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  A lire encore sur la Turquie des créateurs... | babelmed Les artistes d'Istanbul sont déjà européens
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Istanbul (Turquie) de notre envoyée spéciale

En décembre 2004, l'Union européenne doit décider s'il convient d'ouvrir les négociations d'adhésion de la Turquie, réclamées avec insistance par Ankara. Les 70 millions de Turcs font-ils partie de l'Europe? La question, qui anime les campagnes pour les élections européennes du 13 juin, semble largement dépassée pour les artistes d'Istanbul, tant ils se sentent, et depuis longtemps, européens.
"Il y a trois générations que nous écrivons en alphabet latin. Nous apprenons les langues européennes dès l'école primaire", rappelle Emre Koyuncuoğlu, une artiste de 35 ans qui vient de créer Home Sweet Home, un spectacle mêlant projections d'images, chorégraphie, paroles et musiques. "Nous avons été séparés de l'Est par la guerre froide, puis par les événements en Iran et en Irak, et nous sommes tournés vers l'Ouest depuis la révolution d'Atatürk, au début du XXe siècle. Mes grands-parents sont venus de Grèce et de Yougoslavie. J'ai étudié la poésie anglaise et la danse contemporaine occidentale", poursuit la jeune femme.
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La tradition remise à neuf

(…) Emre Koyuncuoğlu a travaillé à Diyarbakır, une ville à majorité kurde du sud-est de la Turquie. Elle a filmé ses entretiens avec des habitants confiant leurs préoccupations: rêves de mariage, souvenirs des grèves de la faim en prison, récits de mythes anciens.
Elle a créé des chorégraphies mêlant figures traditionnelles, comme la danse du couteau, interprétées par des amateurs locaux et gestuelles contemporaines, qui ont été données dans les ruines d'une église arménienne. "L'Europe se croit protégée, mais, ici, nous savons que tout est politique. Un jour, un tremblement de terre a des conséquences dramatiques parce que les maisons ont été mal construites. Un autre jour, une bombe explose. Nous sommes obligés de reparcourir l'histoire de la Turquie et de son affirmation républicaine."
Sur le bureau d'Isil Kasapoglu, un metteur en scène qui a installé sa compagnie, Semaver, à Kocamustafapasa, quartier populaire d'Istanbul, s'entassent les œuvres récentes d'auteurs contemporains français - Fabrice Melquiot ou Enzo Cormann -, ainsi que le texte en turc de la légende kurde Mem et Zin, qu'il monte en ce moment. Cet ancien étudiant de la Sorbonne, qui a vécu dix-sept ans en France, est revenu vivre en Turquie en 1993. Il a fondé sa compagnie sans aides publiques ni privées, en recrutant soixante-douze jeunes sortant des conservatoires turcs.
Ils ont tout construit de leurs mains, de la salle de spectacle au bar et à la bibliothèque, qui accueille une belle collection de textes contemporains du monde entier. Ils jouent Shakespeare et Bernard-Marie Koltès, Yacher Kemal et Martin Crimp, montent l'opéra Didon et Enée, de Purcell, et du théâtre de marionnettes pour les enfants de ce quartier cosmopolite.
"Nous sommes la première compagnie à monter une légende kurde en turc. Ce n'est pas un geste politique, mais plutôt une envie de faire connaître cette histoire d'amour à la Roméo et Juliette ou à la Leyla et Majnoun. De comprendre une vision de l'amour dans cette autre culture, à la fois plus violente et plus grandiose que la nôtre. (…)
"Il y a tout à faire dans ce pays jeune, s'enthousiasme-t-il. Il n'existe presque rien en dehors d'Istanbul, et de plus en plus de municipalités d'Anatolie sont demandeuses de projets culturels." Partisan de l'intégration européenne, comme l'ensemble du milieu culturel d'Istanbul, il constate que les lois adoptées par le gouvernement pour se conformer à l'Union font progresser la démocratisation. "Si la Turquie a les mêmes lois que l'Europe et si l'éducation s'améliore, alors, qu'elle entre ou non dans l'Union, elle va se développer beaucoup plus vite."

Une histoire de jumeaux

(…)Avec ses cheveux bleus et son rire éclatant, Serra Yılmaz est une figure de la scène d'Istanbul. Parlant français et italien couramment, travaillant avec des cinéastes turcs et européens, elle critique rudement les déclarations des hommes politiques français qui doutent de la place de la Turquie en Europe. "Ces propos relèvent d'une telle hypocrisie que j'en rougis pour eux. Quand la France remporte l'appel d'offres pour un marché d'hélicoptères, le Kurdistan est passé sous silence, puis il ressort, comme un plat qu'on réchauffe, dès qu'un marché est perdu. Je ressens une montée effrayante du racisme en France." Pour "surmonter les préjugés", elle compte moins sur le personnel politique et les décisions institutionnelles que sur la circulation "des arts, du cinéma et de la littérature"

Catherine Bédarida
Article paru dans l'edition de 29/05/04


Mahir Günsiray, une scène contre la censure

Istanbul (Turquie) de notre envoyée spéciale

Dans des appartements ou des immeubles vides, plusieurs petits théâtres ont surgi ces dernières années à Istanbul, à l'initiative de compagnies indépendantes qui veulent promouvoir des répertoires et des styles moins sclérosés que ceux des théâtres nationaux turcs. En haut d'un passage de l'avenue Istiklal, dans le quartier animé de Taksim, la compagnie pionnière Bilsak, fondée en 1987, a ouvert un bar et une petite salle. Nihal G. Koldaş, la metteuse en scène, y répète avec la jeune comédienne Göze Sane une transposition en spectacle de clowns d'un texte de la romancière Sevim Burak, qui dénonce l'invasion culturelle américaine.
En descendant vers la Corne d'or, dans le quartier de Tarlabaşı, fréquenté par les travestis turcs et les immigrés africains, la compagnie privée Oyunevi a aménagé un studio qui peut accueillir 80 spectateurs. Le metteur en scène Mahir Günsiray l'a installé en 2001, après avoir quitté le Théâtre national, où il travaillait depuis 1986.
Il présente actuellement une pièce de l'auteur autrichien Werner Schwab, qui n'avait jamais été traduit ni joué en Turquie. "Si la Turquie n'intègre pas l'Europe, elle tombera dans la sphère américaine. Pour des artistes, mieux vaut l'Europe", dit Mahir Günşiray. Fils d'un père qui était une vedette du cinéma turc, le metteur en scène a fait ses études au conservatoire en Turquie, avant d'étudier la direction d'acteurs à Londres. (…) Au même moment, Mahir Günşıray prépare sa première mise en scène avec sa compagnie, Oyunevi, une adaptation de La Colonie pénitentiaire, de Kafka. "Nous voulions travailler sur le thème du pouvoir et des nouveaux visages du fascisme", explique-t-il.

Procès en série
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En 2003, la compagnie monte un texte du romancier contemporain turc Nihat Genç. Le spectacle est invité à Van, au cœur du Kurdistan turc."Une heure avant la représentation, la police est venue nous demander d'ôter un élément du décor: un rideau en lamelles de plastique qu'on met à l'entrée des maisons pour se protéger des mouches." Parmi les couleurs de ce rideau banal, la police, fine mouche, avait discerné les trois couleurs du drapeau kurde... Le rideau a été saisi, la représentation empêchée et le metteur en scène accusé de propagande séparatiste - un crime grave en Turquie. L'artiste, qui n'avait vu là qu'un rideau innocent, a été relaxé.

Catherine Bédarida
Article paru dans l'edition de 29/05/04

Les jeux de mains hétérodoxes de Mourat Morova

Istanbul (Turquie) de notre envoyée spéciale

Niché dans le quartier élégant de Tesvikiye, sur les hauteurs d'Istanbul, l'appartement du peintre Mourat Morova est décoré d'objets d'art anciens de l'Empire ottoman: tapis, calligraphies, sculptures, sous-verre... "Je puise mon inspiration dans l'art et la philosophie du mysticisme soufi, et je croise les interrogations contemporaines avec les métaphores et les symboles de cette tradition", explique cet artiste âgé de 50 ans, qui a été exposé à la Biennale de Venise et à celle de Buenos Aires.
Il montre sa collection de mains turques, persanes et arabes, en métal orné de symboles ésotériques, qui rappellent les variations maghrébines sur le thème de la main de Fatma. Puis il désigne sa propre "lecture hétérodoxe" de ce symbole: une main, dessinée en métal à partir de sa propre main, couverte de signes "qui interpellent l'état de conscience démocratique" de la Turquie, des inscriptions qui témoignent des communautés fragiles de son pays - Kurdes, gays et lesbiennes, travestis, féministes. L'une de ces mains est actuellement présentée à l'exposition "Musulmanes, musulmans" du parc de La Villette, à Paris.

Portraits faits de lettres

L'islam du monde ottoman "est un islam qui respire grâce aux voix mystiques", estime Mourat Morova. L'abstraction calligraphique, issue de l'interdiction des images, a trouvé une forme spécifique au soufisme turc, absente de la tradition sunnite: la représentation du corps par une combinaison de lettres sacrées. Les artistes les ont assemblées pour dessiner des visages ou des corps, un peu à la manière d'un Arcimboldo dessinant des portraits avec des fruits. S'inspirant de cette tradition, l'artiste termine une série de calligraphies qui figurent des couples d'hommes en étreinte. "Mon œuvre est politique, au sens où je me concentre sur l'autre négligé."
Les traditions soufies ottomanes, dont la plus connue est celle des derviches tourneurs, sont imprégnées d'influences diverses, y compris chrétiennes, puisque les conquêtes ottomanes se sont étendues à des terres de la chrétienté. "Je veux toutes les commenter pour interpréter le monde contemporain." Ainsi, une autre œuvre exposée à La Villette est un large gilet de derviche tourneur, fabriqué à partir des pochettes en plastique qui entourent les revues pornographiques en vente dans les kiosques. "Je veux interroger ce qui se montre et ce qui ne se montre pas aujourd'hui. Depuis l'époque ottomane, la Turquie a le visage tourné vers l'Europe. Elle n'est pas un élément nouveau dans l'histoire de l'Europe, elle devrait donc trouver sa place dans l'Union européenne", observe Mourat Morova.
Mais il n'en attend pas d'impact sur la vie artistique. "Les artistes turcs qui ont une pensée forte ont trouvé leur place dans le marché global. Le fait d'être membre de l'Union ne fait pas éclore l'art. La création contemporaine n'a guère émergé en Grèce, alors que ce pays fait partie de l'Europe depuis longtemps."

Catherine Bédarida
"Musulmanes, musulmans", parc de La Villette, pavillon Paul-Delouvrier, Paris-19e. Mo Porte-de-Pantin. Du mercredi au dimanche de 14 heures à 19 heures. Entrée gratuite. Jusqu'au 14 novembre.
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