Turquie-Europe, Eclats d’un débat qui ne fait que commencer | babelmed
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Turquie-Europe, Eclats d’un débat qui ne fait que commencer | babelmed
Le débat sur la Turquie et l’Union Européenne vient de prendre un nouveau départ en décembre avec l’acceptation des Chefs d’Etat et de Gouvernement des 25 de lancer des négociations d’adhésion au 4ème trimestre de l’année 2005.

Nouveau départ et acuité redoublée, puisque ce débat convoque pêle-mêle plusieurs questions sensibles: y a-t-il un Islam modéré? Quelle est la force relative des valeurs chrétiennes et musulmanes? L’Europe possède-elle une sensibilité musulmane?

Nulle prétention ici de trancher des questions aussi profondes. Plus simplement, Babelmed a recueilli dans la presse européenne et arabe quelques éclats d’un débat qui ne fait que commencer. Et qui s’annonce riche de controverses…

En effet, au cours des semaines écoulées, de nombreux articles ont parus sur la Turquie dans la presse française, italienne et tunisienne, pour ne prendre que quelques exemples. Où que le regard se porte, quels que soient les médias que l’on ouvre, brève ou article de fond, les questions fondamentales font surface. Modeste exploration.

La Turquie offre-t-elle un Islam modéré? Enzo Bettiza, éditorialiste de La Stampa, n’en doute pas un instant dans le numéro de décembre d’Ulisse. Il observe d’abord que lorsque le Traité Constitutionnel fut signé le 29 octobre 2004 au Capitole de Rome, non seulement Recep Erdogan, Premier Ministre turc, y apposa son paraphe, mais il le fit sous le regard de la statue majestueuse du Pape Innocent X, illustre témoin d’une époque où les armées ottomanes et chrétiennes se faisaient une guerre sans pitié. Pour autant, cette constitution a évité de faire une référence explicite aux racines chrétiennes de l’Union Européenne, ce que Bettiza considère "sage et politiquement avisé".

Il observe en outre que l’Islam modéré, que nous cherchons de droite et de gauche avec la lanterne de Diogène, nous l’avons ici à la maison, dans les Balkans et en Turquie; mais nous risquons de ne pas le voir ou, pire, de le perdre.
Et Bettiza de citer l’écrivain Adriano Sofri qui considère pour sa part que le réformisme turc constitue, en cette époque de tiédeur européenne, le plus grand succès de l’idée européenne.

Totalement à contre-sens de cette sérénité italienne, Jean-Louis Harouel, Professeur agrégé à Paris-II, écrit dans Le Figaro du 5 janvier que "tout ce que la Turquie a réalisé de bénéfique pour elle depuis trois quarts de siècle, dans l’esprit imprimé par Atatürk, a résulté d’une injection volontariste dans la civilisation turque d’éléments de civilisation empruntés à l’Europe".

M. Harouel est d’ailleurs très représentatif d’un certain débat français, le plus virulent de tous en Europe, sur la force respective des valeurs chrétiennes et musulmanes.
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Mosquée Soliman, Istanbul
Dans une envolée qu’il faut relire à deux fois pour la croire, le Professeur Harouel s’exclame dans les colonnes du Figaro: "Précisément, l’Europe est aujourd’hui ce qu’elle est grâce au fait qu’elle a refusé pendant plus de mille ans durant de devenir musulmane. C’est parce que l’Europe a été capable de chasser de son sol les dominations musulmanes qui s’y étaient établies par la conquête (Sicile, Italie du Sud, Espagne, France méridionale, Balkans) ainsi que de repousser les grandes offensives militaires musulmanes –en dernier lieu devant Vienne voici trois siècles- que nous vivons dans une société laïque, libre tolérante, économiquement développée et socialement généreuse. Cette société est le produit historique de la civilisation chrétienne européenne".

Occulté donc l’apport historique du monde arabe et musulman à l’Europe et au monde à travers la science, la médecine, l’astronomie, la navigation, la philosophie et la littérature!

Zyed Krichen, éditorialiste de l’hebdomadaire tunisien Réalités ne croyait pas si bien dire lorsqu’il écrivait le 21 octobre dernier, dans une réflexion sur les rapports entre l’Occident et le Monde arabo-musulman, "Sur toutes ces questions, les élites politiques et intellectuelles occidentales se sont divisées avec une passion et une âpreté que l’on croyait à jamais disparues". Ce sont donc aussi les rapports entre l’Europe et l’Islam qui sont en discussion à travers l’exemple turc.

L’évolution du parti islamiste au pouvoir en Turquie est ainsi devenu un sujet majeur d’interrogation pour les observateurs européens. Dans son dossier du 15 décembre dernier intitulé Turquie, frontière de l’Europe? le journal Le Monde n’en finit pas de s’étonner, sous la plume de Marie Jégo, sur l’évolution du parti AKP de Recep Tayyip Erdogan: "Pour la première fois, une parti issu de l’Islam politique se définit comme pro-européen". Il est vrai que, de la suspension de la loi ouvrant les universités aux diplômés des écoles religieuses au retrait de l’article punissant l’adultère dans un projet de réforme du code pénal, en passant par l’opposition au transit des troupes américaines par la Turquie sur leur chemin vers l’Irak, l’AKP a surpris plus d’un observateur de la question turque.
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Istanbul, Mosquée Soliman
Ceci étant, une autre journaliste du Monde, Nicole Pope, balance entre deux lectures, l’une ouverte, l’autre fondamentaliste, de l’Islam turc. Son article cite notamment Nuray Mert, éditorialiste du quotidien Radikal qui résume ainsi son analyse: "Il y a une tradition de laïcité dans ce pays qui est bien plus profondément ancrée qu’on ne l’imagine. Elle résulte à la fois du long processus d’occidentalisation, qui a débuté il y a plus d’un siècle, et des réformes du régime républicain. D’un côté, l’élite veut nier l’aspect religieux de la société turque; de l’autre, les conservateurs pensent que la société est plus islamique qu’elle ne l’est réellement".
Toujours dans le dossier du Monde, la sociologue Nilüfer Göle insiste sur l’évolution profonde de l’AKP et de sa base politique traditionnelle, les classes urbaines modeste. "Grâce à une étonnante mobilité sociale et économique, ces classes ont pu trouver des moyens pour s’enrichir, donc espérer (…) La mobilité sociale, c’est une intégration qui est au cœur de la transformation de ce mouvement islamiste en parti conservateur centriste. Au lieu d’aller vers une radicalisation politique, il s’est déplacé vers le centre droit, reprenant l’héritage du mouvement libéral conservateur des années 1980".

Raisonnement renversé! Le succès de l’islamisme, au moins en Turquie à travers l’arrivée de l’AKP au pouvoir, semble aller de pair avec un projet moderniste, au sens européen, et avec une appropriation du projet d’adhésion à l’UE. Nous voici donc bien loin des idées reçues!

Peut être faudra-t-il penser à mettre Mme Göle, M. Mert et le Professeur Harouel autour d’une même table…Et peut être faudra-t-il convier à cette table un politique d’un pays arabe pour l’interroger sur sa vision d’un «état frère» qui concède à l’Europe l’abolition de la peine de mort et la dépénalisation de l’adultère.

Et la culture dans tout cela? Force est de constater qu’elle fait rarement surface dans les articles cités. Elle est pourtant au cœur du débat (voir dossier précédent de Babelmed) et surtout elle est vécue comme telle par les intellectuels turcs. Kemal Devis, ancien Vice-Président de la Banque Mondiale et ancien Ministre turc de l’économie, n’appelait-il pas dans un article publié par Le Figaro du 7 décembre l’Europe à encourager "le développement en son sein d’une sensibilité culturelle musulmane comme composante à part entière de l’Europe du XXIe siècle"? C’est précisément cette phrase-là qui avait déclenché l’ire du Professeur Harouel. Autant dire que le débat ne fait que commencer.

Né des affres de la Seconde Guerre Mondiale, le projet européen n’est-il pas centré sur le pluralisme, la liberté d’expression et la tolérance? "Unis dans la diversité" est aujourd’hui la devise européenne. Cette diversité devra-t-elle s’arrêter aux confins de l’Europe chrétienne? Quelle société l’Europe unie voudra-t-elle offrir à ses composantes musulmanes? Quel message politique l’Europe sera-t-elle en mesure de porter vers les éléments progressistes des pays musulmans voisins si elle venait à rejeter l’entrée de la Turquie en son sein? Gageons que "l’affaire turque" sera l’un des creusets politiques de l’Europe du XXIe siècle. Rédaction Babelmed

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