Le printemps de Galata | Simon Hartmann
Le printemps de Galata Imprimer
Simon Hartmann   
Arrivé en Turquie depuis une semaine, je me rends à Istanbul. C'est le 1er mai. Pour célébrer la fête du travail, les rassemblements, interdits sur la place Taksim pendant plus de trente ans, ont été autorisés. Des milliers de jeunes kurdes s'y réunissent à huit heures du matin dans un climat politique tendu, alors que la république vacille et que les généraux menacent d’intervenir à tout moment. Récit.
Le printemps de Galata | Simon Hartmann
Manifestation Kemaliste mai 2007

D’abord il y a eu la finale Besiktas contre le Fenerbahçe. Ce soir là, dans la cafétéria enfumée du centre d’Ayvalik, on voulut me montrer en quoi réside la ferveur d’être un «homme» en Turquie. Jusque là rien de très différent d’avec les fans du monde entier. Besiktas gagne 2-1. Alors que nous sommes à 300 Km d’Istanbul, des verres de raki lancés par les supporters déçus viennent se briser volontairement sur le carrelage, tandis que les supporters victorieux se précipitent vers la place centrale. Comme dans toutes les petites villes du pays, la statue de Mustapha Kemal fait face à la Is Bankesi. Sous l’œil peu sévère des gendarmes, la petite foule chante et crie.

Cette «ferveur», c’est le lendemain que je pus en mesurer les aspects des plus inattendus. Lundi 28 avril 2007 : Un fort bruit de télévision émane du rez-de-chaussée de la petite pension où j’ai passé la nuit. Il doit être 8 heures du matin. Je descend dans la cuisine où je prépare du thé et fume ma première cigarette de la journée. La pièce est remplie de monde, tous attentifs, les yeux rivés sur l’écran. Ils écoutent un long discours prononcé par un militaire grabataire. Je ne comprends que les mots «lâik» et «demokratik». On m’explique tout bas que «c’est l’un des commandants de l’armée turque qui prévient le parlement et la nation toute entière que si Erdogan prend le pouvoir, instaurant ainsi une politique fondée sur le radical islamisme, il appellera l’armée à reprendre le pouvoir». Mon voisin me raconte que cela a déjà eu lieu à maintes reprises, notamment en 1983, pour assurer le caractère séculier de l’état conformément aux idéaux de Atatürk. Je comprends qu’il s’agit d’une menace de coup d’état. Tout le monde applaudit à plusieurs reprises. D’autres exclamations se font entendre de la rue. Quel étonnement d’assister à de telles réactions, tant d’enthousiasme surtout pour supporter une armée contre un processus démocratique… Puis défile en bas de l’écran un court texte mentionnant la mort d’un soldat tué par le PKK. Une désolation orchestrée se propage dans la salle.

Le printemps de Galata | Simon Hartmann
Mosquée "Grecque" à Ayvalik
Plus tard, vers le marché une femme me raconte: «Ici il y avait un minaret c’est l’orage qui l’a fait tomber .Je pense que c’est bien fait! Il n’y a pas de raisons à construire des mosquées sur les anciennes églises grecques, ça c’est un manque de tolérance !» Une musulmane qui se voit moderne, qui me dit que le «salamalekum» n’est pas d’usage sauf pour les extrémistes et qu’elle ne portera jamais le voile. Même si elle reste très attachée à sa religion, elle se dit fortement opposée à Erdogan.

J’étais arrivé à Izmir trois jours plus tôt. Je m’étais aventuré à la recherche de nouvelle musique dans les quartiers de Konak, un immense bazar organisé autour d’une mosquée médiévale, temple de la consommation où déambulent quelques grecs faisant le plein de produits de contrefaçon en tout genre. Dans une petite boutique je rencontrai une fille qui m’offrit le thé et me recommanda des cd de musique irakienne et turque. Elle m’indiqua les endroits pour sortir le soir: Alsenjak - prononcer «Halle Saint-Jacques». Puis j’arrivai selon ses explications sur le front de mer en fait tout proche. Je m’assis sur un banc où je pris le temps de contempler l’environnement... Une grande statue de Mustapha Kemal, des drapeaux aux fenêtres. Une véritable flotte militaire est amarrée en centre ville, des cargos stationnent dans la baie. Une foule cosmopolite circule, des femmes belles aux styles chics ou plus détendus, des hommes en costards, d’autres en chemises de campagne. On sent que les références d’identifications vestimentaires sont différentes encore de la Grèce. Un homme passe avec un chaudron plein de thé. L’horizon est dense, le ciel lourd. Des constructions recouvrent l’ensemble des montagnes qui encerclent la ville. Izmir est la troisième ville du pays.

Les gens me prennent en affection. Je suis régulièrement invité à boire le çay dans les arrières boutiques des restaurants. Des types me disent que la Turquie c’est dangereux en me donnant leurs numéros pour les appeler au moindre problème.

De ferveur en passion. Sur le ferry qui traverse le Bosphore, un inconnu s’arrête sur un livre ramené de France que j’avais ouvert, sur une carte de la région parlant des kurdes. «Moi je suis d’Urfa, et là bas il y a plus de turcs que n’importe où ailleurs» me dit-il. La carte en question représente en vert les zones de peuplement kurde : cela ne reflète pas la densité de populations, mais seulement l’étendue des régions où vivent les Kurdes du Moyen Orient. Peu lui importe: d’un coup de stylo, il s’applique minutieusement à corriger, en fait redessiner, la carte.

Arrivé à Istanbul dans la nuit, je me dirige vers le centre ville où je loge sur les conseils d’un ami dans le quartier d’Istiklal : c’est un hôtel relax où l’on peut dormir pour 3 euros. Au rez-de-chaussée, se trouve un café politique. Le matin, je rencontre là un gars qui comme beaucoup de jeunes kurdes stambouliotes engagés, me fait part de sa réticence face à l’organisation du PKK. Il a plus lu Bakounine que Marx par ailleurs. Il m’apprend que pour la première fois depuis 30 ans, les manifestations du premier mai seront autorisées, place Taksim… (1)

Le printemps de Galata | Simon Hartmann
Le pont de Galata

Mais pour l’instant, c’est un autre aspect de cette ville électrique vers lequel je me dirige. La Turquie a une réputation mondiale pour la musique et la fabrication d’instruments orientaux. C’est ici que résident les plus grands joueurs de percussion, Onur entre autres. Vers le bas du quartier de Tünel, où l’on trouve toutes les boutiques spécialisées, je rencontre Hakan. Il a 25 ans, il est percussionniste. Sous la monture épaisse de ses lunettes se distingue un regard de passionné. L’appartement où il m’emmène est occupé par beaucoup d’autres musiciens, clarinettistes et violonistes. Tous fument du hachish, les murs sont peints d’un orange qui évoque l’Inde et l’orient plus lointain, mais aussi l’Europe des années 60. Dans cette ambiance, leurs barbes tressés leur donnent l’allure de punjabis. Pas de discours politiques, les discussions portent sur le pouvoir de la musique anatolienne et ses énergies. Décidé à m’initier à la musique turque, Hakan m’entraîne à la découverte de bars étonnants sur les toits d’immeubles, au milieu des pigeons où jouent des orchestres endiablés par des clarinettistes et des chanteurs tsiganes… Je retrouve là l’ambiance d’un soir où l’orchestre est tout simplement magnifique: deux percussionnistes donnent le rythme, le premier avec une derbouka a la maîtrise technique parfaite et l’autre maniant le dhool (percussion du nord de l’inde globalisée par la musique Bangra) avec puissance. En fond de scène se trouve un mélange confus de claviers, de guitares électriques et de violons. Le clarinettiste n’est autre que Selim Sesler, l’un des musiciens les plus connus d’Istanbul. Au bout d’une demi-heure, alors que la musique était jusque là strictement orchestrale, arrive un chanteur arabe, presque un vieillard. J’aurais juré qu’il était algérien, que je l’avais déjà rencontré à Ménilmontant a Paris mais cela n’avait pas d’importance. Au milieu de la foule compacte, on se baisse pour laisser une dame assez grosse danser au milieu des autres, tourner dans ses habits amples et sa robe à fleurs, tandis que «l’algérien» entame un chant à capella. Il n’y a presque aucune pause entre les morceaux de musique d’une intensité incroyable. L’euphorie de la fête est d’autant plus forte que le lieu est bondé. Les gens se massent dans les escaliers pour monter les 5 étages où se trouve le bar. Ce lundi soir reste une soirée mémorable.

Beaucoup parlent d’Istanbul comme de la porte de l’orient, j’y trouve moi une ambiance européenne lointaine. Il y a aussi les étudiants, les Américains, les français familiers d’un Istanbul plutôt mondain. Ils fréquentent le cœur «européen» de la ville. Je rencontre un écrivain américain obsédé par la grâce des filles en Turquie, qui me raconte ses histoires de vie les plus folles en me livrant sa passion pour la ville dans les jardins du palais Royal de Tokapi.

Ces jours-ci, derrière la place Taksim, des manifestations quasi quotidiennes réunissent les «supporters de la laïcité». Pendant ce temps, le parlement se déchire: aucun consensus ne passe entre le vainqueur des élections et la majorité parlementaire. On parle de plusieurs millions de personnes de tout bords, qui se réunissent quotidiennement pour clamer leur refus du résultat des élections. On assiste à une réaction citadine immense, une pression populaire forte sur le parlement, contraint de reporter le vote faute d’accord.

Le printemps de Galata | Simon Hartmann
Rassemblement autonome du premier mai
Et puis vient le matin rassemblement autonome du premier mai du premier mai 2007. A huit heures, un millier de militants sont encerclés sur la place Taksim où avait été normalement autorisé le rassemblement. Tentant d’échapper à l’arrestation, ils foncent, dans un grand mouvement de foule, vers l’une des issues de la place en direction d’un cordon de policiers casqués contre lesquels ils s’affrontent violemment. Des gourdins, des cocktails Molotov, des gaz. La police fait usage d’armes a feu pour impressionner les manifestants. Le quartier est totalement bouclé, je ne peux pas bouger. Des groupes de policiers stationnent par groupe de trente dans les petites ruelles du quartier de Beyoglü et Tunël, les regards sont tendus, l’appareil de répression est bien en place. On parle finalement de 900 arrestations ; certaines gardes à vue dureront une semaine et les procès sont encore en cours. Le piège paraissait avoir été préparé de longue date.

Il y a en ce mois de mai un parfum étrange dans la métropole turque .Il me semble que la plupart des gens sont mobilisés par la crise politique .Tous les journaux publient les dernières nouvelles du débat parlementaire. Le sol de la place Taksim est constamment jonché de tracts où domine la couleur rouge, les appels à la manifestation contre l’AKP mobilisent beaucoup de monde, la plupart des commerces sont régulièrement fermés. Mais ce qui s’est passé le premier mai apparaît comme un événement sporadique, sans lien avec la crise politique que traverse le pays. Pourtant il fut révélateur de la fermeté avec laquelle le gouvernement «gère» les dissidents kurdes envers qui l’ensemble de la population semble catégoriquement opposé par l’indifférence qu’elle manifeste.

Je vais partir, je traverse une dernière fois la place Taksim pour aller chercher mon passeport au consulat syrien. Je vais rentrer pour la première fois dans ce qu’on appelle le monde arabe. Le train roule lentement, il lui faut plus d’une heure pour quitter la densité urbaine d’Istanbul, voir venir la campagne. Le long de la voie ferrée, je regarde des familles qui déjeunent sur l’herbe. Un militaire me passe son joint en regardant défiler les plaines d’Anatolie, la fenêtre grande ouverte. Il fait bon. Enfin les montagnes de Cappadoce, un spectacle sensationnel sur lequel s’abat le jour.

Simon Hartmann
(09/02/08)

(1) les manifestations du 1er mai n'ont jamais été interdites à Istanbul. Mais en 1977, il y a eu des heurts très sérieux avec des morts. Pendant longtemps, il n'y a donc eu que des manifestations plus modestes. 2006 était la première année où cela a repris en grand, mais avec une interdiction d'aller jusqu'à la Place Taksim, ce qui a provoqué des heurts avec des blessés.

mots-clés: