The Way to the West | babelmed
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  The Way to the West | babelmed De l’autre coté de la rue du Museum of Modern Art encore en chantier, Sofi Serwan m’attend sous la tente d’un café. Serwan est un sculpteur du Kurdistan irakien, explique-t-il alors que nous nous asseyons à l’intérieur; il a étudié à l’Ecole des Beaux Arts de Baghdad dans les années 80. «Nous avions, dans l’ensemble, presque que de bons professeurs» dit-il calmement. En l’écoutant parler de ses expériences aux Beaux Arts mon anxiété concernant l’entretien s’apaise. Non, suivant les traditions islamiques, ils n’utilisaient pas des modèles vivants en sculpture, mais c’est une question compliquée. Oui, il y avait une classe dédiée à réaliser des portraits de Saddam Hussein, mais oui, il a refusé de les faire. Pour Serwan, il s’est agi d’une expérience positive dans l’ensemble, même si cela n’a pas toujours été facile: en tant que kurde, sa présence à l’école était considérée comme une menace par l’administration. «Très peu de kurdes étaient acceptés aux Beaux Arts de Bagdad, ainsi, nous avions à être les meilleurs et les plus motivés. Nous voulions montrer notre travail, ils cherchaient sans cesse à le cacher.» The Way to the West | babelmed Nous nous sommes rencontrés avec Sofi Serwan pour parler du travail de Katzourakis, de l’immigration et de ses représentations. En tant que sculpteur, son premier travail à son arrivée à Athènes, en 1996, alors qu’il vivait encore dans un abri de fortune, était fait de tous les matériaux qui pouvaient lui tomber sous la main: des piles de vêtements usagés et du plâtre. Depuis lors, il a participé à six expositions et même s’il pense que son travail reflète la migration, peu de pièces sont centrées exclusivement sur elle. Comme beaucoup d’artistes grecs, Sofi Serwan ne peut vivre de ses créations, il travaille donc comme interprète. En regardant les peintures reproduites dans le film de Katzourakis, Serwan juge que le gris, l’atmosphère amère est «assez bien rendue», puis, un peu remué, il ajoute: «Je pense que les immigrés sont avant tout des personnes».

"Un pont"
Dans le film de Kyriakos Katzourakis, «The Way to the West», Irina, le personnage semi-fictif joué par Katia Gerou, reflète la peur ressentie par de nombreux artistes, journalistes et cinéastes lorsqu’il s’agit de parler aux migrants ou raconter l’histoire des réfugiées et des immigrés clandestins. Les stéréotypes, la loi, la culpabilité, l’injustice, et une distance mesurée essentiellement par l’ignorance rend tout discours autour de ce le thème anxiogène. La mise en scène de la vie problématique d’Irina, enrichie par le travail théâtral de l’écrivain Maro Douka, apporte une touche lyrique qui donne son identité au documentaire. Cette identité européenne, balkanique, orientale, étrangère, agit comme un pont entre des milliers de tragédies humaines que le film essaie rapprocher du spectateur.

Art et migrations
L’usage esthétique que fait Serwan de son propre déplacement est un produit de ses expériences de l’exil: «cela tue quelque chose à l’intérieur de vous» dit-il, «je vis avec mon émigration essentiellement inconsciemment… J’ai vu des images terribles et, sans le vouloir nécessairement, je dois les éviter». Après la première guerre du golfe il a fuit en Iran. Sur le chemin, il a vu «le pire de ce que l’atrocité humaine peut produire: des mères fuyants mais incapables de porter tous leurs enfants… dans le meilleur des cas vous pouvez les aider en prenant l’un d’eux…». Et d’ajouter à voix basse: «ce n’est pas bon; j’ai perdu toute faculté d’émerveillement face au monde. Beaucoup de gens pensent que l’art doit être beau, mais c’est une erreur, il doit exprimer ce que l’artiste ressent. En tant qu’artistes nous vivons un dilemme: créer ce que vous voulez ou ce qui se vend.» Mon regard est attiré par les posters art-déco qui ornent le café dans lequel nous sommes, ils me font revenir en mémoire le passage du prologue de The Way to the West: «Chacun attend de l’écrivain, du peintre, du philosophe, du musicien, qu’il peigne une image de l’amour, comme une sorte d’exorcisme continu de la malveillance. Peut être que la seule aide et la seule consolation dans la tentative de réussir un tel exorcisme réside dans la dignité que l’on peut découvrir dans un visage. Puisque la malveillance est grande; la réalité peut devenir incroyablementacerbe.» The Way to the West | babelmed Peintures
Les tableaux de Kyriakos Katzouraki, que l’on retrouve dans son film, sont habités de personnages qui ne sont pas complètement engloutis par les gris et noirs menaçants de ses fonds mais exposés à de rares rayons d’une lumière dure. Deux personnes se rencontrent sans se regarder alors que des enfants crasseux et des chiens se déplacent dans l’arrière plan. Ils ne jouent pas. Ce n’est pas tant parce que les rues de la ville sont hostiles de prime abord, elles semblent, tout simplement, inhumaines. Les regards de suspicion et de peur dans les yeux des hommes qui se tiennent dans les rues de Nightwatch (2000) sont le résultat de l’immigration et de la réinstallation dans des environnements étrangers et difficiles. A Athènes, de tels visages sont à la fois familiers et distants comme des milliers de migrants et de réfugiés qui peuplent les rues de Ommonia and Athinas. Les rudes lumières jaunes des réverbères explosent en grand contraste avec les bleus et le noirs des ombres qui enveloppent la scène d’un misérable brouillard seulement fendu par une fille seule qui s’éloigne du groupe, marchant vers le spectateur, son visage surexposé et sa bouche entrouverte exprimant (au moins au premier regard) le dynamisme et l’énergie inexploitée qui manque, semble-t-il, partout ailleurs.

Film
De même, le film de Katzourakis monté de façon heurtée, et qui a gagné le premier prix du film documentaire au «Thessaloniki Film Festival»de cette année, inclus des peintures de l’artiste et des installations afin de créer un film plein d’images qui sont à la fois mornes et réfléchissent, en même temps, le calme et la retenue de personnes déracinées. Filmé en partie comme un documentaire, et en partie comme une libre interprétation de la situation réelle dans laquelle se trouve Irina, une prostituée illégale d’Europe de l’est, le film transmet le malaise produit par sa vie décousue et les témoignages de douzaine de personnes qui sont partis de chez eux en quête d’une vie à l’ouest. Une main malhabile tient une caméra qui épouse les mouvements d’Irina à travers la ville. Les images sont entrecoupées de sa voix racontant son histoire: une narration poignante d’une vie très humaine et simultanément la preuve de la fragmentation et de la dévastation apportées par l’exploitation, les mensonges et la naïveté détruite.

La partie documentaire du film cherche à comprendre les problèmes rencontrés par les immigrés en Grèce, à travers leurs propres témoignages et des images d’actualités. L’état apparaît comme un bureaucratie qui est au mieux obstructive, au pire hostile, et dans presque tous les cas un drainage d’argent et d’énergie. Une mer de personnes désespérées et transpirantes essaient de remplir le deadline pour l’obtention de la carte verte et du permis de travail afin d’éviter les menaces continuelles de la déportation immédiate. Sur le papier, les procédures pour donner l’asile politique et humanitaire sont en place, mais en réalité, une vicieuse guerre des nerfs est menée afin d’encourager ces personnes à partir. Dans une juxtaposition d’images particulièrement choquantes, le film revient sans cesse sur l’image de migrations de bêtes sauvages, luttant et mourrant sur les berges d’une rivière.

Identités cosmopolites
En s’intéressant à des immigrés de plus longue date, qui se sont installés en Grèce depuis plus d’une décennie, le message est plus nuancé. Certains expriment une confusion croissante et l’isolement du processus même de l’installation: après avoir été forcé de quitter leurs maisons, ils découvrent que quand ils reviennent éventuellement dans leur pays d’origine, leur émigration et le temps passé, font qu’ils sont devenus, chez eux aussi, des étrangers. Par ailleurs, d’autres scènes apportent un certain réconfort à ce qui est autrement un puissant et implacable réquisitoire: les témoignages d’étrangers qui se sont crées de nouvelles identités. Moavia est venu en Grèce du Soudan il y a 23 ans et est finalement resté: “Je suis crétois! De Crète», dit-il, avant d’éclater d’un rire communicatif par rapport aux implications surréalistes d’une identification par trop locale. L’image d’une jeune fille dansant gracieusement sur une musique traditionnelle du Bangladesh dans le salon de ses parents alors que son père parle d’elle contredit les préjugés qui donnent à croire que les immigrés sont seulement une main d’œuvre bon marché pour des travaux ingrats.

Nouveaux espaces
Serwan sent-il qu’il peut s’exprimer librement en Grèce? Oui, répond-il sans hésitations: il n’a plus jamais le souci d’être entendu par la police secrète ou par ses informateurs. Mais cela n’est pas suffisant: ‘Il semble que nous avons gagné les batailles des années 60 et que les gens sont libres de s’exprimer et d’exprimer leur colère à tout le monde, mais cela ne change pas les choses. Regardez les manifestations pacifistes: des millions de personnes se sont exprimées contre la guerre. Mais rien n’a changé et ils sont rentrés chez eux pensant qu’ils avaient fait leur devoir. Les gens doivent utiliser leur liberté d’expression et la transformer en quelque chose de plus concret. Le film de Kyriakos souligne ce besoin à travers l’exploration des vrais problèmes que rencontrent les migrants. Utilisant un mélange de formes cinématographiques, il semble que ce dernier ait atteint au moins le premier enjeu qu’il s’était fixé en montrant la tragédie et la dignité humaine qui se cachent derrière les clichés et les préjugés. En effet, son travail a permis d’aller au delà des angoisses qui empêchent une discussion positive sur la question de l’immigration. Son film et ses peintures ont ainsi réussi, comme il se le proposait lui même dans son livre, à «créer un espace rempli d’un plus grand sentiment de réalité»* qui va bien au delà de «simples témoignages de souvenirs»* afin d’ouvrir une brêche pour une action constructive.


* «The Way to the West » de Kyriakos Kastourakis Leonidas Liambey





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