Apokries - Le Carnaval grec | babelmed
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  Apokries - Le Carnaval grec | babelmed Να μαζευτούμ’ ολοί μαζί
τώρα τα καρναβάλια,
για να τα πούμε καθαρά,
του καθ’ ενός τα χάλια...

(Rassemblons nous tous,
Maintenant que l’heure du carnaval est arrivé
Chacun pour les fautes de l’autre
En chantant clairement...)

Chanson de Carnaval de Skyros (Manos Falites)

Yianoula Koulourou ne fut pas une femme très fortunée. Résidente à Patras avant la seconde guerre mondiale, elle prétendit se fiancer à plusieurs reprises, avec un français, puis un anglais et enfin un russe. Chacun de ces représentants des grandes puissances, peut être parce qu’ils avaient déjà contractés ailleurs d’autres engagements, la laissèrent tous trois cruellement au pied de l’autel. C’est aussi loin que ne pus jamais aller Koulourou dans ses tentatives de mariage. Abandonnée par ses aspirants et ridiculisée par la ville, elle aura rassemblé tous les éléments d’une figure particulièrement pathétique. Pourtant, ses délusions laissèrent des marques. Cinquante ans après sa mort, le second jeudi avant Carême, deux parades de musiciens, danseurs et noceurs costumés s’affrontent pour gagner son affection posthume. Le premier groupe - les «Beautés» – descendant la rue Germanoy à partir du nord sont menés par les Céphaloniens en costume ioniens traditionnels, en chantant des Cantades accompagnées de la mandoline, à la façon italienne tout en luttant contre le vent froid et mordant grâce au doux vin Mavrodafni. Les «Gros» marchent vers la mer: une partie des musiciens sont tsiganes, les autres sont résidents de la ville, une partie joue du Daoulas pendant que d’autres percussionnistes d’Athènes jouent du Tymberleki et du tambour accompagnés par d’autres instruments encore plus imposants et bruyants. Ils se rencontrent sous un balcon d’une maison néo-classique sur la place Agiou Giorgiou et jouent pour cette incarnation annuelle de Yianoula Koulourou, l’anti-reine du Carnaval de Patras.

“Dans un certain sens, je pense que nous sommes plus important que Rio”, explique avec un large sourire Haris Velaoras, le directeur artistique du Carnaval de Patras 2004, en ajoutant, “proportionnellement bien sûr! Si vous regardez la taille des parades: environ 30 000 personnes l’année dernière, c’est plus d’un cinquième de la population de la ville.” Cracheurs de feux, travestis, papes, clowns et les leaders politiques mondiaux se rassemblent en masse pour défiler, danser, boire, manger et faire la fête toute la nuit. Le centre ville est transformé en une bruyante masse hédoniste de noceurs qui semblent effacer la ville elle-même et la remplacer par le déferlement chaotique d’un cirque ambulant. Qu’une ville choisisse de se donner complètement à ses festivités est une des grandes attractions du carnaval de Patras.

Le carnaval de Patras a deux histoires parallèles qui confluèrent en 1978. Le premier est le carnaval urbain et bourgeois des bals masqués et des événements musicaux qui remontent au début des années 1870. Le bal de Bourbouli, par exemple, était une fête qui transformait les stricts codes sociaux d’un temps qui n’acceptait même que les femmes sortent dans les rues les nuits de carnaval. Les masques qu’ils portaient ainsi que les ‘dominos’, ou robes noires à grande capuche, donnaient aux femmes l’opportunité d’échapper à la reconnaissance et de jouir librement des jeux de séduction, sans la surveillance de leurs parents ou de maris jaloux. La tradition continue aujourd’hui même si les costumes des hommes comme ceux des femmes ont changé de façon significative et le Bal de Bourbouli s’est maintenant étalé sur dix soirées.

L’autre carnaval naît plus tard, «la chasse au trésor commença sous forme d’un concours lancé par une radio pirate dans les années 60 -une époque où coexistaient seulement deux chaînes d’état- et qui consistait à faire tourner des groupes de participants en voitures, qui devaient rechercher les indices donnés par la radio. Les équipes de quatre ou cinq personnes dans chaque voiture étaient masqués et décoraient aussi leurs voitures. Puis vers 1975, les voitures prirent part à la parade: les décorer ou les transformer en bateaux suivant un thème satirique donné, devint une activité en soi pour les noceurs. Aujourd’hui, les bateaux se déplacent à l’intérieur de la ville sur des camions remorques et nous commençons à les préparer à partir de mai ou juin. Ils font en général des critiques acerbes et satiriques des événements politiques et nationaux. Cette année, par exemple, nous avons des courses athlétiques géantes auxquels participent les hommes politiques grecs et où ils doivent combattre jusqu’au bout pour vaincre. La municipalité à elle seule dépense 300 000 euros pour le carnaval. La chasse au trésor continue, mais avec l’augmentation du trafic, les participants utilisent plus volontiers les motos et les indices sont désormais donnés sur Internet». Apokries - Le Carnaval grec | babelmed L’histoire et l’expansion de ce carnaval reflètent l’histoire de la Grèce urbaine. Le Carnaval de Patras est le plus grand et le plus célèbre carnaval du pays attirant entre 150 000 et 200 000 visiteurs par mois. Durant cette période elle réussit à doubler temporairement sa population. Les visiteurs sont évidemment très importants pour la ville, cependant, la taille de l’événement, et en particulier les parades et les fêtes le dernier dimanche avant carême génèrent un chaos et une énergie frénétique qui ne peuvent s’expliquer seulement par des motifs commerciaux. Le succès de ce carnaval est tel qu’il produit des embouteillages sur la route de 240 km qui sépare Athènes de Patras et les bus spéciaux et les trains qui s’y rendent sont tous réservés plusieurs jours à l’avance. Malgré les élections qui approchent, la télévision d’état ET1 a dédié deux heures de son programme du dimanche après midi pour retransmettre la parade finale et tous les journaux télévisés ont clôturé leurs émissions avec le carnaval de Patras.

D’autres carnavals dans le nord de la Grèce sont tout également significatifs. Et l’histoire locale se reflète dans les différentes formes de festivités: à Xanthi, à la fin de la semaine, l’effigie d’un homme est brûlée lors d’un rituel qui fut importé dans la ville par des réfugiés de Samakov, ville de l’est de la Thrace. Suivant une tradition qui remonte à 1705 les habitants de Naoussa portent en procession autour de la ville, des idoles habillées de pièces d’argent et de masques de cire en jouant de la musique traditionnelle et en buvant du vin.

Les danses de chèvres rituelles sur l’île de Skyros sont encore plus particulières: habillés de peaux de chèvres noires et de masques de cuir phalliques, les hanches ornées de cinquante à quatre vingt clochettes, «les Anciens» de Skyros vont d’une maison à l’autre accompagnés des «vierges» en costume traditionnel de femme. Parfois, un ‘Franc’ avec une cloche aux fesses et un coquillage géant à la main, suit le cortège. Cette mise ridicule est à la mesure du diction grec «il vaut mieux être gouverné par un turc que par un franc», un vieux souvenir sans doute du temps des Croisades. Lorsqu’ils rencontrent les autres groupes, les Anciens roulent des hanches dans des mouvements lents, en faisant tinter les cloches dans des rythmes saccadés et variés pendant que les hommes des îles récitent des vers se moquant de la vanité, de la stupidité ou des excentricités des autres villageois. Les fêtes s’enchaînent pendant plusieurs jours, les participants finissant par s’endormir sur leurs chaises ou ailleurs, se réveillant seulement pour boire du vin, manger viande et sucreries, avant que n’arrivent les jours austères du carême et que les contacts plus réservés avec leurs voisins reprennent leurs cours normal. Apokries - Le Carnaval grec | babelmed Pour la majorité des grecs qui vivent maintenant en ville, ces traditions sont plus que jamais une attraction fascinante, leur permettant d’échapper à leurs réalités urbaines. Même si les enfants sont ravis de cette opportunité de s’habiller et de se promener à travers places et parcs, pour les adultes, les événements organisés dans les villes (à l’exception notable de Patras) sont souvent des mélange décevants de bains de foules, de mauvaise musique et d’anticonformisme peu imaginatif. A Athènes par exemple, des groupes d’adolescents exorcisent la violence de la vie urbaine en frappant les passants sur la tête avec des bâtons dignes de l’époque des cavernes alors que les résidents de la ville en costumes vont se réfugier dans des fêtes privées. Le carnaval est un moment pendant lequel chacun a l’opportunité de révéler temporairement ce qu’il a bien caché à l’intérieur de lui. Que l’on s’habille en étranger, en un personnage du sexe opposé, le carnaval offre cette grande opportunité de pouvoir vivre une recréation de la réalité, effaçant pour un temps le fossé douloureux qui nous séparent de l’imagination. Leonidas Liambey
liambey@hotmail.com
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