruit ma maison et emporté ma famille, j’ai perdu ma femme et mes filles, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On pensait être en sécurité, entre la frontière et notre maison il y avait d’autres bâtiments. Parmi plus de deux cents familles, c’est nous que le destin a choisi», raconte-t-il. Malgré la douleur, la famille de la femme qui a été tuée ne demande pas vengeance: « Nous ne voulons pas la guerre. Ils doivent nous protéger, bien sûr, mais si le conflit devient plus violent, nous risquons que des tragédies comme celle dont nous avons été les victimes se répètent», dit Naif, l’oncle de Zelia.

 

A la frontière, tension et chars d’assaut

La frontière entre la Syrie et la Turquie passe à quelques centaines de mètres du centre du village. Là, les chars d’assaut de l’armée turque défendent la frontière, leurs canons pointés dans sa direction, prêts à frapper les objectifs militaires en territoire syrien, comme cela s’est passé le 4 octobre. Par-delà les trains de marchandises stationnés sur les quais, près de la douane, on aperçoit sans mal les drapeaux aux trois étoiles rouges de la « Syrie libre », hissés par les rebelles qui contrôlent Tall Abyad. Le village syrien et Akçakale, que seule la ligne de chemin de fer sépare, semblent être deux quartiers d’un même village. Un peu plus loin, des soldats interrogent un groupe de réfugiés comprenant des femmes et des enfants, qui viennent juste de traverser la frontière. Ils sont ensuite transférés au camp d’Akçakale, qui abrite environ dix mille citoyens syriens sur les cent mille ou presque qui ont trouvé refuge en Turquie.

La tension entre Damas et Ankara reste vive. Après six jours de tirs croisés entre les deux pays entre le 4 et le 10 octobre, et l’envoi de 250 chars d’assaut à la frontière, mercredi, l’aviation turque a intercepté un avion de la compagnie Syrian Airlines qui avait décollé à Moscou à destination de la Syrie, et l’a contraint à atterrir à Ankara pour effectuer une perquisition. Selon le premier ministre turc Erdogan, l’appareil transportait de « l’équipement militaire et des munitions », envoyés par une entreprise russe au ministère de la Défense syrien. Une affirmation toutefois démentie par Moscou : « A bord de l’avion, il n’y avait que du matériel électrique pour les systèmes radar, embarqué en toute régularité », a déclaré le ministre des affaires étrangères russe, Lavrov. Alors que l’enquête sur la cargaison russe poursuit son cours, dimanche, Damas a fermé son espace aérien aux vols civils turcs, initiative à laquelle Ankara a répondu par l’interdiction de survol pour les avions syriens.

 

La Turquie veut une no-fly zone

L’objectif de la Turquie, selon plusieurs analyses publiées par les quotidiens turcs et reprises par la presse internationale, serait de créer une no-fly zone de onze kilomètres en territoire syrien, pour tenir les troupes de Damas éloignées de la frontière, mais aussi pour donner une plus grande liberté de mouvement à l’Armée syrienne libre tout en gardant sous contrôle l’action des autonomistes kurdes du PYD (Parti de l’Union Démocratique), le parti politique kurde syrien, qui contrôlent de vastes zones au nord-ouest de la Syrie. Le 12 octobre, deux F-16 de l’aviation d’Ankara ont immédiatement décollé lorsque les radars turcs ont intercepté un hélicoptère syrien qui était en train de bombarder la petite ville d’Azmarin, à huit kilomètres au sud de la frontière entre les deux pays. Bien que les jets n’aient pas ouvert le feu, ce qui s’est passé est un signal que le premier ministre Erdogan est en train de préparer une no-fly zone de facto dans l’espace aérien syrien. « La semaine dernière, des sources officielles ont indiqué aux médias turcs que la Syrie avait assuré à Ankara qu’elle maintiendrait ses forces armées à dix kilomètres de distance de la frontière avec la Turquie. Jusqu’à présent, Damas n’a pas confirmé, mais elle n’a pas non plus démenti cette indiscrétion », écrivait dans le Guardian le correspondant Martin Chulov, le 12 octobre dernier.

Si d’un côté, le conflit entre Ankara et Damas est de plus en plus tendu, le gouvernement turc doit également tenir compte d’une opinion publique qui, selon les sondages, serait fortement opposée à une intervention militaire contre la Syrie et il semblerait qu’il n’ait pas l’intention pour l’instant d’aller au-delà des représailles de ces derniers jours sans le soutien de la communauté internationale. Or, selon Fikret Bila, analyste politique du quotidien Milliyet, la Turquie est laissée à elle-même: « La guerre civile en Syrie ne concerne pas seulement la Turquie, mais on aborde semble-t-il le problème comme s’il était exclusivement turc. Les Nations-Unies, bloquées par les vetos de la Russie et de la Chine, restent là à regarder, les Etats-Unis ont été dans l’immobilisme en attendant les résultats des élections présidentielles, tandis que l’Union européenne reste bloquée par la crise économique qui la secoue. Si la communauté internationale continue à rester spectatrice sans intervenir, c’est la Turquie qui paiera la première les conséquences de cette crise».

 


 

Alberto Tetta

Traduction de l’italien Marie Bossaert

09/11/1012